Pour un encadrement de l’intervention auprès des conjoints violents

La mission première des organismes qui dispensent des programmes pour conjoints violents devrait être d’assurer la sécurité des femmes et des enfants.
Photo: iStock La mission première des organismes qui dispensent des programmes pour conjoints violents devrait être d’assurer la sécurité des femmes et des enfants.

Au cours de l’automne, les médias se sont intéressés à la problématique de la violence conjugale, incluant les situations où des hommes tuent leur conjointe et leurs enfants. Dans un texte publié dans Le Devoir du 20 décembre (« Et si on mettait de côté la sémantique ? »), Catherine Bolduc, directrice de l’organisme Option, dénonce aussi cette problématique et souligne la nécessité de mieux intervenir pour prévenir ces homicides.

Cette prise de parole est importante puisque les organismes qui interviennent auprès des conjoints violents, qui demeurent généralement silencieux lors de telles situations, devraient faire partie de la solution. Dans sa lettre, Mme Bolduc note, avec justesse, que les acteurs impliqués ne partagent pas tous la même lecture de la violence, ce qui les empêche souvent de travailler ensemble pour créer des initiatives concertées.

Contrairement à Catherine Bolduc, qui propose de mettre cette question de côté, nous estimons qu’il est grand temps que le gouvernement du Québec se penche sur la question et encadre l’intervention auprès des conjoints violents. Nous proposons ici quelques éléments qui pourraient servir de point de départ à cette démarche.

Normes

À l’extérieur du Québec, les programmes d’intervention pour conjoints violents relèvent du secteur de la justice et sont régis par un certain nombre de normes. Au Québec, ces programmes sont offerts par des organismes communautaires autonomes, ce qui leur confère une très grande liberté mais crée aussi des disparités importantes dans les approches privilégiées et dans l’offre de services.

Considérant que ces organismes interviennent auprès d’hommes qui présentent des risques pour la sécurité des femmes et des enfants, dont une importante proportion est mandatée par les tribunaux, ces disparités sont problématiques. Les juges doivent savoir exactement à quel type de programme ils adressent les hommes qui ont des comportements violents et quels sont les résultats attendus.

Ainsi, s’il est essentiel de préserver l’autonomie du mouvement communautaire, il serait certainement légitime d’exiger que les organismes qui interviennent auprès des conjoints violents se conforment à certaines normes en ce qui a trait à leur mission, leur offre de services, leur approche, le contenu de leurs programmes, la formation de leurs employés et bénévoles, ainsi que leurs mécanismes de collaboration avec les autres organismes du milieu.

Ces normes encadrant ces organismes devraient être établies par des représentants des ministères concernés et par des experts dans le domaine de la violence conjugale. Elles devraient se baser sur la Politique d’intervention en matière de violence conjugale du gouvernement du Québec, qui présente une définition de la violence conjugale et des principes directeurs pour l’intervention dans ce domaine, ainsi que sur les résultats de recherches réalisées au Québec et à l’international.

Sécurité des femmes et des enfants

Un examen sommaire du site web des organismes offrant des services aux conjoints violents au Québec révèle des missions ambiguës, qui ont tendance à mettre davantage l’accent sur le soutien aux hommes vivant des difficultés plutôt que sur leur responsabilisation par rapport à leurs comportements violents.

Plusieurs de ces organismes offrent d’ailleurs une grande variété de services, qui ne sont pas nécessairement en lien avec la violence conjugale. Sans nier la pertinence des services pour les hommes, la mission première des organismes qui dispensent des programmes pour conjoints violents devrait être d’assurer la sécurité des femmes et des enfants. L’intervenant auprès des hommes devrait se faire dans cette perspective.

Comme le souligne Catherine Bolduc, la définition de la violence conjugale est un enjeu important. Pourtant, le gouvernement du Québec s’est doté, en 1995, d’une politique d’intervention en matière de violence conjugale qui présente une définition claire de la problématique. Cette définition a été réaffirmée dans le plus récent plan d’action gouvernemental en matière de violence conjugale (2018-2023), après consultations auprès des organismes et des experts dans ce domaine.

