Messe basse-canadienne

Hubert Aquin a donné le mot d’ordre à «Liberté» en prenant sa direction en 1961: «comprendre dangereusement».
Photo: Cinémathèque québécoise Hubert Aquin a donné le mot d’ordre à «Liberté» en prenant sa direction en 1961: «comprendre dangereusement».

C’est un miracle que Liberté ait survécu aux tendances autodestructrices d’Hubert Aquin. À peu près tout ce qu’il touche coule en flammes, parfois avec une ardeur hors du commun. Peu se sont risqués à travailler avec lui, si bien qu’il a attendu plusieurs mois un appel du Parti québécois nouvellement élu qui lui donnerait du travail — avant de se donner la mort.

Devrait-on se surprendre que « ce grand écrivain canadien-français », hanté par l’échec, traversé de graves contradictions, ait été reconnu comme intellectuel québécois de premier ordre ? Ce Christ du paysage littéraire trône parmi une légion de figures paradoxales — perdants magnifiques, héros envers toute logique.

Dollard des Ormeaux et Cavelier de La Salle — des losers dépoussiérés par des abbés ; Papineau, Lévesque : le Canada français se pâme devant ses héros à mesure que ceux-ci enfilent les revers. Leur consécration infléchit la narration nationale et nous informe autant sur le passé qu’elle détermine le futur.

Aquin, du bout du gun, nous pointe la mécanique de cette mystique de l’échec : davantage qu’un simple nom dans la liste, il est celui qui permet de fédérer les perdants. Dans L’art de la défaite (1965), il affirme que les Patriotes ont perdu non pas contre l’ennemi, mais par et pour eux-mêmes, la narration dans laquelle ils s’inscrivent déterminant cette fin : « Les Canadiens français sont capables de tout, voire même de fomenter leur propre défaite… »

L’échec devient un parachèvement, un avènement à soi « longuement prémédité, un chef-d’oeuvre de noirceur et d’inconscience ». La défaite est notre récit tragique, un destin — d’héroïsme, de mort — qui nous dépasse et se reconduit de siècle en siècle. La déroute devient immolation : « Ces hommes que je ne peux pas m’empêcher d’aimer, même si cela me fait mal, ces hommes ont voulu en finir avec l’humiliation qui nous accable encore aujourd’hui. Tout le Bas-Canada s’est aboli dans la représentation insupportable de sa propre défaite. » […]

À l’automne 1837, Chénier s’occupe à voler des armes et fomente un coup d’éclat. Le 14 décembre, les Britanniques donnent l’assaut et les Patriotes se retranchent dans l’église de Saint-Eustache. Sautant d’une fenêtre, Chénier fuit vers le cimetière, tombe sous le feu britannique. Cette image hante le Québec : une effronterie, une bravade qui révèle au dernier moment son manque de conviction, son indétermination.

Les felquistes, pas fous, baptisent leurs cellules des noms de leurs aïeux politiques : De Lorimier, Daunais, Narcisse Cardinal — des pendus. Les ravisseurs de Pierre Laporte comprennent-ils dans quelle filiation historique ils s’inscrivent ? Comme les Bas-Canadiens avant eux, les membres du FLQ ont le sens du tragique : les uns courent vers le cimetière, les autres placent un oreiller sous la tête de leur défunt otage. « [Ils] étaient bouleversés par un élément qui n’était pas dans le texte : leur victoire ! » Le sort en est jeté pour les felquistes comme pour les Patriotes ; avec un pareil nom, il fallait s’y attendre.

