Haro sur les héros québécois!

Des Ormeaux et Cavelier de La Salle passent aussi à l’abattoir. Nous savons que le premier, bien sûr, comme tous les lâches, est mort en combattant au Long-Sault. Mais sa mort ne suffit pas à nos braves iconoclastes pour qui il n’est qu’un «loser». En photo, la statue en l’honneur de Dollard des Ormeaux, sise au parc La Fontaine à Montréal.
Photo: Wikipédia Des Ormeaux et Cavelier de La Salle passent aussi à l’abattoir. Nous savons que le premier, bien sûr, comme tous les lâches, est mort en combattant au Long-Sault. Mais sa mort ne suffit pas à nos braves iconoclastes pour qui il n’est qu’un «loser». En photo, la statue en l’honneur de Dollard des Ormeaux, sise au parc La Fontaine à Montréal.

La démolition des statues du passé est une activité très prisée chez nous. Le récent texte intitulé « Messe basse-canadienne » de Laurence Olivier et Xavier Philippe-Beauchamp, paru dans la page Idées du 17 décembre, contribue à grossir la meute qui se porte à la curée. Il n’est même pas étonnant qu’il émane du milieu universitaire.

Le suicide d’Hubert Aquin ne serait rien d’autre que l’illustration du mauvais oeil qui préside à tout acte revendicateur de la nation canadienne-française. Pour les auteurs du texte, il est bien évident que l’écrivain voulait faire de son geste un stigmate du Québec. A-t-on pensé qu’il ait pu avoir d’autres motifs ?

Des Ormeaux et Cavelier de La Salle passent aussi à l’abattoir. Nous savons que le premier, bien sûr, comme tous les lâches, est mort en combattant au Long-Sault. Mais sa mort ne suffit pas à nos braves iconoclastes pour qui il n’est qu’un loser. Conspuons donc en choeur tous ces illustres perdants : Hannibal a perdu la bataille de Zama, Napoléon, celle de Waterloo, les États-Unis, la guerre du Vietnam, et tutti quanti.

Or, il ne vient à personne l’idée d’en faire des lâches pour autant. Il s’agit là de la loi des armes : il y a des vainqueurs et des vaincus. Quant à Cavelier de La Salle, il n’a jamais été considéré comme un héros ici, bien qu’il ait contribué à la découverte du Mississippi. Qu’à cela ne tienne, on le convoque ici au procès, pour mieux grossir la masse de ceux qu’il faut abattre.

Non contents de cette brochette, on continue la chasse en ratissant du côté des patriotes de 1837-1838. Papineau et Chénier sont mis à contribution pour asseoir l’idée de cette malédiction de la défaite éternelle qui empoisonne toutes les actions de la nation canadienne-française. Et de citer à nouveau Aquin : « Les Canadiens français sont capables de tout, voire même de fomenter leur propre défaite… »

Et les auteurs enchaînent, sans imaginer un seul instant (est-ce possible ?) qu’ils se pointent eux-mêmes du doigt : « L’échec devient un parachèvement, un avènement à soi… La défaite est notre récit tragique, un destin — d’héroïsme, de mort — qui nous dépasse et se reconduit de siècle en siècle ». Et vous, que faites-vous donc ? Vous n’avez pas encore songé à écrire un mémoire sur le défaitisme des Québécois ? Hâtez-vous, la place sera bientôt submergée.

Chénier, évidemment, est écorché. Un fugitif, assiégé dans une église par une armée, et qui court en tentant d’échapper à son sort, de sauver sa vie ne doit-il pas obligatoirement être condamné ? Et on lui reproche « une bravade qui révèle au dernier moment son manque de conviction ». Le choix des mots est révélateur. Une « bravade », mais jamais de bravoure pour ceux qui pourtant sont morts en se battant.

De Lorimier, Daunais, Narcisse Cardinal, tous des pendus pour ces valeureux juges ! Ne méritent-ils pas pour autant un peu de notre mémoire ? Le métier d’iconoclaste trouve son opposé, encore plus détestable, chez les adorateurs fanatiques des Mao Tsé-toung, Staline, Donald Trump, John A. Macdonald, etc.

Le propos de l’article représente bien un état d’esprit, celui du Québec d’aujourd’hui. Ce Québec qui ne veut plus se souvenir de rien. Et pourtant, si on y songe un moment, il y a longtemps maintenant que les « abbés » qui avaient « dépoussiéré » nos anciens héros d’enfance, sont devenus eux-mêmes empoussiérés.

