L’ADN de la SRC

Dès les années 50, la SRC se comportait comme les GAFA d’aujourd’hui, selon les auteurs de cette lettre.
Photo: Valérian Mazataud Archives Le Devoir Dès les années 50, la SRC se comportait comme les GAFA d’aujourd’hui, selon les auteurs de cette lettre.
Le 6 septembre 1952 marque le lancement officiel de l’émission Pépinot et Capucine à la télévision de Radio-Canada. L’émission peut compter sur un bassin important de téléspectateurs, ceux qu’on appellera bientôt les baby-boomers. Devant leurs téléviseurs, des membres de cette génération étaient comme sur un banc d’école. La boîte à surprise, Bobino, Fanfreluche et combien d’autres émissions jeunesse qui ont fait la réputation de Radio-Canada complétaient leur éducation.

Vingt ans plus tard, sept de ces boomers devenus jeunes adultes, des auteurs et des autrices parce que bien inspirés par leurs prédécesseurs, contribuèrent à leur tour à soigner l’image de la SRC en créant une émission fétiche appelée La fricassée, diffusée sur les ondes de la télévision d’État dès 1974. Nous composions ce « groupe des sept » : feu Raymond Plante, Jacqueline Barrette, Jean-Pierre Plante, Serge Thériault, Claude Meunier, Jacques Grisé et Isabelle Doré. Le réalisateur André Bousquet avait débusqué nos humbles talents un peu partout sur les scènes québécoises : dans les spectacles solos de Jacqueline Barrette, les spectacles de La Quenouille bleue et chez Les Frères Bros (bientôt Paul et Paul). On nous demandait maintenant d’écrire pour de jeunes acteurs, parmi lesquels Pierre Curzi, Michèle Deslauriers, Murielle Dutil, Claude Maher, Denis Mercier, Lorraine Pintal et Serge Thériault.

Les admirateurs de la série seront déçus d’apprendre qu’ils ne la reverront pas, bien qu’ils aient passé proches d’en revoir six épisodes comme cadeau de Noël. Ceux-là ignorent peut-être que les autorités en place de l’époque ont effacé la majorité des épisodes de la série, qui en comptait 20 au total.

Récemment, la SRC a retrouvé dans ses voûtes six épisodes complets et présentables. Dès lors, ils ont communiqué aux auteurs leur intention de les rediffuser sur Tou.tv. Nous nous en sommes d’abord réjouis, mais nous avons vite déchanté. C’est que les responsables des droits d’auteur de notre diffuseur public ont cru bon de nous offrir la merveilleuse somme de 882,35 $ ! Pas 882,35 $ par épisode, pas 882,35 $ par auteur. Non ! 882,35 $ en tout et pour tout ! 882,35 $ divisé par 7, ça donne, plus ou moins, selon la participation de chacun, 126,05 $ par tête de pipe ! Sur quoi se sont-ils basés pour nous proposer une telle offre ? Sur la convention collective de l’époque, les contrats d’écriture ayant été signés en 1973.

Quand ils disent : « Ici Radio-Canada », ça ne veut pas dire : « Maintenant, en l’an 2019, bientôt 2020 ». Ça ne veut même pas dire : « Ici, au 1400 boulevard René-Lévesque », ils vont bientôt déménager. Ça veut dire que… en tant que producteur (à l’époque) et diffuseur public, nous considérons que le travail des auteurs de La fricassée ne vaut pas plus qu’une paire de chaussures achetée au rabais lors du Boxing Day !

Sommes-nous étonnés de leur attitude ? Pas vraiment. Dans les années 1970, les émissions jeunesse étaient payées au minimum de la grille sous prétexte qu’elles étaient souvent reprises et que chaque fois, les auteurs recevaient un pourcentage du cachet de base. Que vaut cet argument de négociation dès lors qu’on efface les émissions ? C’est une question à laquelle les auteurs de La fricassée n’ont jamais eu de réponse. Et aujourd’hui, la SRC ose nous faire une offre au rabais, une offre que nous recevons comme une insulte.

