L’art est une idée et non un objet

L’œuvre «Comedian» de l’artiste italien Maurizio Cattelan
Photo: Cindy Ord Getty Images Agence France-Presse L’œuvre «Comedian» de l’artiste italien Maurizio Cattelan

Est-ce qu’une banane collée sur un mur par du ruban adhésif est une oeuvre d’art ? L’oeuvre Comedian de l’artiste italien Maurizio Cattelan a suscité un tollé général dans les dernières semaines sur les réseaux sociaux. Par son prix de vente (120 000 $), son apparente simplicité, voire le coup d’éclat d’un spectateur qui décida de manger le fruit, l’histoire était la recette parfaite pour, encore une fois, critiquer le monde de l’art contemporain, vu comme une vaste supercherie. Mais comment en sommes-nous arrivés à juger une oeuvre comme celle-ci valable ? Est-il possible de défendre la pertinence de l’oeuvre de Cattelan ?

Pour répondre à ces questions, il faut remonter au début du XXe siècle avec l’artiste français Marcel Duchamp et la notion de ready-made. Avec des oeuvres comme Fontaine (1917) ou Roue de bicyclette (1913), Duchamp prend des objets préfabriqués et les expose comme des oeuvres d’art à part entière. Il fait passer l’art au niveau des concepts plutôt que de le laisser à celui de la simple matérialité.

Grâce à son geste, il est désormais possible de penser l’oeuvre comme un processus (ou une intention conceptuelle de la part de l’artiste) plutôt que comme un simple objet physique ou matériel. L’oeuvre d’art en est une dans la mesure où l’artiste a une démarche conceptuelle qui la justifie. L’art est une idée et non un objet. Dès lors, Duchamp oppose sa démarche, qu’on pourrait qualifier « d’art conceptuel » (même si le terme apparaît plus tard), à ce qu’il appelle « l’art rétinien », c’est-à-dire l’art nous étant accessible par la simple vue.

À titre d’exemple de cette approche dans la création artistique, nous pouvons étudier l’oeuvre My Bed (1998) de l’artiste britannique Tracey Emin. Dans une situation personnelle difficile, l’artiste a décidé d’exposer comme oeuvre son véritable lit défait entouré de ses effets personnels. D’un point de vue strictement matériel, ce n’est rien de plus qu’un lit souillé entouré de détritus. Par contre, d’un point de vue conceptuel, c’est une fenêtre sur la vie trouble d’une jeune femme britannique à la fin des années 1990 qui remet directement en question les normes imposées. Qu’on aime ou non, c’est à ce niveau que l’analyse et la critique doivent se faire.

Interprétation

Revenons donc à l’oeuvre de Cattelan. À la lumière de ce que nous venons de dire, comment est-ce possible de l’interpréter ? L’interprétation de l’art conceptuel est un problème philosophique en soi, mais un point de départ pourrait être de comprendre la démarche de l’artiste par ses oeuvres précédentes. En 2016, Cattelan remplace la toilette du musée Guggenheim à New York par une toilette en or. Le nom de cette oeuvre : America.

On voit bien comment le concept derrière l’oeuvre (attesté notamment par le titre) nous révèle tout de suite ce qu’elle est véritablement, à savoir une satire. Il est possible d’interpréter Comedian sur le même modèle, c’est-à-dire comme une oeuvre satirique, mais cette fois-ci sur le monde de l’art lui-même. Cattelan, par l’absurde, pousse à sa limite la notion même de l’art conceptuel. Il force le spectateur ou la spectatrice à s’interroger sur ce qu’est l’art.

On peut très bien trouver l’oeuvre un peu vide, critiquer la démarche de l’artiste, ou même juger mauvaise son exécution, mais la critique, pour être valable, doit toujours se faire au niveau du concept. Les réactions des dernières semaines qui visaient principalement la simplicité matérielle de l’oeuvre par rapport à son prix (« 120 000 $ pour une banane ») se trouvaient donc dans l’erreur.

L’acheteur de l’oeuvre ne paie pas pour une banane et un morceau de ruban adhésif, il achète de l’immatériel. Critiquer l’art conceptuel en restant du côté de sa matérialité, c’est tout simplement passer à côté de ce qui fait de l’oeuvre ce qu’elle est. C’est pourquoi l’art contemporain peut paraître confus. Ce n’est pas tout de visiter physiquement une exposition, encore faut-il savoir quelles étaient, notamment, les intentions de l’artiste pour interpréter pleinement ce qui nous est présenté.

Il est tout à fait sain de critiquer la relation trouble qu’entretient le monde de l’art contemporain avec l’économie et le marché. C’est peut-être même le but de Cattelan avec Comedian. Il est également tout à fait normal de critiquer le travail d’un artiste. Ce ne sont évidemment pas toutes les oeuvres qui sont intéressantes. Cependant, il faut garder en tête que la banane, le lit ou la toilette comme objets sont secondaires par rapport au concept dont ils sont le signe.