« À la veille de mourir sur l’échafaud, Chevalier de Lorimier écrivait à ses enfants que le crime de leur père était son “irréussite” ! Quelle lucidité comparée aux hésitations d’un Papineau, à son exil rapide à la veille du combat et à l’autojustification pénible qu’il a écrite de Paris ! »

Papineau constitue aujourd’hui une des figures reconnues des manuels scolaires, à tel point qu’il est convenu de le considérer comme un emblème des progrès du Québec. C’est pourtant un trouillard, un seigneur qui refusait l’abolition du servage au Bas-Canada et qui, contrairement à ses frères d’armes, valorisait le conservatisme pour des raisons morales et économiques. « Conditionnés à la défaite comme d’autres le sont au suicide parce qu’ils ont de l’honneur, les Patriotes se sont vus soudainement obligés de survivre sans honneur, sans style et sans même l’espoir d’en finir un jour. »

De même, lorsqu’on radote sur les belles années du PQ, on oublie que Lévesque, après avoir mené le Québec à un échec référendaire, introduit le néolibéralisme ; « beau risque », « référendum », loi spéciale : « Impassibles et désespérés, on continue la partie avec flegme, mais sans imagination : on se fait pendre, mais l’arbitre a toujours raison ; on perd, mais il n’y a pas de surprise à se faire battre. »

Mourir dangereusement

Si Chénier a eu la chance que le FLQ se réclame de son identité, Aquin n’a qu’un pavillon à l’UQAM. Nous suggérons donc de rebaptiser le circuit de course automobile de l’île Notre-Dame en son honneur : c’est après tout à ce grand amateur de voitures que nous devons le Grand Prix de Montréal. Tourner en rond à grande vitesse nous semble un hommage tout désigné à celui qui déclarait : « Les seules révolutions qui m’intéressent sont celles des moteurs. »

Hubert Aquin a donné le mot d’ordre à Liberté en prenant sa direction en 1961 : « comprendre dangereusement ». Le rouleau compresseur de l’histoire laisse peu de place à l’ambiguïté, mais c’est dans les zones grises, antihéroïques que se trouvent les lectures les plus riches, les plus propres à révéler que quelque chose sonne creux. Sachons comprendre — et vivre — dangereusement ; sachons tirer la plug aux héros contemporains.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Liberté, hiver 2020, no 326.
18 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 17 décembre 2019 06 h 31

    Vous écrivez avec une gomme à effacer pour transformer en fantômes des perdants comme si ces perdants ne s'étaient pas retrouvés devant des dirigeants britanniques et canadiens et leurs stratèges payés pour les maintenir au pouvoir.

    Dans vos propos, vous l’oubliez ces fabricants de fantômes car ils étaient mieux outillés avec leur armée et leurs médias pour inventer leur ennemi en entités historiques marquées au fer rouge de « canadiens » mutés en « canadiens-français » et, plus tard en « québécois » par leurs alliés internes qui, pour ne pas être ferrés, ont nourri et nourrissent ces dirigeants de « prêt à manger ».

    Le clergé catholique assujetti aux britanniques a fourni aux dirigeants et à leurs stratèges, qui n’existent pas dans votre imaginaire de fantômes, les moyens pour faire des rebelles qui osèrent lever la tête des ti-culs alors qu’ils avaient une lecture politique de leurs engagements plutôt que celle ethnoculturelle des dirigeants, de leurs stratèges et de leurs alliés.

    Ces alliés ont décrié, comme vous le faites, les Chénier, les Papineau, les Lévesque et les Parizeau et leurs ténors furent élevés en monument (des Mgr, des La Fontaine, des Cartier, des Trudeau, aujourd’hui des Bouchard, des Legault, et bien d’autres) suspendus au-dessus de leurs proies.

    C’est de ça dont parle Aquin parce qu’il a vu dans la référence ethnoculturelle l’acte de la conquête qui fait du conquérant celui qui chosifie à vie ses ennemis au fer rouge pour mieux les voir en conquis et, lorsque leurs ennemis lèvent la tête pour se définir autrement, les remettre au pas dans l’ordre des perdants et de les rpésenter en banals fantômes pour se glorifier d'être le dirigeant.

    • Raynald Rouette - Abonné 17 décembre 2019 08 h 15

      M. Bariteau, vous décrivez l'autre côté de la médaille de l'histoire du Québec. Les deux facettes sont intimement liée. Ni une ni l'autre sont agréables à voir...

