Place aux jeunes marqués par un trouble d’apprentissage sur le marché du travail

«Bon nombre de ces diplômés que l’on célèbre en juin d’une année dont leurs parents se souviendront sont confrontés à un milieu de travail indifférent, voire inhospitalier, en dépit des pénuries de main-d’oeuvre», écrit l'auteur.
Photo: Catherine Legault Le Devoir «Bon nombre de ces diplômés que l’on célèbre en juin d’une année dont leurs parents se souviendront sont confrontés à un milieu de travail indifférent, voire inhospitalier, en dépit des pénuries de main-d’oeuvre», écrit l'auteur.

Nos élus et nos entrepreneurs dénoncent les effets économiques d’une pénurie de main-d’oeuvre au Québec et cherchent à y remédier par l’innovation, la technologie et l’éducation. De bonnes idées. Mais pourquoi ne pas commencer par embaucher ceux qui cherchent un emploi ? Sérieusement.

S’il vous arrive de lire le curriculum vitae de personnes en quête d’un emploi, vous aurez noté qu’une vaste majorité d’entre elles misent sur des compétences acquises ; certaines soulignent des talents naturels ; d’autres, sans l’écrire, vous font surtout comprendre qu’elles ont du coeur.

Ces gens de coeur sont partout. Mais ceux qui m’intéressent sont sans talents distinctifs et de compétence plus limitée selon des normes du travail. Ce sont ceux relégués au bas de la pile de candidatures, déclassés parce que moins productifs en raison d’un trouble d’apprentissage, d’un déficit de l’attention ou d’autres conditions neurologiques. Des gens brillants qui sont affectés de dyslexie, de dysphasie, d’hyperactivité. Nous en connaissons tous.

Je ne vous parle pas ici de décrocheurs, mais d’étudiants persévérants, ciblés au primaire, isolés malgré eux au secondaire puis enfin récompensés par un diplôme d’études secondaires ou professionnelles obtenu à l’arraché, vers 18 ou 19 ans, comme ces marathoniens qui franchissent la ligne deux heures après les médaillés. Vous voulez en voir s’entraîner pour apprendre ? Allez à l’école Vanguard, une institution accueillant plus d’un millier de ces étudiants-marathoniens, forte d’un taux de diplomation de 90 %, selon son rapport annuel. Vous voulez comprendre la difficulté d’apprendre dans leur condition ? Portez une veste de plomb et courez au fond d’une piscine.

Bon nombre de ces diplômés que l’on célèbre en juin d’une année dont leurs parents se souviendront sont confrontés à un milieu de travail indifférent, voire inhospitalier, en dépit des pénuries de main-d’oeuvre. Pour plusieurs, ce sera la désillusion de « l’après-secondaire », les lendemains du « DEP ». Ils n’occuperont que temporairement des positions variant au gré de remerciements polis ou de congédiements brutaux, dans une économie imposant des seuils de performance qu’ils ne pourront pas atteindre. L’employeur a ses raisons : il doit reprendre le travail, séquencer les tâches une à la fois, répéter des consignes, faire preuve de patience, s’investir en surveillance. Une charge que peu veulent ou peuvent s’imposer.

C’est ainsi que l’on perd leur trace. Ne comptez pas sur LinkedIn et ils sont pour l’essentiel hors des statistiques officielles. Pas assez minés de « déficiences » ou d’« incapacités » « graves » au sens des textes législatifs pour être classés comme handicapés admissibles à des programmes d’accès au travail ou à des allégements sous forme de crédits d’impôt. Trop autonomes ou qualifiés pour recevoir une aide en vertu d’un contrat d’intégration au travail.

Parfaitement intelligents, mais insuffisamment productifs.

Deux choses demeurent, leur persévérance et la quête d’une valorisation par un travail stable. Ils volent donc à vue sous les radars pour trouver un emploi (ou remplacer celui qu’ils perdront) et ainsi s’offrir une relative autonomie, croyant (encore un peu) aux promesses de normalité de leurs parents et éducateurs.

Vous recrutez des compétents ? D’accord. Vous voulez changer les choses ? Donnez une chance véritable et un emploi à l’un de ces diplômés. Innovez en créant un poste utile, mais adapté. Profitabilité, vous dites ? Refaites vos calculs pour y inclure le coût du roulement d’employés indifférents qui n’attendent qu’une occasion pour vous larguer. Changez la formule pour valoriser la loyauté, l’assiduité et la régularité, car les gens dont je parle ont plus que du coeur, ils ont de la mémoire et n’hésitent guère face à l’effort ou aux lourdes tâches.

Qui sait, vous trouverez peut-être en eux une source d’inspiration pour vos « compétents » et en vous, un talent pour rendre heureux en cette période des Fêtes.

1 commentaire
  • René Pigeon - Abonné 16 décembre 2019 16 h 08

    Merci, monsieur Dunberry,...

    ... de ce texte fort bien écrit.