6 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 20 décembre 2019 04 h 38

    L'avenir m'appartient, dit la banane

    Dans le célèbre Livre de la jungle de l’auteur britannique Rudyard Kipling se trouve la « Chanson de route » des Bandar-Log (le Peuple singe). Leurs tribus remuantes virevoltent tout en haut des grands arbres, invisibles mais menant grand bruit quoique cachés par l'épaisseur des frondaisons. Le dernier refrain de la chanson se termine comme suit : « Par le bois mort que nous cassons et le beau bruit que nous faisons, Oh, soyez sûrs que nous allons consommer un sublime ouvrage ! » À bon entendeur, salut !

  • Cyril Dionne - Abonné 20 décembre 2019 09 h 15

    N'est stupide que la stupidité

    Une banane collée sur un mur par du ruban adhésif n’est pas une œuvre d’art. C’est tout simplement une banane, un fruit produit par la nature sans l’intervention de l’homme, qui est collée sur un mur. La banane n’existe pas à cause de l’apport de l’homme. Elle est tout simplement.

    L’art est peut-être un processus pur pour le créateur, mais il n’en demeure pas moins qu’il peut-être un produit matériel et physique ou bien uniquement intellectuel à la fin. Coller une banane à un mur n’a rien d’intellectuel. L’art est un manifeste de savoir-faire ou une compétence défini. Ce qui est décrit dans cet article, ne peut qu’être concluant que dans les arts visuels. En musique, reprendre un objet ou la démarche créative d’un autre, on appelle cela du plagiat. L’art est non seulement une action concrète, mais elle prend forme dans son fonctionnement intrinsèquement intellectuel. Et même si on est le premier à faire quelque chose, cela n’est pas essentiellement de l’art à moins de pouvoir le vendre à un prix ridicule. Et ça, c'est de l’art. Comme le disait si bien PT Barnum: « There's a sucker born every minute ».

  • Charles-Étienne Gill - Inscrit 20 décembre 2019 11 h 05

    Marchandise ou valeur?

    Si l'on suit le raisonnement de l'art de l'auteur, il s'ensuit que dans le «paradigme de l'art contemporain», ce qui accorde de la valeur au processus, à l'idée, au concept, c'est donc son prix.

    Quoiqu'abstraite, l'art deviendrait une marchandise. Si l'on me permet de réintroduire Marx, la valeur dans le capitalisme n'est plus fondée sur l'usage, mais sur l'échange. Donc à partir du moment où l'on vide l'art de sa dimension matérielle, il n'est plus possible de discuter de la valeur d'usage d'une oeuvre en déployant ses rapports au reste du monde (ex. comment conserve-t-on un tableau dans le temps et l'espace?), «l'art» devient quelque chose d'accessible seulement aux initiés et les artistes eux-mêmes deviennent des créateurs de valeur, dans le sens capitaliste.

    Quelle différence dites-moi entre un processus marketing en art contemporain pour doper la valeur d'un artiste (et de ses oeuvres) et les créations abstraites et conceptuelles des «loups de Wall Street» qui ont créé les produits dérivés qui ont causé la crise financière de 2008-2009?

    C'est uniquement parce que l'une des créations est issue du monde de la finance et l'autre, du monde de l'art qu'on les distinguera. En substance il n'y aura pas de différence.

    Donc ce qui me fascine, c'est que les partisans de l'art contemporain tiennent quand même à situer leur fétiche dans un domaine culturel distinct des vulgaires marchandises, mais au fond c'est juste du luxe quand on y pense.
    Pourquoi alors financer l'art (étatiquement, institutionnellement)? Les masses vont voir du hockey, les élites vont voir des expos. On n'a donc pas plus de raison de financer des programmes, des musées, d'octroyer des bourses que de financer une bijouterie.

    Pourquoi payer des ateliers et des matériaux pour apprendre aux jeunes à peindre ou sculpter?
    Vous nous dites de critiquer le concept et pas le prix, mais vous dites que l'on achète de l'immatériel.
    Quel est-il avec la banane? De la «valeur».

  • Paul Gagnon - Inscrit 20 décembre 2019 12 h 42

    Ce qui confirme

    qu'il n'y pas d'avenir pour l'art ou la philosophie... en dehors du marché!
    Un autre signe des temps, après WTC-2001, Wall Street-2008... Desjardins 2019, etc.

  • Gylles Sauriol - Abonné 21 décembre 2019 13 h 15

    Bien beau tout ça..... mais

    Si personne n’avait acheté à un tel prix cette banane et ce bout de ruban gommé, qui en aurait parlé ?