Certains croient que cette amnésie nous permettra de tout réinventer, de conjurer le mauvais oeil, ce qu’on appelle notre destin de perdants. Pour penser ainsi, il faut admettre d’abord que tous ceux qui nous ont précédés sont des perdants. Il faut même le clamer bien haut. C’est ce que font les auteurs, en choeur avec une tradition déjà presque centenaire.

Je connais assez bien l’histoire de mon pays. Sa fondation s’est faite dans la joie et dans l’épreuve. Les premiers arrivants avaient la joie de vivre dans un pays neuf. Ils l’ont fait dans des difficultés parfois très grandes et avec des efforts qui furent admirables.

Sur quelle échelle de temps doit-on se baser pour affirmer qu’une défaite est une défaite ? Ou qu’une victoire est une victoire ? Une société saine ne doit-elle pas veiller à conserver certains égards envers ceux qui l’ont précédée ? Il me semble que l’irrespect dont fait preuve l’article cité n’est pas à la hauteur de ce que furent les vies de ceux dont ils parlent avec tant de légèreté.

Voici une suggestion pour une future thèse universitaire. Ce joyeux acharnement à déboulonner les statues des personnages de notre histoire, pourrait-il n’être qu’une manière moderne de masquer notre propre incapacité à défendre l’aventure de la vie française en Amérique ?

41 commentaires
  • Raynald Collard - Abonné 19 décembre 2019 04 h 29

    Nos univarsitaires, ouin?!

    Mathieu Bock-Côté a inventé un mot pour illustrer cette nouvelle mode d'auto destruction du maudit modèle blanc francophone suprémaciste, c'est le mot déconstruction. Et, contrairement aux autres nations du monde, la mode ici passe par nos univaaarsitaires obsédés par les lubies de l'extrême gauche américaine. Radio-Canada est-elle en voie d'ailleurs de servir de courroie de transmission à cette culture de déconstruction nationale.

    • Stéphan Larose - Abonné 19 décembre 2019 08 h 41

      Nenni. C'est un concept inventé par Jacques Derrida dans les années 60 (et forgé dans la traduction d'un ouvrage de Martin Heidegger dans les années 50).

    • Cyril Dionne - Abonné 19 décembre 2019 09 h 56

      Entièrement d'accord avec vous M. Rouette. Blanc méchant, autre bon. Misère. Mais nous avons un devoir de mémoire envers ceux qui sont venus avant nous et qui ont construit ce Québec qu'on aime tant.

      Bon. Tous ces citoyens du monde et de nulle part, les Laurence Olivier et Xavier Philippe-Beauchamp des tours d’ivoire qui conjuguent à la très sainte rectitude politique multiculturaliste ne représentent pas le Québec, mais eux-mêmes. Selon nos moines à la sauce des sciences sociales, on devrait faire table rase sur l’histoire et ceux qui ont façonné le Québec, alors qu’eux, n’ont jamais rien fait ou accompli. Misère. Nous sommes en plein délire utopique à la Québec solidaire.

      Ceci dit, il y a peut-être des statues qui sont de trop et non représentatives de l’héritage québécois, mais les gens comme Cavalier de La Salle, une figure historique qui a une place très importante dans le curriculum de l’histoire américaine, est tout simplement ridicule. Que dire des Patriotes où plusieurs ont donné et sacrifié leur vie pour un idéal qui aujourd’hui, répugnent nos bien-pensants et donneurs de leçons de l’extrême gauche. Pardieu, ils ne seraient même pas ici pour critiquer sans eux.

      Enfin, ils n’ont pas encore compris que le Québec a perdu plusieurs batailles à travers son histoire, mais il n’a jamais perdu la guerre. Le Québec est debout aujourd’hui et il dit présent à la ligue des nations. Il s’affirme partout sur la scène mondiale, que ce soit dans les arts, PISA ou bien dans des zones extrêmement pointues des sciences de l’intelligence artificielle, domaine introuvable à l'UQAM.

      Pour la majorité des Québécois, c’est terminé le temps de penser que le ROC avait atteint un degré d’humanité plus élevé et que cela lui était réservé. Le Québec ne se considère plus, même dans des cas extrêmes ou particuliers, comme subversif, loi 21 oblige. Il rejette cette domination venue d’ailleurs et colportée par une certaine gauche plurielle aux accents de Québec solidaire.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 19 décembre 2019 10 h 49

      Cette "déconstruction" se voit, quotidiennement, dans la crise de la tradition et de l'autorité que vit l'école québécoise.

