Les retraités et les femmes à la maison: des inactifs?

«L’activité d’une mère qui garde ses enfants à la maison ou d’un retraité qui garde ses petits-enfants n’est pas considérée comme du travail, contrairement à la même activité effectuée par une gardienne», souligne l'auteur.
Photo: iStock «L’activité d’une mère qui garde ses enfants à la maison ou d’un retraité qui garde ses petits-enfants n’est pas considérée comme du travail, contrairement à la même activité effectuée par une gardienne», souligne l'auteur.

Depuis plusieurs semaines, la France vit à l’heure d’une réforme des retraites mise sur pied, presque personnellement, par le président Macron. À la base, le régime de retraite par répartition qui existe en France est différent de celui que nous avons au Québec et au Canada, et on peut comprendre que les modalités du nouveau régime proposé ne suscitent pas, ici, un intérêt qui dépasse celui de l’actualité.

Pourtant, dans les débats qui accompagnent le développement de la mobilisation pour faire reculer le gouvernement français, une question est devenue de plus en plus présente : celle du rôle, de la place, et de la nature du travail dans nos sociétés.

Cette question nous concerne directement ici et se pose un peu dans les mêmes termes. Sur le rôle et la place du travail, il y a, au Québec et au Canada, beaucoup d’écrits théoriques, et les résultats de nombreuses enquêtes sont disponibles. Par contre, en ce qui concerne la nature du travail, en France comme ici, les débats et réflexions semblent plus discrets alors que la situation est, par certains aspects, paradoxale.

Le fait suivant est déjà mis en lumière par « l’invisibilité » du travail domestique non rémunéré des femmes : nos sociétés ne considèrent une activité comme étant vraiment du travail que lorsque celle-ci est liée à un emploi, à un poste, à une charge. L’activité d’une mère qui garde ses enfants à la maison ou d’un retraité qui garde ses petits-enfants n’est pas considérée comme du travail, contrairement à la même activité effectuée par une gardienne. On pourrait multiplier les exemples de cette nature pour montrer que, dans nos sociétés marchandes et capitalistes, une activité utile socialement, voire même indispensable, ne sera pas pour autant prise pour du travail à moins qu’elle soit aussi productive, au sens économique du terme.

Le caractère non productif des activités domestiques effectuées par les femmes à la maison se traduit par leurs non-rémunérations. Pour les activités des retraités, ce même caractère est en partie masqué par le versement d’une allocation, issue en fait de cotisations ou de l’impôt selon qu’il s’agit d’un régime d’assurance ou d’assistance. Du point de vue de la production de valeur économique, les femmes à la maison et les retraités ne sont donc pas des personnes actives.

Tout cela provient du fait que, dans notre système économique, la production de valeur n’est pas associée à la personne mais à la place qu’occupe la personne dans les rapports sociaux. Pour rompre avec cette situation et donc pour éliminer les paradoxes qui y sont liés, le sociologue et économiste Bernard Friot propose, depuis plusieurs années, l’idée « d’un salaire à vie » versé à toute personne âgée de plus de 18 ans qui, dès lors, serait productrice de valeur.

Les activités « domestiques » et les activités « de retraite » verraient ainsi leurs valeurs économiques reconnues et, par ailleurs, la question d’un revenu universel et inconditionnel serait réglée. À cette idée, concernant le long terme, il ajoute, pour le court terme et pour les retraités, l’idée « d’un salaire continué », accessible à toutes et à tous dès l’âge de 50 ans.

Le montant de ce « salaire continué » serait situé entre le salaire moyen et un salaire plafond à déterminer. Bernard Friot reconnaît lui-même que la mise en pratique du « salaire à vie », dès 18 ans, n’est pas compatible avec l’existence de la propriété lucrative de notre système économique, et cela, pas seulement à cause de son financement.

Par contre, dans notre système économique, le « salaire continué » à partir de 50 ans, pourrait être versé par un organisme gouvernemental de sécurité sociale, bien entendu à condition de modifier la répartition actuelle des dépenses. Les retraités pourraient décider de rester dans leur entreprise ou de la quitter. On peut signaler que l’idée du « salaire étudiant » reprise et avancée ici, dernièrement, par les Comités unitaires sur le travail étudiant (CUTE), repose, comme le « salaire à vie » ou le « salaire continué », sur le caractère socialement utile et nécessaire d’une activité, celle d’étudiant en l’occurrence.

On ne manquera pas de souligner que, dans les deux idées avancées par Bernard Friot, et surtout dans celle du « salaire à vie », il y a une part d’utopie. Mais, outre le fait que leurs mises en pratique permettraient, pour la première, de corriger des injustices flagrantes, et pour la seconde, de se « libérer » du travail dès 50 ans, elles mettent aussi en évidence le fait que notre système actuel de production de la valeur économique ne tombe pas du ciel et n’est pas une fatalité.

« L’utopie c’est l’avenir qui s’efforce de naître », a écrit Victor Hugo et, en son temps, l’idée de la journée de travail limitée à 8 heures ne fut-elle pas aussi taxée d’utopique ?

1 commentaire
  • André Joyal - Inscrit 8 janvier 2020 12 h 03

    «Du point de vue de la production de valeur économique, les femmes à la maison et les retraités ne sont donc pas des personnes actives.» Pis après?

    Mme Lise Payette, lorsqu'elle était ministre, dans une déclaration dont seule elle avait le secret, a dit que cette idée de rémunéréer les femmes au foyer était une idiotie. L'économiste que je suis ne l'a pas contredite à époque. Oui, on connait l'humour de G. Vigneault : «Ma mère a eu 12 enfants, elle n'a jamais travaillé, elle n'avait pas le temps»..

    Devrais-je être rémunéré l'hiver lorsque je déblaie mon entrée de garage au prétexte que des gens gagnent leur vie en faisant ce travail? Et que dire quand je prépare un risotto qui ferait pâlir d'envie bien des cuisiniers?