L’avènement de l’individu en Occident

«Avec le christianisme, qui est une religion de salut individuel, la foi devient un lien mystique entre Dieu et la personne humaine», souligne l'auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Avec le christianisme, qui est une religion de salut individuel, la foi devient un lien mystique entre Dieu et la personne humaine», souligne l'auteur.

Par-delà les réjouissances de la saison, Noël est le point de départ de la révolution politique et culturelle qui a façonné notre civilisation : même sécularisé, l’Occident est fils de l’Évangile. Sur un point essentiel au moins, la primauté de l’individu, la révolution accomplie par le christianisme demeure au coeur de nos institutions et de notre vision des choses.

Alors que, dans le monde antique, le destin de l’individu était étroitement lié aux dieux de la Cité et appartenait à celle-ci  — les Athéniens à Athènes, les Romains à Rome —, avec le christianisme, qui est une religion de salut individuel, la foi devient un lien mystique entre Dieu et la personne humaine. Chaque être est libre d’assumer sa foi et donc de vivre selon sa conscience. Puisqu’il possède une âme unique et irremplaçable, il est au centre de l’éthique chrétienne qui n’admet pas que l’on puisse sacrifier l’individu à l’État ou à la collectivité. Et comme la foi est indifférente à la politique, l’individu est seul souverain de ses institutions ici-bas. Les deux notions, celles de l’individu et de son autonomie, prennent toute leur signification parce qu’elles fondent la démocratie telle qu’elle est diversement appliquée dans les pays occidentaux.

La primauté de l’individu conduit à l’universalité. Pour les Anciens, si l’on n’était pas citoyen, on était métèque ou barbare, donc inférieur en droits ; quant aux esclaves, ils n’étaient que « des propriétés animées » (Aristote). Dans le cadre de la révolution chrétienne, il n’y a « ni Grecs ni Barbares, ni Juifs ni Gentils, ni maîtres ni esclaves » (saint Paul) : tous les êtres humains, hommes et femmes, sont de la même veine et ressortent de la même origine. C’est la première fois dans l’histoire qu’on met l’accent sur l’unité du genre humain. Dans l’Empire romain, César imposait sa loi sans égard aux droits des citoyens : le christianisme les remet au premier plan. Le monde chrétien devient celui où la personne a, en elle-même, une importance capitale. Chaque vie porte une espérance et chaque espérance, une liberté.

L’État n’est plus seul : il a, en face de lui, des individus qui ressortent à une autre relation, celle avec Dieu. Ce que l’individu doit à César, il ne le doit pas à Dieu, et vice-versa. Et cet individu est libre de ses choix.

Une civilisation loin d’être parfaite, mais irremplaçable

Cette liberté, les hommes de l’Occident n’en ont pas toujours fait bon usage : notre civilisation a été parcourue par des tragédies que nous nous sommes infligées, que nous avons infligées aux autres peuples et qui ne nous honorent pas. Des Croisades à l’Inquisition, de l’esclavage au colonialisme, des guerres effroyables du XXe siècle à l’Holocauste, l’Occident a trahi ses principes initiaux qui avaient fait son originalité. Conscient des crimes qu’il a commis pour dominer le monde, l’Occident en souffre. Mais, tiraillé entre l’ange et la bête, il réussit toujours à retrouver le salut grâce à son exceptionnelle capacité à se remettre en question et à se réinventer : inquisiteur, il valorise la liberté de conscience ; esclavagiste et colonialiste, il donne au monde les chartes de droits et de libertés. Tant de fois entré en barbarie, l’Occident s’est relevé de ses décombres, car il n’a jamais cessé de privilégier l’être humain, sa vie et sa liberté.

Les philosophes athées — et qui professent leur athéisme ! — Paolo Florès d’Arcais et Jurgen Habermas affirment, dans The Christian Science Monitor du 15 septembre 2006, que « le christianisme, et rien d’autre, demeure le fondement de la liberté, de la conscience, des droits de l’homme et de la démocratie, autant de signes distinctifs de la civilisation occidentale. À ce jour, nous ne pouvons tabler sur rien d’autre que sur le christianisme. Nous continuons de nous abreuver à cette source ».

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