«Parasite» et la société coréenne: planifier son évasion de l’enfer

La Corée du Sud est l’un des rares pays non occidentaux de l’histoire contemporaine à être devenus à la fois une démocratie mature et une économie développée.
Photo: M2K Films La Corée du Sud est l’un des rares pays non occidentaux de l’histoire contemporaine à être devenus à la fois une démocratie mature et une économie développée.

Lauréat 2019 de la Palme d’or à Cannes, le film Parasite poursuit sur sa lancée avec une nomination aux Golden Globes et aux Oscar. Son réalisateur, Bong Joon-ho, est connu pour aborder des enjeux sociaux graves avec un style léger et divertissant. Son style bien à lui brille dans Parasite, dont l’histoire tourne autour des Kim, une famille démunie (Ki-taek, le père, sa femme Chung-sook, et ses deux enfants, Ki-woo et Ki-jeong), et dans laquelle il fusionne fiction absolue et dure réalité pour former un tout quasi burlesque de drame familial et de thriller.

Mais le pouvoir de Parasite réside avant tout dans sa représentation brutalement honnête et objective de la société coréenne d’aujourd’hui. Et malheureusement, il est difficile de ne pas penser que la popularité mondiale de ce film très coréen vient peut-être du fait que la réalité désespérée à laquelle sont confrontés ses personnages n’est pas l’apanage de la Corée.

La Corée est l’un des rares pays non occidentaux de l’histoire contemporaine à être devenus à la fois une démocratie mature et une économie développée. Sa culture populaire, qui est désormais connue mondialement sous le nom de « K-culture », a atteint un nouveau pic grâce au boy band BTS. Il n’est pas surprenant que des jeunes du monde entier souhaitent visiter la Corée.

Ce qui les surprendra peut-être, toutefois, c’est que selon une enquête récente, 75 % des jeunes Coréens disent souhaiter quitter la Corée pour aller vivre à l’étranger. Heures de travail excessives, emplois instables, insécurité après la retraite, flambée des prix de l’immobilier et manque d’empathie pour les uns et les autres dans cette compétition acharnée, voilà ce qui définit à leurs yeux la société coréenne, qu’ils surnomment sarcastiquement Hell Chosun.

C’est ce pays réservé aux diplômés de SKY — acronyme anglophone de l’Université nationale de Séoul, de l’Université de Corée et de l’Université Yonsei, celle dont Ki-woo détient un faux certificat d’inscription —, qui sont les seuls à pouvoir atteindre les sommets, pendant que le reste est contraint de vivre dans le monde souterrain.

Chosun, la dernière dynastie de Corée, était une société de classe strictement hiérarchique, un royaume féodal où les compétences ne voulaient rien dire et où le rang social faisait foi de tout. Le surnom Hell Chosun révèle aujourd’hui sa hiérarchie sociale anachronique, où gravir les échelons n’est que fantasme, peu importe vos efforts.

Enfer

Alors, comment sortir de cet enfer ? Ou comme se demande Ki-jeong, « alors, quel est le plan ? » Les réponses de Ki-taek ne peuvent être plus justes : la génération plus âgée n’a ni de plan ni la capacité de rendre notre société meilleure ; c’est à vous, les jeunes, de ferrailler pour sortir de cet enfer et aller sur des terrains plus élevés. Vous devez être plus capables que quiconque. Et ainsi commence la bataille de tous contre tous.

Pour survivre, vous devez soit devenir un parasite, soit manger d’autres humains tel un zombie, comme dans le film coréen de 2016 Train for Busan. Vous pouvez crier à l’aide, mais au-delà de cet enfer, personne ne peut vous entendre. Et même si vous êtes entendu, vous ne pouvez être compris. Les derniers à se tenir debout peuvent penser qu’ils ont réussi, mais malheureusement, leur seul destin est d’échouer.

Au creux de cet enfer, la bataille pour l’évasion aveugle ceux qui s’y trouvent. Tandis que Ki-taek et sa famille descendent du manoir sur la montagne, ils voient leur maison recouverte de matières fécales : c’est leur enfer. L’enfer est misérable et tragique, mais lorsque vous vous tenez à distance, comme Brecht le prescrivait et comme le fait Ki-woo en observant de loin à travers un télescope, il peut être assez ridicule pour vous faire rire.