Nous avons cherché à leur parler. Par courriel, Jean-Pierre Plante (que le groupe avait mandaté) a invité les autorités de la SRC à discuter. Il a vite essuyé une fin de non-recevoir. La SRC ne veut même pas… discuter ! Fin de l’histoire. Cherchons-nous à attirer la sympathie sur notre sort d’auteurs ? Oui, mais aussi sur celui des comédiens et comédiennes qui ont participé à l’émission, et surtout sur celui du public, le vrai propriétaire de cette série. Parce qu’il est question de culture, de patrimoine et de télévision d’État. Nous aurions aimé écrire Culture, Patrimoine et Télévision d’État avec des majuscules, mais l’attitude méprisante de la SRC à l’égard de son propre catalogue nous en empêche.

Devrions-nous blâmer la SARTEC (Société des auteurs de radio, télévision et cinéma) de n’avoir pas prévu que la société d’État puisse un jour évaluer notre contribution en se basant sur des tarifs caducs ? Si oui, tout le monde est à blâmer. Les auteurs-compositeurs-interprètes peuvent nous en dire quelque chose, eux qui sont déjà frappés de plein fouet par les Spotify et autres services de diffusion en continu.

Dès les années 1950, au tout début de la télévision, les rapports que la SRC entretenait avec ses créateurs n’étaient pas des plus glorieux. Les créateurs de Pépinot et Capucine ne se retourneront pas dans leurs tombes en apprenant notre sort aujourd’hui, ils en ont vu d’autres. Personne alors ne pouvait imaginer que les petites marionnettes allaient faire l’objet d’un engouement du public durant de longues années et que leurs créateurs (marionnettiste, auteurs, comédiens) n’auraient droit à aucun droit de reprise ni à aucun droit de suite.

La SRC a alors profité de la situation précaire des artisans, elle le refait aujourd’hui, c’est manifestement dans son ADN. Dès les années 1950, la SRC se comportait comme les GAFA d’aujourd’hui — ces géants du Web qu’on montre souvent du doigt sans se rendre compte qu’on n’est pas mieux chez nous.

*Nous, soussignés, les principaux coauteurs et coautrices de La fricassée : Jean-Pierre Plante, Claude Meunier, Jacqueline Barrette, Jacques Grisé, Raymond Plante (succession Renée Gravel) et Isabelle Doré.
2 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 21 décembre 2019 16 h 43

    « des auteurs et des autrices (sic) bien inspirés [et inspirées] par leurs prédécesseurs [et prédécesseurices]» (Les signataires et signatairices du texte collectif)



    L'autoresse a pris de l'hauteur

    J'ai arrêté la lecture à « des auteurs et des os tristes».

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 22 décembre 2019 14 h 13

    Une lecture de Falardeau

    On oppose souvent la nature commerciale de TVA à « la qualité » de la SRC. Votre texte me montre que la SRC, c'est indubitablement le Canada colonial, « Radio-Cadenas » comme dirait Falardeau. Chaque fois que je dis quelque chose comme ça, les émules de Cardinal ou de Pratte, selon les époques, dans la vie intime, me disent que j'exagère. Si sur le plan privé on vous fait vivre un tel affront, imaginez le culot général de la SRC envers le «peuple» québécois quand la capitale fédérale, à la SRC, c'est «la capitale nationale».

    Imaginez un peu ce que serait TVA si elle n'avait pas dû se battre contre la SRC pour des annonceurs. Il y a tout un système cultuel d'oppression (à comprendre dans le sens de l'historien Séguin) à analyser au sujet de la SRC, mais à l'Uqam (et ailleurs incidemment) on s'intéresse moins à ça et aux révélations de Frédéric Bastien, qu'aux «safe space» ou à la discrimination par l'orthographe. Montréal, territoire mohawk, c'est une réalité à McGill.

    Bonne chance aux signataires de cette lettre, mais comprenez que je ne sois pas surpris du mépris qu'on vous témoigne. Au moment où vous écriviez des séries, Godin tentait de faire vivre Québec Presse. Qu'on me corrige, mais dans les années 60, Arcand avait cherché à le protéger en le faisant rentrer à l'ONF car un artisite engagé comme lui n'aurait pas fait long feu à Radio-Cadenas, d'ailleurs, je me demande si la popularité de cette expression ne vient pas de lui...

    En même temps votre travail permettait à un Québec français de rayonner, d'être «normal». C'était aussi une forme de combat... je ne peux pas m'empêcher de politiser la chose.