      Je salue mon compatriote Jules Lafortune, auteur du livre :"Petit atlas des limbes : récit d'une enfance heureuse à Saint-Damien-de-Brandon"

    • Marc Therrien - Abonné 19 décembre 2019 12 h 35

      M. Collard,

      Je ne sais pas si c'est vous qui avez mal lu et compris Mathieu Bock-Côté pour ainsi interpréter qu'il a inventé le concept de déconstruction. Par ailleurs, si Mathieu Bock-Côté parle de déconstruction sans citer Jacques Derrida alors on comprend mieux pourquoi les chroniqueurs d’opinion ne sont pas nécessairement des transmetteurs de connaissances. Puisqu’une chronique d’opinion n’est pas une publication scientifique, on ne peut cependant lui reprocher de ne pas citer les auteurs d’où il tire sa source pour alimenter son propos.

      Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 19 décembre 2019 07 h 37

    Quel avenir dans le passéisme? En tout cas, aucun dans la mélancolie


    Disparaître. Quelle angoisse, quand même! Pour Hubert Aquin, elle n’était « au fond qu'un dérivé de l'espoir. » Si on peut penser que d'honorer la mémoire de ces patriotes héros est un moyen d’assurer l’histoire qu’ils ne sont pas morts en vain, d'autres peuvent penser comme Bertol Brecht: « Malheureux les pays qui ont besoin de héros. » Tout un chacun n’a pas ce qu’il faut pour être un héros pour qui il est doux de mourir pour sa patrie. Il est plus facile de rêver de liberté quand on est pris dans la contrainte, mais en sécurité en même temps. Pour le reste, les Québécois ont collectivement gagné ce qu’ils ont pu.

    Chaque fois qu’un héros de la Révolution tranquille meurt, force est de constater que l’horizon du pays rêvé qu’il dessinait se rétrécit à mesure que la transmission intergénérationnelle du traumatisme de la conquête et de la colonisation et de son corollaire, la foi en l’indépendance, ne s’est pas effectuée chez chacun de ses descendants. Suivant ce conseil d’André Gide : « Ne cherche pas, dans l'avenir, à retrouver le passé », il serait effectivement sage de résister à la tentation de la nostalgie qui, si elle perdurait pour s’aggraver dans la mélancolie, paralyserait toute possibilité d’un nouvel élan vital vers une nouvelle potientialité d'être et de dessein.

    Marc Therrien

    • Jean-François Trottier - Abonné 19 décembre 2019 09 h 06

      Non, M. Therrien.

      Sinon le mouvement indépendantiste serait mort il y a longtemps!

      Ça ressemble plus à Sysiphe, condamné à rouler un rocher au sommet d'une montagne. Chaque fois le rocher déboule juste avant le sommet. On recommence.
      La différence est qu'ici Sysiphe meurt, comme tout un chacun, et d'autres personnes prennent la relève, parfois de façon flamboyante, parfois plus doucement. Ça dépend des générations.

      La tentative du siècle dernier avait ceci de particulier que, pour la première fois, elle alliait des gens de trois générations. Des grands-parents encore secoués de la Grande Crise et craintifs, des parents sortis de la Grande Guerre qui croyaient au progrès scientifique éternel, et les boomers issus du nouveau système d'éducation, pas mal "Flower Power", un peu comme la génération actuelle d'ailleurs.
      Plusieurs motivations différentes guidaient ces gens. Les uns patriotards, d'autres revanchards, la plupart voulaient simplement que ce peuple s'assume à l'avenir. J'ai suivi Parizeau d'abord, mais j'ai une immense admiration pour Payette et Laurin entre autres.
      À ceci s'est toujours ajouté le constat que le Canada est un Empire et agit en tant que tel, toujours pour accroître le pouvoir central.

      Le recul actuel est dû, en bonne partie, aux cruches z'inclusives de QS qui ne tolèrent pas les différences d'opinion.
      La déclaration très officielle de leur show indépendantiste, il y a peu, déclare qu'eux, ils ont les bonnes raisons, et pas la génération précédente qui étaient patriotarde et "identitèèèèère"! Hé! Une infime minorité seulement, mais que personne n'a condamné autrefois parce que chacun avait droit à ses idées.
      Cette pensée à l'unisson de QS, liée à la condamnation des autres, dit bien où est la crise identitaire.

      QS renforce ou crée des préjugés sur le passé pour se montrer progressif.
      En reprenant presque mot pour mot des discours de Staline des années '30!

    • Claude Bariteau - Abonné 19 décembre 2019 10 h 10


      Mon commentaire, en écho à l'auteur paraît plus bas. Je l'ai expédié alors quil n'y avait que deux commentaires parus.