    • Claude Bariteau - Abonné 17 décembre 2019 08 h 45

      Quastion au Devoir : pourquoi bloquez-vous les « j'aime » au commentaire que j'ai écrit.

    • Claude Bariteau - Abonné 17 décembre 2019 09 h 49

      M. Rouettte, je sais très bien qu'il y a deux côtés.

      Dans leurs textes, les auteurs négligent celui des gagnants. Je n'ai fait que rappeler comment les gagnants ont oeuvrés à demeurer des gagnants, qui est l'autre médaille, et souligner que les fantômes que sont devenus les perdants ne se sont pas définis membres d'une nation définie par les conquétants et leurs alliés. Ils s'en sont démarqués, ce que les auteurs, en les identifiant comme des membres, ont oublié et banalisé, probablement pour mieux des déconstruire à la façon des gagnants.

      Cela dit, les deux facettes ne sont pas intimement liées. Elles sont en opposition et s'expriment selon les contextes dans lesquels chacune d'elles parvient à s'affirmer.

    • Cyril Dionne - Abonné 17 décembre 2019 10 h 19

      Attention M. Bariteau, il ne faut pas mettre les Louis Joseph Papineau avec les Patriotes, les Chénier, les Lévesque et les Parizeau. Ce que Papineau a toujours fait de mieux, c’était de se sauver face à une situation où il risquait de perdre quelque chose. Disons poliment qu’il aimait parler mais les bottines ne suivaient pas souvent les babines. Il nous fait penser à tous ces courtisans du pouvoir qui flottent dans l’air sidéral en suivant la direction du vent dominant, girouette oblige.

      Ceci dit, les francophones d’Amérique ont toujours été fortement attirés par la grande majorité anglo-américaine. Souvent, ils pensent comme eux et font de leur vision, la leur parce qu’ils se croient incapables d’une pensée authentique. C’est là où s’opère cette dépréciation de lui-même. Les Français d’Amérique, pour la plupart, ont toujours eu peur de la liberté, de courir un risque ou bien de l’autonomie. Plus facile de faire comme les autres où ils sont des citoyens du monde et de nulle part sans pour autant arriver à une solidarité authentique avec les autres. Tant et aussi longtemps qu’ils n’auront pas acquis leur propre conscience, ils auront des attitudes fatalistes face à leur propre situation. L’histoire nous donne raison.

      Ceci dit, encore hier, plusieurs questionnaient les résultats de PISA qui plaçaient les étudiants québécois de 15 ans parmi les meilleurs au monde et bon premier comme pays francophone. Ce négativisme de certains a assez duré. Cette époque est maintenant résolue. Le 21e siècle en Amérique du Nord sera québécois, n’en déplaise à plusieurs de nos amis Anglo-Saxons, orangistes et multiculturalistes. Les Québécois posent maintenant leur marque partout dans le monde et dans tous les domaines.

    • Gilles Théberge - Abonné 17 décembre 2019 11 h 15

      Parce que ce sont des « freaks control » !

      Vous voyez, c'est simple.

  • Raynald Rouette - Abonné 17 décembre 2019 07 h 46

    Un retour sur notre histoire

    D'une triste réalité...

  • Germain Dallaire - Abonné 17 décembre 2019 07 h 56

    Ça me rappelle quelque chose...

    Mystique de l'échec, l'expression est bien choisie. N'y a-t-il pas dans tout ce vous décrivez: le looser, le perdant magnifique, l'échec dans la mort qui donne un sens à la vie, la représentation de la structure centrale interne du catholicisme? Pour gagner son ciel, il faut souffrir et c'est l'ampleur de nos souffrances qui maximise notre chance d'atteindre le paradis.
    Encore aujourd'hui, on en mesure mal les effets. Les québécois, à cause de leur lutte de survivance, de leur situation de colonisés et de dépossédés ont "surjoué" (pour employer une expression moderne) leur catholicisme. On connait le cliché de l'exportation des missionnaires partout dans le monde mais ce qu'on a vécu ici au début des années 60 (l'église qui passe de grand maître à l'insignifiance en quelques années) est à ma connaissance inédit dans le monde par sa rapidité et sa fulgurance.