Comme Ki-woo, nous ne pouvons cesser de rire des médecins qui ne ressemblent pas à des médecins, et des policiers qui ne ressemblent pas à des policiers. Et la société coréenne est devenue une société ridicule pleine de dirigeants qui ne ressemblent pas à des dirigeants, y compris la présidente Park Geun-hye, déchue de son pouvoir en 2017.

Bong Joon-ho est un réalisateur. Il ne lui revient pas de proposer un plan révolutionnaire pour réformer la société coréenne. Mais dans les derniers instants de Parasite, Ki-woo a un « plan ». Ou plutôt un rêve, irréaliste. Il ne sera plus un parasite, il deviendra le maître du manoir. Pris au piège sous terre, il anticipe le jour où les gens qui y sont emprisonnés pourront en sortir calmement, sans avoir à piétiner les autres, comme des êtres humains.

« Mon fils, on dirait que vous avez un plan. » Bong et sa génération veillent sur les jeunes Coréens qui planifient leur évasion de l’enfer.

3 commentaires
  • Gilles Marleau - Abonné 31 décembre 2019 08 h 14

    Contradictions

    La vie est pleine de contradictions. Je suis allé en Corée pour la première fois en 1991 et retourné 3 fois par la suite, la dernière fois en 2008. Déjà, la Corée avait été transformée, du moins dans les grandes villes, en pays moderne - plus avancée que nos villes canadiennes. Cette transformation a été accompagnée d'un clivage social entre riches et psauvres, très instruits et moins instruits - était devenue comme une fenêtre qui nous permet de voir notre propre réalité. Vous le savez, au Canada, il y a les gens qui peuvent se payer leurs médicaments (ils sont assurés) et les autres qui s'en passent...et on devenu complaisant devant cette réalité. Ce dont la Corée a besoin, c'est une bonne gouvernance qui cherche à rétablir un bon équilibre entre les riches et les pauvres, comme c'est le cas ici au Canada.

  • Luc Morin - Abonné 31 décembre 2019 12 h 29

    Pénible séjour aux enfers

    Excellent article qui nous en dit beaucoup sur la réalité coréenne, mais ça ne me fait pas apprécier davantage ce film quasi burlesque, selon les propres mots des auteurs.

    Je ne vois pas l’intérêt d’un film que des chercheurs universitaires, coréens de surcroit, se sentent obligés de nous expliquer. Un film qui nous oblige à supporter des scènes d’horreur, de dégoût et de burlesque supposément pour nous transmettre un message social. Mais c’est ce qui fait le succès de ce film auprès d’une clientèle au goût douteux d’une part et qui ne porte aucun intérêt au message subliminal et, d’autre part, auprès de cette caste d’intellectuels qui se glorifient de pouvoir dénicher des perles sous des ordures.

    J’aurais mieux goûté un bon documentaire (et j’en ai déjà vu), qui aborde les mêmes thèmes. Vous me direz que les documentaires atteignent moins de gens, mais tout bien considéré, la cause de ces personnages du film, confrontés à une réalité désespérée qui n’est pas l’apanage seulement de la Corée, y gagnerait davantage.

    Merci, c’est un beau sujet de réflexion.

  • Luc Morin - Abonné 31 décembre 2019 13 h 30

    Pénible séjour aux enfers

    Excellent article qui nous en dit beaucoup sur la réalité coréenne, mais ça ne me fait pas apprécier davantage ce film quasi burlesque, selon les propres mots des auteurs.

    Je ne vois pas l’intérêt d’un film que des chercheurs universitaires, coréens de surcroit, se sentent obligés de nous expliquer. Un film qui nous oblige à supporter des scènes d’horreur, de dégoût et de burlesque supposément pour nous transmettre un message social. Mais c’est ce qui fait le succès de ce film auprès d’une clientèle au goût douteux d’une part et qui ne porte aucun intérêt au message subliminal et, d’autre part, auprès de cette caste d’intellectuels qui se glorifient de pouvoir dénicher des perles sous des ordures.

    J’aurais mieux goûté un bon documentaire (et j’en ai déjà vu), qui aborde les mêmes thèmes. Vous me direz que les documentaires atteignent moins de gens, mais tout bien considéré, la cause de ces personnages du film, confrontés à une réalité désespérée qui n’est pas l’apanage seulement de la Corée, y gagnerait davantage.

    Mais, c’est un beau sujet de réflexion.

    Luc Morin