«Antigone», c’est se contenter de peu

Scène d'«Antigone»
Photo: Maison 4:3 Scène d'«Antigone»

Camus disait : « […] le rôle de l’écrivain […] ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent… » Qu’en est-il du cinéma ? Le rôle du créateur est-il de se ruer, par tous les stratagèmes et raccourcis, dans la course aux Oscar ?

On apprend la sortie du film Antigone, qu’il est en tête de liste pour représenter le Canada aux Oscar et qu’il s’inspire du décès de Fredy Villanueva. Toute l’industrie médiatique canadienne encense le film. Mur du consensus.

J’ai décidé d’aller voir le film Antigone. J’en suis ressorti avec un malaise. Après m’être fait questionner de part et d’autre sur ma perception de ce dernier, vu mon engagement dans l’affaire Villanueva et ma contribution aux réflexions sur SLĀV, je m’exprime ici.

La réalisatrice Sophie Deraspe n’avait d’autre choix que de dire, dans la campagne de promotion de son oeuvre, que celui-ci s’inspirait aussi de l’affaire Villanueva. Stratégique. Les jeux étaient faits. L’omettre, au stade de la promotion, aurait été aussi problématique que la façon dont la production de l’oeuvre s’en inspire.

On peut penser que, s’il n’y avait pas de volonté de rendre hommage à cette famille, il n’y aurait pas de volonté de préjudice. L’un n’exclut pas l’autre. On ne peut se complaire en la suprématie des intentions. Utiliser les plaies encore ouvertes comme un projet pilote pour une interprétation libre des « narratives » complexes est une pratique gênante, même si le tout est habilement fait, avec un nombre considérable de figurants de la diversité qui sourient devant l’écran.

Potage romantique

Ce long métrage sert, malgré lui, un programme qui individualise le génie de la résistance, camoufle une lecture systémique des enjeux menant à la destruction des corps racisés et dépolitise les revendications des collectivités pour en faire un potage romantique et libéral contribuant à la banalisation des angles morts du système de justice québécois.

Le film, qui s’inspire d’un drame nord-montréalais, est produit par une équipe composée de personnes ne risquant guère le profilage frontalier, institutionnel ou policier. Certes, le casting est intéressant, bien qu’il eût été audacieux qu’Hémon soit joué par une personne racisée.

Le hic est que l’Antigone de Deraspe met en lumière des personnages inspirés d’êtres humains qui existent, vivent, vibrent encore sans pour autant avoir été ne serait-ce qu’avertis et, dans l’idéal, invités à la table de décision ou de création quant à la « narrative » dominante qu’impose le souvenir tragique de l’histoire qui les a exposés à l’imaginaire québécois.

Vous vous souvenez des images du déraillement de train à Lac-Mégantic utilisées dans le film Bird Box disponible sur Netflix ? À la suite de plaintes médiatisées de résidents de Lac-Mégantic, les cinéastes se sont excusés. Plus tard, Netflix et les cinéastes de Bird Box ont accepté de remplacer la séquence.

Qui est à l’écoute des personnes touchées par les événements dont s’inspire le film financé par des fonds publics ? L’équipe du film Antigone, Téléfilm, la SODEC, la Corporation de développement et de production ACPAV, le distributeur Chantale Pagé Consultation et compagnie, fort ravis du succès déclaré de l’oeuvre, même avant sa sortie en salle, sont-ils honnêtement prêts à savoir ce qui dérange dans leur production et leur mise en marché ?

L’oeuvre est le reflet du caractère extractif canadien. « Je prends ce qui m’intéresse et je le mets en marché — type of movie ». On enrobe le tout avec une reprise des codes d’une génération, on fait les changements qui s’imposent pour ne pas avoir à rendre des comptes aux gens dont s’inspire l’oeuvre et on sable le champagne sans souffler mot sur le budget du film.

En s’inscrivant, par déni, par choix conscient ou par accident, dans ce qui semble être la prospection et la mise en marché du malheur de l’autre, à quoi contribue-t-on avec ce film ?

Dépossession

Le film Antigone porte une « narrative » qui dépossède ses protagonistes Étéocle (Fredy) et Polynice (Dany) d’humanité, d’intelligence et de légitimité. La fiction peine à dépasser la réalité. L’oeuvre aplatit le dispositif du choeur dans la tragédie grecque d’Antigone et dans l’affaire Villanueva avec une représentation n’étant pas à la hauteur de la sensibilité analytique des proches de Fredy, du travail du Comité de soutien ainsi que des tonnes d’inerties dans leur quête collective de justice.

Alors qu’aucun des témoins de l’affaire Villanueva, autre que le policier Lapointe, ne dit avoir vu Fredy le toucher, tout cela devient secondaire ou inexistant dans un film qui se faufile entre un classique et le contemporain tout en s’inscrivant dans la continuité des préjugés entretenus sur les jeunes racisés. Pire, la question de la racialisation n’existe pas. La politique ministérielle de l’époque, les revendications socioéconomiques, la déconfiture médiatisée des services de l’ordre, tout cela est rendu risible devant l’éclat du coeur immaculé de la brillante étudiante incarnée par la convaincante Nahéma Ricci.

On sortira de ces nids de poule lorsqu’on laissera la caméra à ces créateurs absents de nos tapis rouges, mais trop présents comme contribuables, afin de raconter les histoires les consternant et les concernant.

Comment se fait-il que, en 2019, les histoires des personnes racisées soient portées sans complexe par des équipes de production majoritairement blanches qui omettent soigneusement, même au générique, les précautions et salutations qui s’imposent ? Trahissant ce qu’on redoute. Lorsque le pouvoir des personnes concernées s’avère neutralisé par la convergence des systèmes, leurs tragédies deviennent des accessoires libres d’interprétation.

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