Y-a-t-il «déconcentration» des médias au Québec?

«Avant donc de se réjouir de l’arrivée des nouveaux joueurs dans le paysage médiatique, il faut se rappeler les tendances lourdes déterminant notre économie capitaliste», affirme l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Avant donc de se réjouir de l’arrivée des nouveaux joueurs dans le paysage médiatique, il faut se rappeler les tendances lourdes déterminant notre économie capitaliste», affirme l'auteur.

Dans la dernière édition du magazine du journalisme Le Trente, le chercheur Jean-Hugues Roy et les journalistes Marc-André Sabourin et Roxane Trudel ont effectué le travail remarquable de dresser la nouvelle cartographie de la propriété des médias au Québec. Le résultat est plus que surprenant.

Alors qu’il y a dix ans la presse écrite québécoise se concentrait dans les mains de trois conglomérats, Gesca, Québecor et Transcontinental, il semble que nous assistons à un mouvement inverse que les auteurs qualifient de « déconcentration ».

Des trois conglomérats mentionnés précédemment, seul Québecor reste encore dans la course et de multiples nouveaux acteurs émergent, par exemple Néomédia, Lexis Média ou IciMédias, représentant tous une quinzaine de journaux régionaux. La Presse tout comme Le Devoir sont maintenant appuyés par des fiducies de soutien indépendantes.

Ces mouvements pourraient sembler encourageants à première vue. Si le XXe siècle a été caractérisé par une concentration de la presse, le XXIe siècle pourrait-il être celui de la déconcentration et de la démocratisation des moyens de communication ? On peut en rêver, mais la réalité de notre économie capitaliste est tout autre.

Concentration et centralisation dynamique

Les économistes hétérodoxes se regroupant autour de l’économie postkeynésienne ou de l’école de la régulation nous enseignent que le capitalisme monopoliste déterminant notre époque est une histoire de concentration, d’expansion et de centralisation du capital.

La croissance économique est une contrainte : elle oblige les grandes entreprises à constamment se tailler une meilleure place sur leur marché, à écouler plus de marchandises et à tenter de mutualiser leurs dépenses en opérant des fusions et des acquisitions. Plus une grande compagnie produit, plus elle peut dépenser pour augmenter sa puissance organisationnelle et se maintenir dans le temps à l’aide de la publicité, du marketing, de l’obsolescence programmée et de la recherche et développement.

Dans le cas des médias, Québecor est un bon exemple puisque cette compagnie s’est concentrée et centralisée pour encourager la convergence des contenus : un journaliste de l’agence QMI peut produire une nouvelle qui sera diffusée dans les journaux, mais aussi à la télévision et à la radio QUB.

Mais ce qu’on oublie souvent de mentionner est que la monopolisation du capitalisme n’exclut pas l’émergence de cycles concurrentiels. Il faudrait plutôt parler d’une relation dynamique entre des cycles à tendance monopolistique qui, dans certaines circonstances de rupture, peuvent revivre des courts cycles concurrentiels. Comme l’écrit Marx dans Misère de la philosophie : « Dans la vie pratique, on trouve non seulement la concurrence, le monopole et leur antagonisme, mais aussi leur synthèse, qui n’est pas une formule, mais un mouvement. »

Une des ruptures pouvant favoriser le retour de la concurrence est la crise d’une industrie et surtout la dévalorisation d’un capital fixe comme une technologie particulière. Le régime d’accumulation monopoliste fonctionne tant qu’une grande compagnie possède un capital fixe stable. Le fondement de l’accumulation d’une grande entreprise repose entre autres sur la protection de ses brevets.

Si tout le monde pouvait utiliser les innovations d’une multinationale comme Apple, il est évident que cette compagnie ne vaudrait pas près de 1000 milliards. Cependant, quand le capital fixe d’un secteur se dévalorise, comme c’est le cas pour les journaux qui migrent du papier au numérique, l’industrie entre en crise et le monopole se brise. S’ensuit une période de concurrence où de multiples nouveaux joueurs vont tenter de reconquérir la position dominante.

Crise de restructuration

Finalement, la période idyllique de déconcentration des médias québécois n’est qu’un écran de fumée. Lorsque l’industrie se stabilisera sur un modèle d’affaires et un capital fixe, nous assisterons inévitablement à un nouveau mouvement de concentration et de centralisation du capital.

Le marché des vapoteuses (ou encore du cannabis) est un bon exemple : alors que plusieurs centaines d’entreprises ont tenté leur chance au départ, le marché est aujourd’hui dominé par six conglomérats, et surtout par YUUL qui contrôle presque les trois quarts du marché américain.

Avant donc de se réjouir de l’arrivée des nouveaux joueurs dans le paysage médiatique, il faut se rappeler les tendances lourdes déterminant notre économie capitaliste. La contrainte à la croissance impose la concentration, la centralisation et l’expansion. Ces contraintes prescrivent aussi à l’intérieur des salles de rédaction des impératifs de productivité et de concurrence qui viennent affecter négativement les conditions de travail des journalistes.

Ce n’est pas un hasard si cette même édition du Trente compte également un article de la journaliste indépendante Rosa Carine Henriquez sur le déclin de la santé mentale des journalistes. « Les conditions de travail se détériorent et l’accélération est constante. […] Nous sommes en train de nous aliéner », écrit-elle. Mais c’est notre économie qui est d’abord aliénante et il faudra bien plus une lutte pour la démocratisation des moyens de communication qu’une crise technologique pour changer les choses.

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