Noël politique

Et le Dieu «tout-puissant» surprend. Il manifeste sa force par la faiblesse en se faisant un enfant fragile qui arrive dans une mangeoire parce qu’il n’y a plus de place pour lui ailleurs.
Photo: iStock Et le Dieu «tout-puissant» surprend. Il manifeste sa force par la faiblesse en se faisant un enfant fragile qui arrive dans une mangeoire parce qu’il n’y a plus de place pour lui ailleurs.

Les exégètes catholiques s’entendent là-dessus : les récits de l’enfance de Jésus, qu’on ne trouve que dans les évangiles de Matthieu et de Luc, sont « historiquement incertains, fortement marqués par la légende », comme le note Hans Küng dans son Credo (Points, 2016). C’est donc d’abord par leur sens théologique qu’ils s’imposent. Et ce sens, bien compris, contient « quelque chose comme le noyau d’une théologie de la libération », suggère le théologien suisse.

On pourrait ergoter longuement sur l’histoire de la virginité. Ce serait passer à côté de l’essentiel. Dans ses lettres, rédigées avant les évangiles, Paul n’en parle même pas et évoque plutôt la naissance de Jésus, « né d’une femme ». Jacques Duquesne, dans son indispensable Jésus (J’ai lu, 1996), affirme que « la croyance en la conception virginale n’est pas essentielle ».

Ce qui importe donc, ici, c’est le message. Ce que nous dit cette idée de virginité — qui se trouve « essentiellement dans l’âme », selon Thomas d’Aquin —, c’est que « l’humanité ne peut se donner un sauveur : elle ne peut que l’accueillir dans la foi », explique Normand Provencher dans Dieu ! (Novalis, 2003). Elle a besoin, pour ce commencement du monde vraiment nouveau, insiste Küng, de « l’action de Dieu ».

Et le Dieu « tout-puissant » surprend. Il manifeste sa force par la faiblesse en se faisant un enfant fragile qui arrive dans une mangeoire parce qu’il n’y a plus de place pour lui ailleurs. Küng est formel : il y a une « dimension politique de Noël ». Oubliez la douce nuit et le bébé rose des images d’Épinal. Dans les textes évangéliques, c’est l’atmosphère de petitesse et de pauvreté qui règne. « Le sauveur de ceux qui souffrent, né dans une étable, manifeste sans équivoque qu’il prend parti pour les sans-nom et les sans-pouvoir (les « bergers ») contre les détenteurs du pouvoir », écrit Küng.

La grande politique

Déjà, au moment de l’Annonciation, le Magnificat de Marie donne le ton. Le Dieu qui vient et qu’elle exalte n’est pas le père Noël du Conseil du patronat : « Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. / Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. / Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. »

Il faut être sourd, ou de mauvaise foi, pour ne pas entendre le message politique de ce cantique. Il s’agit, bien sûr, de la « grande politique » évoquée par le pape François dans Politique et société (Le livre de poche, 2018), celle qui est « orientée vers le bien commun de tous » et non de la « petite politique des partis », mais il est impossible de réduire le message à sa seule dimension spirituelle.

Dans le même livre, quand Dominique Wolton lui demande d’identifier la plus grande menace à la paix dans le monde, François répond sans hésiter : « L’argent. » Dans la nuit de Noël, Dieu a choisi son camp ; ce n’est pas celui des riches et des puissants.

Dans de très pénétrantes « Réflexions théologiques sur Noël » publiées en décembre 1997 dans la revue Relations, le regretté théologien Gregory Baum insistait lui aussi sur la dimension théologico-politique de la fête. À Noël, par l’Enfant Jésus, Dieu, écrivait-il, « intervient dans l’histoire à partir d’en bas ». Il se révèle lui-même « comme le “sans-pouvoir”», qui ne peut agir valablement qu’« à travers les coeurs et les esprits de gens qui luttent, dans la puissance de l’Esprit, pour créer un monde plus juste et plus en paix ».

Dieu, en d’autres termes, a absolument besoin des humains pour agir, mais ces derniers doivent comprendre, pour conjurer un orgueil délétère, qu’ils ont besoin de Dieu et des autres pour se libérer. Noël chante cette alliance des pauvres en quête de dignité, de justice et de vérité. Un Noël des repus et des consciences satisfaites est, en ce sens, un oxymore.

Un Dieu grincheux

En 1895, dans un amusant Conte de Noël, l’écrivain Alphonse Allais met en scène un bon Dieu de mauvaise humeur la nuit de Noël. « Ah ! s’exclame-t-il. J’en ai assez de tous ces humains ridicules et de leur sempiternel Noël, et de leurs sales gosses avec leurs sales godillots dans la cheminée. »

Dieu, frustré par le manque de reconnaissance des humains, entend annuler la distribution de cadeaux du bonhomme Noël. Il se fâche même quand il entend saint Patrick s’adresser à ce dernier en anglais. « Ce pochard de Paddy se croit encore à Dublin, sans doute ! dit-il. Il ne doit cependant pas ignorer que J’ai interdit l’usage de la langue anglaise dans tout le séjour des Bienheureux ! »

