La morale de Gabriel Matzneff

«Tout au long de sa carrière, Gabriel Matzneff s’est présenté comme un professeur de morale, ce qu’il appelait son
Photo: Jacques Demarthon Agence France-Presse «Tout au long de sa carrière, Gabriel Matzneff s’est présenté comme un professeur de morale, ce qu’il appelait son "immoralisme", une morale mimant l’ancienne en même temps qu’elle cherchait à la renverser», affirme l'auteur.

Je ne saurais exprimer le dégoût que m’inspire l’affaire Matzneff, où la liberté fait l’économie de toute responsabilité. Mais j’aimerais revenir sur le noeud de l’affaire, qui se trouve dans l’opposition revendiquée par certains défenseurs de l’écrivain entre l’art et la morale.

Quand Bernard Pivot dit que la morale l’emporte aujourd’hui sur les préoccupations esthétiques, que notre époque se veut « moralement supérieure » à la précédente (et on entend bien l’accent de regret dans ce constat), il semble oublier que son époque, celle où de grands écrivains pouvaient signer une pétition en faveur de la libération de trois pédophiles (la fameuse lettre au Monde en 1977 signée par Sartre, Beauvoir, Glucksmann…), était elle-même animée par la morale, une morale qui ne disait pas son nom, revendiquée comme « supérieure » à toutes les autres parce qu’au-delà de toutes les morales : celle de la fidélité absolue à un désir devenu sacré, quel qu’il soit, où il s’agissait de « vivre sans temps mort et [de] jouir sans entraves ».

J’insiste : cette époque, celle des années 1960-1970, ne s’était pas libérée de la morale, c’eût été trop simple. Elle opposait plutôt une morale (nouvelle) à une autre morale (ancienne), avec ses droits et ses devoirs, ses privilèges et ses interdits, et c’est précisément pour cette raison que Pivot et ses invités se montraient aussi révérencieux devant Matzneff venu parler de ses amours « décomposés », qu’ils étaient gênés d’exprimer la moindre réserve devant cette apologie décomplexée de la pédophilie présentée comme un sommet de la liberté. Ils étaient gênés parce qu’ils se savaient en face d’un maître, une sorte de prêtre venu défendre la vérité « supérieure » du désir, d’un désir auquel rien, apparemment, ne devait s’opposer, sous peine de se voir condamné comme anathème (c’est précisément ce qui est arrivé à Denise Bombardier).

Il ne s’agit pas, bien sûr, de rejeter tout ce qu’une époque a pu apporter, de faire le procès de tout le monde sans discernement en cédant à un désir de vengeance qui risquerait de devenir aussi absolu que celui qu’on dénonce (et voilà pourquoi je continue de penser que Pivot a été un brillant lecteur et animateur), bref de tomber dans le piège d’une nouvelle supériorité, mais de reconnaître que la libération du désir, de tous les désirs, a d’abord servi les plus puissants, au détriment des plus faibles, et, surtout, qu’elle s’est faite aux dépens de la culture et du sens commun formés par les siècles (il suffit de lire les vieux contes pour savoir que les enfants doivent se tenir loin des messieurs qui offrent des bonbons), qu’à cet égard ce qui se produit actuellement ne représente pas une énième dérive de la bien-pensance, mais bien plutôt un juste retour des choses, un réveil où chacun retrouve un peu de ce qu’on appelait jadis le « bon sens ».

Tout au long de sa carrière, Gabriel Matzneff s’est présenté comme un professeur de morale, ce qu’il appelait son « immoralisme », une morale mimant l’ancienne en même temps qu’elle cherchait à la renverser (et ce n’est pas un hasard s’il tient la chronique « Religion et spiritualité » dans le magazine Le Point). Il se donnait lui-même en exemple, parlait d’une expérience dont il garantissait l’authenticité, se targuait d’appliquer les principes qu’il prêchait.

Impossible, donc, d’invoquer le pouvoir cathartique de la fiction ou de souligner la distance entre l’oeuvre et son auteur : plusieurs de ses livres racontaient des faits vrais impliquant de vraies personnes (ici : des enfants), la vie et l’oeuvre se confondaient dans un même mouvement. Et c’est sur la base de cette prétention de Matzneff à la vérité, de ce qu’il a toujours présenté lui-même non pas simplement comme un art, mais comme un art de vivre, qu’il convient aujourd’hui de le juger.

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