Noël, un appel puissant à l’espoir et à l’éveil au cœur de la tourmente

Ce que met en scène le récit de Noël, c’est la puissance d’enfantement qui est au cœur de la vie même.
Photo: Getty Images Ce que met en scène le récit de Noël, c’est la puissance d’enfantement qui est au cœur de la vie même.

Les fêtes religieuses ou séculières introduisent une rupture dans le temps qui court. Elles suspendent le cours usuel des choses pour entretenir et nourrir le sens aussi essentiel que l’air pour les êtres humains, immergés dans l’imaginaire comme les poissons dans l’eau.

Transfigurant le temps chronologique en temps qualitatif, en présence habitée et significative, elles sont l’occasion de se rappeler que, dans la vie, le travail n’est pas tout, ni le pain, ni l’utile.

Car nous vivons aussi de sens, de rêves, d’amitiés, d’une foule de choses inutiles s’exprimant parfois en chant, en danse, en embrassade, en réjouissance, parfois en recueillement, en gratitude, en silence — autant de baumes apaisants appliqués soigneusement sur les douleurs et les blessures que nous réserve la vie. La quête de sens reprend ses droits sur les fonctions et les rôles. Nous redevenons enfants, accueillant de nouveau le monde comme enchanté, habité aussi d’extraordinaire et d’infini.

La sécularisation de la société n’y change rien. Elle peut même affiner le sens du sens des scories du temps, la sensation charnelle et le léger murmure parfois terrassant. Sauf à vouloir nier l’adhérence humaine au sens et l’ouverture innée au mystère, en les qualifiant d’enfantillage, de superstition ou encore de reliquats culturels condamnés à disparaître.

Dans un monde dominé par la rationalité instrumentale, l’idéologie technicienne pourchasse toute forme de religiosité ou de spiritualité comme contraire à la réalité fondamentalement « objective ».

Noël, heureusement, revient comme un coup de semonce qui nous permet de nous ressaisir. Peut-être parce qu’il touche au plus près de notre fragilité, au contact de laquelle les masques fondent, les personnages qu’on se fabrique pour remplir un « rôle » s’étiolent, laissant à vif notre âme charnelle, avide de symboles et d’imaginaires, sensible aux voix qui nous façonnent et au désir d’infini qui nous habite. En ce sens, Noël est un appel puissant à l’éveil et à l’espoir, et ce, au coeur même de la tourmente.

Réfugiés

Car, ce que met en scène le récit de Noël, c’est la puissance d’enfantement qui est au coeur de la vie même, fût-elle entravée par la misère qui jette sur les routes, et contraint à la crainte, à l’abandon et au froid.

Le récit nous situe d’emblée au temps habituel des maîtres du monde et des roitelets à leur solde, qui vampirisent la vie des pauvres. Mais, aussitôt, il dirige nos yeux en marge de l’histoire officielle.

Ainsi, très loin de ces palais où s’écrit l’histoire, dans un recoin perdu du désert, deux migrants ont squatté par nécessité une étable. La femme a donné naissance à un enfant, qui repose dans une mangeoire. Rien de plus banal — voyez les caravanes de réfugiés et leurs cortèges de souffrance — si ce n’était que cet être on ne peut plus fragile et dépendant, enveloppé de guenilles et d’amour, rayonne de la présence divine.

Dieu — celui à qui les maîtres du monde recourent pour justifier leur pouvoir, leur richesse et la dépossession des autres. Mais le plus fabuleux dans cette histoire, plus encore que cette épiphanie, c’est que personne ne s’en rend compte, sinon des bergers, parmi les plus méprisés de la société de l’époque.

Ceux-là ont su voir l’impensable et joindre leur voix au chant des anges dans la nuit étoilée. Dieu fait chair, fragilité extrême, anonyme comme les pauvres, inaudible et invisible comme eux, dépouillant ainsi les pouvoirs de leur aura sacré en laissant la violence nue.

Chant de libération

Cette histoire a rejoint des générations d’hommes et de femmes éprouvés durement par le rejet et la non-existence. Ils y ont lu le récit de leur dignité déniée par les pouvoirs, mais inaliénable, et y ont puisé courage, force et joie — espérance qui soulève et maintient debout ceux et celles qui sont prostrés, écrasés par la souffrance et l’injustice, dans un combat qui n’est pas vain, parce qu’il émane de la vie même.

Certes, comme toute histoire subversive, Noël a souvent été neutralisée et aseptisée par les pouvoirs, politiques ou religieux, soucieux de maintenir l’ordre social au service d’une élite. La dernière réussite est d’en avoir fait une foire commerciale lucrative célébrant la Marchandise et son culte sans trêve de l’Argent.

En ces jours où la Terre, ravagée par la cupidité et la démesure, crie avec les dépossédés de ce monde, et où les puissants, insouciants et repus, se détournent pour continuer à jouir de leur rapine, la nuit de Noël fait plus que jamais entendre son chant de libération.

Elle fait éprouver la joie qui dépouille du superflu, des faux semblants comme d’une peau morte. Rappelle que le monde est en travail d’accouchement. Et que nous sommes ses sages-femmes quand, accueillant notre fragilité qui nous unit à la Terre comme à notre mère, par nos gestes, nos manières d’être et de vivre, nos luttes acharnées, nous faisons surgir des oasis de beauté, de douceur, de service, de partage, de bonté, de justice, et reculer ainsi le désert.

9 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 24 décembre 2019 08 h 56

    Beau texte!

    Très beau texte. Merci.

    M.L.

    • Johanne Archambault - Abonnée 24 décembre 2019 13 h 02

      Oui, grand merci, pour le sens.