Quand le père Noël essaie de l’attendrir sur le sort des enfants pauvres, Dieu s’emballe : « Ah ! ne pleurniche pas, toi ! Les pauvres petits pauvres ! […] Voulez-vous savoir mon avis sur les victimes de l’Humanité Terrestre ? Eh bien ! ils me dégoûtent encore plus que les riches !… Quoi ! voilà des milliers et des milliers de robustes prolétaires qui, depuis des siècles, se laissent exploiter docilement par une minorité de fripouilles féodales, capitalistes ou pioupioutesques ! Et c’est à Moi qu’ils s’en prennent de leurs détresses ! »

Je l’aime bien, ce bon Dieu grincheux qui défend la loi 101 et qui incite son peuple à être à la hauteur de son élection.

Joyeux Noël !

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte paru dans le magazine en ligne Présence – information religieuse, décembre 2019.

 
11 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 24 décembre 2019 07 h 46

    Avec Dieu c’est comme en cuisine avec l’oignon ou l’ail, cela parait essentiel. C’est un ingrédient théologiquement soluble pour toutes causes les plus délirantes jusqu’au point d’aller pratiquer des impositions de mains dans le bureau ovale de Trump. Dieu pour toutes causes même les pires. Bref, une légende qu’on se force depuis deux mille ans a mettre dans les têtes d’enfants innocents et si fragiles qu’on se demande s’il n’y aurait pas viol de leur virginité psychologique avant leur maturité? Depuis quand Dieu s'intéresse-t-il aux malheureux, pauvres, affames de cette planète? Il y en a de plus en plus alors peut-être est-il ce (ou «  ces » Dieux ») heureux d’entendre le cri de déréliction mondialisee que poussent des milliards d'êtres humains sur cette planète si maltraitée en s’exclamant: «  Enfin j’existe de nouveau, l’homme souffre encore de plus en plus! Pourvu que que cela dure! » Bonnes fêtes.

  • Christian Roy - Abonné 24 décembre 2019 13 h 24

    Dieu est un "loser"

    Dieu est sur une chaise berçante au CHSLD. Plus de valeur marchande. Sa chaise vaut même plus que lui.
    Dieu est l'Exclu. Il n'a pas de patrie. On ne lui en reconnaît aucune. Réfugié.
    Dieu naît dans l'anonymat.
    Dieu n'a même pas la force de lever une armée. Il est sans défense. Souffrant.

    Dieu le Très-Bas.

    Il dépend entièrement de l'être humain. N'est-il pas entre bonnes mains ?

    Noël est loin d'être une histoire du passé. Il est le cri, l'appel à devenir des adultes dans la foi. Voir ce qui se dérobe au regard. Ressentir ce qui monte du creux de son âme.

  • Michel Lebel - Abonné 24 décembre 2019 14 h 45

    Le Christ n'est pas un politique

    Bizarre de fin de texte! Mêler Dieu à la Loi 101, il faut le faire! Il ne faut pas faire du Christ un leader politique. Pour le reste, ça va. Le Christ est le sauveur et le libérateur de toute l'humanité. Mais il a toujours besoin des hommes et des femmes pour construire le Royaume. L'Amour a besoin de l'autre.

    M.L.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 25 décembre 2019 18 h 07

      « Le Christ est le sauveur et le libérateur de toute l'humanité. » (Michel Lebel)

      De cette citation, une question :

      De qui-quoi et pourquoi l’Humanité toute entière fut-Elle sauvée …

      … et libérée ? - 25 déc 2019 -

  • Marc Therrien - Abonné 24 décembre 2019 15 h 45

    Noël hypocrite

    Quand on regarde ce qu'est devenu le Vatican, on constate que l'Église catholique s'est bien détachée et éloignée des textes évangéliques évoquant l'atmosphère de petitesse et de pauvreté qui a marqué la venue au monde du divin enfant. Il m'est difficile d'imaginer une organisation où l'écart entre l'idéal promu par le discours professé et la pratique observée dans la réalité est plus grand. Il peut être plus difficile de leur pardonner quand on s'imagine qu'ils savent ce qu'ils font.

    Marc Therrien

  • Bernard Massé - Abonné 24 décembre 2019 19 h 49

    Et on veut que je croie en ce dieu!

    « Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. / Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. / Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides. » (le Magnificat cité dans le texte de Cornellier)
    Où sont-ils ces trônes renversés? Où sont-ils ces humbles élevés? Où sont-ils ces affamés comblés de bien? Où sont-ils ces riches aux mains vides? Si le dieu des chrétiens existait, on n'aurait aucune difficulté à répondre à ces questions. La religion chrétienne et son dieu ont eu 2000 ans pour remplir les promesses du Magnificat. Les riches sont plus riches qu'ils n'étaient, les puissants continuent à opprimer les humbles et les affamés ont encore faim. Bien pauvre programme politique que celui qu'on n'arrive pas à réaliser après avoir été au pouvoir en Occident pendant un peu plus de 1500 ans.
    Pensez à tout cela quand vous entonnerez le "Minuit, Chrétiens" ce soir.