Dans ce contexte, les organismes qui ont accès à des fonds publics pour intervenir auprès des conjoints violents devraient être tenus d’adhérer à cette définition et de l’appliquer dans leurs pratiques. Il semble inadmissible que certains organismes prennent la décision de rejeter cette définition et de se retirer de certaines instances de concertation parce qu’ils ne sont pas en accord avec celle-ci, tout en continuant d’avoir accès au financement et de recevoir des références des tribunaux.

La responsabilisation des conjoints violents doit passer par le système de justice, mais l’intervention auprès de ces hommes devrait aussi faire partie de la solution. Dans ce contexte, il semble raisonnable d’exiger que les organismes qui interviennent auprès des conjoints violents soient davantage encadrés et conformes à certaines normes. Le gouvernement a aussi la responsabilité de s’assurer que les services offerts soient de qualité et qu’ils soient le plus efficaces possible pour assurer la sécurité des femmes et des enfants et, en ce sens, le financement des organismes devrait être conditionnel au respect de ces normes.

3 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 27 décembre 2019 07 h 38

    Auteur d'un drame (1989) que je m'abstiens...

    ...de qualifier, je demeure mal à l'aise d'un côté et à l'aise de l'autre de commenter des artciles comme le vôtre madame Côté et monsieur Lapierre.
    Je n'ai pas la compétence pour « parler » de structures, d'organismes, de ce qu'elles devraient ou non faire.
    Ce dont je me sens habilité à débattre : origine(s) de la violence, causes, incitatifs, racines.
    Qui dit « conjoint » dit «couple »
    Et si tout couple où il y a violence se définissait, au tout départ, comme étant un couple toxique ? Certaines des toxicités pouvant même conduire à la mort ? Et si j'osais en témoigner ? J,y porte ma part, non quantifiée ni qualifiée, de responsabilités.
    La violence n'habite pas, à ce que j'en sais, un couple sain.
    Madame Mylène Moisan. chroniqueuse au Le Soleil a, un jour, posé cette question : « Pourquoi es-tu en couple ? » Cf.https://www.lesoleil.com/chroniques/mylene-moisan/pourquoi-es-tu-en-couple-e75c700ae024093e25455d84aa59cf69
    Comment ici conclure un sujet qui vient nous chercher au plus profond de soi, ce trou laissé par la violence ?
    Et si nous en arrivions à encadrer les racines, les causes, les incitatifs, les origines de la violence ?
    Vague à l'âme, ( la chronique de madame Chouinard d'aujourd'hui ), mal de vivre, mal vivre, mal être, mal d'être, vide existentiel et violence peuvent avoir des liens.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux.

  • François Beaulé - Inscrit 27 décembre 2019 07 h 52

    Les statistiques disent le contraire

    Avant de proposer une telle normalisation bureaucratique, les auteurs auraient dû lire les statistiques. Les crimes violents et les meurtres faits par des conjoints sont beaucoup plus fréquents dans le reste du Canada qu'au Québec. 3 fois plus.

  • Marcel Vachon - Abonné 27 décembre 2019 08 h 49

    Vol au-dessus d'un nid de coucou (One Flew Over the Cuckoo's Nest

    Quand je lis ou entend des commentaires au sujet de certains hommes violents auprès de leur femmes, je ne puis m'empêcher de me remémorer comment, par des paroles dites doucement et dans une certaine intimité, l'infirmière, dans le film mentionné plus haut, pouvait écraser et anéantir un patient qui se mettait alors à bégayer terriblement. On dit que l'agrssivité verbale est pire que l'agressivité phisique.
    Les hommes ont beaucoup été èlevés par des femmes.
    La méchanceté est-elle d'un seul côté de la médaille?