  • Bernard Dupuis - Abonné 24 décembre 2019 11 h 40

    Un rituel de consolation et de libération?

    Il est toujours étonnant de voir la popularité de la fête de Noël dans notre monde déchristianisé et hypermatérialisé. Le plus sérieusement du monde, les médias, chaque année, présentent des textes qui montrent le sens de la fête. Le Devoir ne fait pas exception en donnant la parole, presque toujours, à des croyants modernes et progressistes. Souvent, ceux-ci tâchent de rapprocher le mythe de la réalité d’aujourd’hui pour montrer qu’il a toujours un sens. Par exemple dans le texte de cette année, cette comparaison avec les migrants, les réfugiés d’aujourd’hui et la Sainte Famille.

    En fait, on cherche à donner un sens anthropologique au mythe. Noël serait comme un rituel de consolation et de guérison. Nous y voyons une interprétation conservatrice de la fête. En effet, on affirme que « Cette histoire a rejoint des générations d’hommes et de femmes éprouvées durement par le rejet et la non-existence ». Ils et elles « … y ont puisé courage, force et joie... » dans un combat qui émane de la vie elle-même. Tout cela nous fait penser à la définition de la religion comme « opium du peuple ».

    Plus encore, le rituel de Noël va jusqu’à « … faire entendre son chant de libération ». C’est là que nous y voyons une interprétation progressiste et relativement moderne. Noël n’est pas seulement un rituel de consolation et de guérison, mais c’est un rituel d’accomplissements futurs. Noël n’est pas sans lendemain. Le monde serait en travail d’accouchement « des oasis de beauté, de douceur, etc. ». Cela nous fait penser à la théologie de la libération.

    Pour un non-croyant comme moi, dire que Noël a une fonction consolatrice apparaît comme évident. Toutefois, dire que le rituel a une fonction libératrice semble passablement douteux. Cela nous ramène à la croyance du triomphe du bien sur le mal que l’histoire a mainte fois démentie. Toutefois, il semble que le désespoir n'empêche pas d'aimer la vie. Mais, cela est un autre problème...

    Bernard Dupuis, 24/12/2019

  • Pierre Boucher - Inscrit 24 décembre 2019 12 h 50

    Le prophète

    ...Dans un monde dominé par la rationalité instrumentale, l’idéologie technicienne...
    Jacques Ellul, philosophe chrétien, auteur de « Le Système technicien » avait vu juste. La force du prophète n'est pas de prédir l'avenir comme un devin, mais d'entrevoir l'avenir à partir des signes du présent.
    ...pourchasse toute forme de religiosité ou de spiritualité comme contraire à la réalité fondamentalement « objective »...
    Si par la « réalité fondamentalement « objective »... s'appelle science, la science n'est pas un discours, elle est une méthode pour obtenir des résultats (Étienne Klein, physicien). Tout ce qu'on y colle comme discours métaphysique est purement subjectif et impertinent. Un met du sel dans un met et on dit, tiens, c'est salé. Ben oui, on y a mit du sel.

    La seule déclartation objective sur la nature humaine est celle du christianisme, car elle ne vient pas d'ici-bas. La source de cette déclaration est foncièrement hors de l'humain. Noël, c'est le là-haut qui descend ici-bas pour nous révéler notre vrai nature que nous sommes incapable de voir vraiment et nous offrir le remède pour la remettre d'aplomb.

    L'humanité aura beau exprimé tous ces voeux pieux et sa bonne volonté, l'intérieur profond est cassé et malade. Personne ne peut parvenir à l'éthique suprême. Et la science est absolument impuissante devant cette maladie.

    Le cœur est tortueux plus que tout, et il est incurable. Qui peut le connaître? —- Jérémie 17:9

    Jésus lui répondit: En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu. — Jean 3:3

    Si quelqu'un est en Christ il est une nouvelle création. Les choses anciennes sont passées, voici toute chose sont devenues nouvelles. — 2 Corinthiens 5:17

  • Christian Roy - Abonné 24 décembre 2019 13 h 05

    Homélie de cette nuit: tous pourront dormir tranquille

    Je me demande bien quelle sera l'homélie de notre bon curé de paroisse en cette nuit de Noël devant les abonnés du dimanche et les touristes Canadiens français (tout le monde est catho, c'est bien connu).

    La teneur subversive de Noël sera occultée. Quoi de neuf ?

    Aucun moyen de croître dans a foi, donc. Il s'agirait là pour M. le curé de jouer quitte ou double devant une population qui stagne moralement depuis de lustres.

    Le levain de la pâte s'est évaporé.

  • Yves Corbeil - Inscrit 24 décembre 2019 14 h 59

    Le temps de pensée au mauvais démiurge qui a créé cet univers dans lequel nous nous démenons comme des diables dans l'eau bénite

    Bien et mal, bon et mauvais, les monothéistes sont astreints à une véritable gymnastique intellectuelle pour expliquer comment un Dieu omniscient, tout-puissant et parfaitement bon permet tant de souffrance dans le monde. L'explication la plus répandue, veut que Dieu nous laisse ainsi notre libre arbitre. Sans le mal, on ne pourraient choisir entre le bien et le mal, et il n'y aurait donc aucun libre arbitre. De même que sans la droite il n'y aurait pas de gauche, alors faudrait peut-être que la gogauche réalise que le libre arbitre est l'oeuvre de Dieu et que lui seul peut en disposer comme il lui plait. Nous, nous ne faisons que se plier au jeu et faut surtout pas se prendre au sérieux si on veut préserver notre céleste équilibre dans le bienheureux royaume de Dieu.