  • Jean-François Trottier - Abonné 17 décembre 2019 08 h 50

    Une très malhonnête relecture de l'histoire

    C'est votre Cuba qui disparaît au fond du lac Léman.

    Aquin couchait des rêves sur papier. Conclure que ces rêves se sont effrités parce qu'ils ne se sont pas réalisés est une connerie de révolutionnaire.

    La lecture militante, i.e. sans sens critique, y mène.
    La compréhension, elle, mène à l'admiration justement parce que ces gens étaient humains.

    René Lévesque est un grand premier ministre avec ses faiblesses. Il n'a jamais craint la discussion, et je l'ai vu douter devant une foule pendant un discours. Moment de doute "préparé" bien sûr, pour inviter chaque personne devant lui à la réflexion.

    Pour se permettre de douter devant une foule, faut faire confiance à l'intelligence des gens. Tout votre contraire. Vous prenez le lecteur pour un con.
    Il est le PM de l'ouverture avant tout et pas l'insignifiante figure de proue que vous souhaitez déboulonner.

    Lévesque était sciemment un anti-héros, contrairement à tous les leaders marxistes du monde qui font tous dans le culte de la personnalité, Massé comme les autres.

    Parizeau était un génie économique qui a fait d'immenses bourdes. Il n'était pas le genre à s'en accuser, mais pas non plus à essayer de prouver qu'il était mieux que les autres. Un humain, pas le ti-drapeau que vous essayez de brûler!

    Il faut avoir une lecture marxiste primaire pour reprocher à Lévesque des gestes "néolibéralistes". Il était social-démocrate, un mouvement qui depuis sa naissance a rejeté le marxisme comme une sombre stupidité, et a toujours admis qu'il faut faire avec la finance internationale, qu'on l'aime ou pas.
    Seuls vos préjugés puérils à base d'endoctrinement ressortent ici.

    Le FLQ n'a jamais été une référence. À preuve, rien ne l'a suivi sauf des illuminés qui condamnent les autres au "néolibéralisme" avec dédain. Marx. Débile.

    Vos critiques tordues puent l'analyse pré-digérée de Saint-Marx, et vos allusions plus ou moins religieuses ne décrivent que vous-même.

  • Léonce Naud - Abonné 17 décembre 2019 09 h 21

    «Car ton bras sait porter l’épée…» Chant National des Canadiens-Français

    Se peut-il que les auteurs soient davantage habitués à savourer des cafés latte en terrasse qu’à fréquenter des zones de combat ?

    L'identité fondamentale de la majorité des Québécois d’aujourd’hui ne diffère pas entièrement de celle des Canadiens-français d’autrefois. À l'instar de leurs cousins de France qui entonnent sans vergogne les charmants couplets de La Marseillaise, les Canadiens-français ont longtemps chanté à gorge déployée, en parlant de leur pays : « Ton front est ceint de fleurons glorieux…car ton bras sait porter l’épée. Ton histoire est une épopée des plus brillants exploits. » Est-il nécessaire de préciser que les exploits en question ne consistaient pas à tricoter pantoufles en phentex ? Les Canadiens-français ont probablement été le seul peuple au monde à suspendre un fusil bien en vue au-dessus du foyer familial, message on ne peut plus clair pour quiconque entrait dans la maison.

    Que la revue Liberté invite des scribouilleurs à s’épandre sur une soi-disant « Déroute des héros » dans son numéro de l’hiver 2020, pas de problème. L’aventure peut néanmoins mal se terminer si l’on possède moins d’armements, de munitions et de fermeté de caractère que les héros que l’on entend démolir.

    • Claude Bariteau - Abonné 17 décembre 2019 13 h 19

      Et cette aventure, Papineau, Lévesque et Parizeau l'ont refusé, préférant une approche quu utilise les urnes. Pas celles pour conserver les morts, mais celles où on dépose des votes.