L’intimidation au temps de Robertine Barry

«À la fin des années 1800, Robertine Barry (photo) ose déjà prendre la parole pour revendiquer le droit pour les femmes d’exercer les mêmes métiers que les hommes», souligne l'auteur. 
Photo: Thomas Fisher Rare Book Library, University of Toronto «À la fin des années 1800, Robertine Barry (photo) ose déjà prendre la parole pour revendiquer le droit pour les femmes d’exercer les mêmes métiers que les hommes», souligne l'auteur. 

L’énumération, à l’Assemblée nationale, en novembre dernier, par la députée solidaire Christine Labrie, des insultes qu’elle et ses collègues avaient reçues sur les réseaux sociaux a fait ressortir à quel point les femmes en politique et celles qui prennent la parole dans l’espace public sont victimes de gestes d’intimidation et de harcèlement.

Cette situation nous permet de faire un lien avec l’Histoire. Au début du XXe siècle, Robertine Barry, première femme journaliste au Canada français, a, elle aussi, été la cible de propos misogynes et haineux.

Née le 26 février 1863 dans la petite municipalité de L’Isle-Verte dans le Bas-Saint-Laurent, Robertine Barry rédige ses premiers articles, à Montréal, en 1891 avec l’équipe du journal La Patrie, fondé par Honoré Beaugrand. Pendant près de 10 ans, elle signe, sous le pseudonyme de Françoise, une chronique hebdomadaire intitulée « Chronique du lundi ». Elle fonde en 1902 une revue bimensuelle, Le Journal de Françoise, qui sera publiée jusqu’en 1909.

À la fin des années 1800, Robertine Barry ose déjà prendre la parole pour revendiquer le droit pour les femmes d’exercer les mêmes métiers que les hommes et pour dénoncer l’ingérence du clergé dans les divers domaines de la vie courante. L’éducation laïque et universelle sera son cheval de bataille tout au long de sa carrière. Elle réclame le droit à l’instruction autant pour les filles que pour les garçons et trouve inacceptable que les portes des universités francophones québécoises soient fermées aux femmes.

Comme le souligne l’écrivaine Sergine Desjardins dans la biographie qu’elle lui consacre, Robertine Barry admire les journalistes françaises qui revendiquent entre autres pour les femmes « le droit de recevoir la même instruction que les hommes, d’avoir accès aux mêmes carrières et de gagner un salaire égal ». Pour Robertine, Séverine, première journaliste française à vivre de sa plume et à diriger un grand quotidien, sera un modèle.

Dans le premier article qu’elle signe pour La Patrie, le 30 avril 1891, Madame Barry reproche à ces messieurs, sur un ton légèrement caustique, de refuser aux jeunes filles une éducation supérieure, « qui pourrait en faire les égales de leurs seigneurs et maîtres », et ose parler de laïciser l’éducation, risquant d’être perçue comme une anticléricale. Le franc-maçon Honoré Beaugrand aimait le style tranchant de Robertine, dont il partageait les vues sur l’éducation. Il savait mesurer l’audace nécessaire pour promouvoir la laïcité alors que le pouvoir religieux avait la main mise sur toutes les institutions d’enseignement.

Robertine dérange

Les prises de position de madame Barry lui vaudront non seulement les remontrances de l’archevêque de Montréal, Mgr Paul Bruchési, mais aussi d’hommes et de femmes que ses idées féministes dérangent. Comme les femmes étaient par nature destinées à se marier et à élever des enfants, on ne jugeait pas nécessaire de les instruire ni de leur octroyer le droit de vote. Petite anecdote : Robertine, pour qui le célibat était le germe de l’émancipation féminine, aimait célébrer la fête de sainte Catherine et se moquait bien des préjugés entourant les femmes célibataires.

Comme les médias sociaux n’existaient pas à son époque, c’était souvent sous la forme de lettres anonymes que l’on invectivait la journaliste. On peut même croire que des hommes d’Église, très attentifs à la lecture des journaux, ont signé certaines de ces lettres envoyées à La Patrie à la suite de la publication des articles de Robertine Barry.

Déjà, il était coutume à l’époque de Robertine de calmer ses tempêtes intérieures en versant quelques gouttes de vitriol dans son encrier avant d’y tremper sa plume. On ne se gênait pas pour la menacer, l’appeler Monsieur avec mépris ou encore pour lui envoyer des Valentins satyriques dont la légende explicite l’invitait à garder la place que la providence lui avait confiée. Robertine serait certainement aujourd’hui la cible de tweets ou de messages haineux.

La cible d’invectives

Quand Robertine a exercé son métier de journaliste, les revendications féministes n’étaient pas bien vues, plus encore chez les Canadiens français, qui y voient une menace à la vocation d’épouse et de mère, que chez les anglo-protestants. Elles pouvaient même donner lieu à des manifestations. Robertine est elle-même la cible d’invectives d’hommes et de femmes attroupés devant le local où elle doit s’adresser aux participants comme conférencière lors du congrès du Conseil national des femmes à Montréal en mai 1896.

Robertine Barry a fait partie des fondatrices de la Fédération nationale de la Société Saint-Jean-Baptiste (FNSJB), première association féministe au Canada français. Lors du congrès de 1909, elle y prononce une conférence intitulée Le journalisme et l’éducation populaire, où elle livre un plaidoyer en faveur des journalistes dont le rôle est, dit-elle, de « servir de pilote de l’intelligence ». Elle situe le journaliste « au premier rang parmi les éducateurs » et soutient que « le journal est, hélas, la seule université à laquelle les femmes ont accès ».

Il y a donc fort à parier qu’aujourd’hui encore, la chroniqueuse Robertine Barry dénoncerait avec la même indignation les injustices sociales, et ce, au risque de se faire insulter. Connaissant sa détermination, celui qui voudrait la faire taire aurait bien des croûtes à manger.

2 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 28 décembre 2019 13 h 36

    Tiens donc... « L’éducation laïque et universelle sera son cheval de bataille tout au long de sa carrière ».

    C'est pour dire que les temps changent !

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 29 décembre 2019 06 h 24

      « C'est pour dire que les temps changent ! » (Gilles Théberge)

      Effectivement, la seule chose qui ne change « jamais », ou tout-le-temps, demeure le Changement qui, tel ce valeureux biscuit, nous aide, parfois ???, à tourner …

      … en rond drett-là ! – 29 déc 2019 -