      Je ne comprends pas la mécanique de sélection fondée sur l'heure de parution alors que celle-ci s'active avec des commentaires qui n'étaient pas pas parus.

    • Claude Bariteau - Abonné 19 décembre 2019 10 h 33

      J'ajoute mon indignation au traitement de mon commentaire sur le texte intitulé « Messe-basse canadienne » (https://www.ledevoir.com/opinion/idees/569229/messe-basse-canadienne).

      J'ai signalé le jour de la publication de mon commentaire l'absence de « « j'aime », ce qui a été aussi signalé par 11 personnes. Puis, aujourd'hui, apparaît un zéro au « j'aime » ajouté je ne sais quand par Le Devoir.

      De tels procédés ressemblent à de la basse censure canadienne. Je suis un abonné du Devoir depuis 1973 et je contribue à son financement. Je ne demande pas un traitement particulier. Il y a par contre un minimum d'honnêté qui s'impose.

    • Marc Therrien - Abonné 19 décembre 2019 12 h 15

      M. Bariteau,

      Continueriez-vous d’écrire dans ces pages même s’il n’était plus possible de signifier «j’aime» vos propos?
      Pour le reste, de mon côté, je continue de me demander comment il se fait que vous êtes toujours parmi les premiers publiés tôt le matin alors que d’autres commentaires de lecteurs ayant été écrits entre minuit et 5h00 sont publiés après les vôtres plus tard en avant-midi.

      Marc Therrien

    • Claude Bariteau - Abonné 19 décembre 2019 17 h 41

      M. Therrien, sur la présence de mes commentaires avant celle d'autres commentaires expédiez plus tôt, je n'en sais rien. Posez votre question au Devoir.

      Cela dit, je n'écris pas pour les « j'aime ». Le problème est que ce terme existe et est objet de manipulations par Le Devoir.

  • Pierre Rousseau - Abonné 19 décembre 2019 08 h 29

    Les lorgnettes de l'histoire

    L'histoire est souvent interprétée selon ceux qui la vivent ou qui en ont vécu les conséquences. Par exemple, la bataille des Plaines d'Abraham est vue par les anglophones comme une grande victoire qui devait libérer les Canadiens du joug de la noblesse française corrompue à l'os alors que pour les francophones elle est vue comme un désastre qui devait mettre fin à l'aventure de la Nouvelle-France en Amérique. Donc, les héros des uns peuvent devenir les parias des autres et il peut être difficile pour le commun des mortels de voir en Montcalm et en Wolfe des héros respectifs de leurs communautés.

    Le contexte de la mort de Dollard des Ormeaux est aussi pertinent selon la perspective que les Iroquois ont eu de cet événement alors que ces derniers tentaient de miner l'exclusivité du commerce des Wendat (Hurons) avec les Français. De même, les patriotes de 1837-38 peuvent être considérés comme des héros par les uns et des rebelles par les autres, ça dépend de qui a gagné !

    Ce qui serait préférable, serait d'avoir une histoire objective, en considérant la situation de toutes les parties impliquées. Dans le contexte de la guerre de sept ans qui a mené au traité de Paris de 1763, il y a plusieurs protagonistes qui ont vécu ces événements d'une manière bien différente. Par exemple, les peuples autochtones ont été fortement impliqués dans le conflit de sorte que les Américains appellent cette guerre la « French and Indian War » à cause des alliés autochtones des Français qui ont permis à la Nouvelle-France de persévérer jusqu'en 1760 (l'occupation militaire a commencé à l'été 1760). Dans nos livres d'histoire on ignore presque complètement ces alliés, ce qui donne une image déformée de la réalité de l'époque et de notre véritable histoire.

    • Serge Lamarche - Abonné 19 décembre 2019 21 h 51

      Oui, et c'est dommage. Mais plutôt que de statues que peu de gens connaissent ni voient, il serait pas mal mieux de faire plus de films ou de séries télévisées qui raconteraient ces histoires oubliées. Des séries comme «Les pays d'en Haut» romancées mais vraies dans l'histoire. Ou comme la série sur Samuel de Champlain.

  • Lise Bélanger - Abonnée 19 décembre 2019 08 h 30

    Qui et où veut-on déboulonner ces statues de nos héros? Pourquoi ne pas s'opposer ?

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 19 décembre 2019 08 h 38

    Excellente réplique

    Je ne serais pas surpris que les irrespectueux auteurs de la lettre du 17 décembre se parlent anglais entre eux.