Au rayon des antiquités

«Dancing Grandmothers», de la Coréenne Eun-Me Ahn, reste une exception dans le domaine de la danse.
Photo: Danse Dancing Grandmothers «Dancing Grandmothers», de la Coréenne Eun-Me Ahn, reste une exception dans le domaine de la danse.

La vieillesse est un lent naufrage, disait le général de Gaulle. Mais c’est une chronique d’une noyade annoncée pour ceux, et surtout celles, qui vivent sous les projecteurs — actrices, chanteuses et autres personnalités publiques — et font le bonheur et la richesse des chirurgiens esthétiques, tellement les signes de la vieillesse, plus encore que la vieillesse elle-même, sont une terrible menace.

Pourquoi cette angoisse de vieillir ? La peur de rester sur le carreau, de ne plus travailler, d’être has been, ou placardée à la retraite, avec un minimum garanti qui ne garantit, pour la plupart des bénéficiaires, que de ne pas mourir de faim (et encore, merci les banques alimentaires !). […]

Dans une société dont les valeurs sont véhiculées par des corps lisses et en santé, que dis-je, où l’on glorifie l’image de la jeunesse, il y a de quoi se sentir en péril. Qui disait : passé 50 ans, une femme devient transparente ? Pourquoi la fameuse « ménagère de 50 ans et plus » chère aux sondages devient-elle inemployable ? Parfois, on la congédie, parce qu’on veut « rajeunir l’équipe ». Et vlan dans les dents.

Il y a des métiers qui vieillissent mal, comme la danse. Même si quelques chorégraphes osent montrer des corps décrépits, je pense notamment à Dancing Grandmothers de la Coréenne Eun-me Ahn, spectacle présenté en ouverture du FTA 2015, qu’on a trouvé si génial et si touchant parce qu’il mettait en scène des grands-mères dansantes. On a tellement misé sur la relève que la catégorie senior n’a plus d’espace ni pour créer ni pour s’exprimer. C’est ainsi qu’on montre gentiment la porte à une chorégraphe de 62 ans en lui supprimant progressivement ses subventions. N’est pas Pina Bausch qui veut. Cependant, on n’oubliera pas de s’extasier sur l’énergie d’une Monique Miller ou d’une Béatrice Picard, pour démontrer un grand sens de l’acceptabilité sociale et de l’inclusion parce que, finalement, il peut exister des personnes âgées fréquentables et intéressantes.

L’avantage d’être vieux ou vieille, c’est qu’on a déjà été jeunes. Et que nous aussi, on a poussé pépé et mémé dans les orties pour prendre leur place, en affirmant haut et fort que l’on ferait mieux qu’eux et elles. Nous aussi avons dédaigné d’écouter celles et ceux de plus de 40 ans (mieux, on s’en méfiait !) parce qu’ils étaient dépassés et ne connaissaient rien à rien. Nous aussi avons regardé les vieilles personnes avec condescendance, pitié et énervement, on les trouvait ralenties, encombrantes et chiantes.

Dans les arts de la représentation, l’égalité homme-femme a du plomb dans l’aile. Un acteur a plus de chances de mourir en scène qu’une de ses consoeurs, pour la simple et bonne raison que, passé un certain âge, elles n’intéressent plus les metteurs ou les metteuses en scène, hormis quelques glorieuses exceptions, nous sommes d’accord. Après 50 ans, Monsieur est un séducteur aux tempes argentées et Madame, une vieille peau qu’il faut remonter, botoxer, lifter, sans quoi c’est chômage assuré. Bien sûr, peu de rôles du répertoire sont écrits pour des actrices vieillissantes (à part Les chaises, de Ionesco, où la Vieille a 94 ans — c’est précisé dans les didascalies — mais, la plupart du temps, ce rôle est confié à une jeunette de 50 ou 60…). Et, quand personnage féminin âgé il y a, ce sont des veuves assommantes, des mères castratrices, des belles-mères imbuvables. Le théâtre de création ne leur fait guère plus de place, à l’exception de Michel Tremblay avec son Albertine et ses nombreuses frangines, voisines et belles-soeurs, ou Fabien Cloutier et sa Jocelyne partant à la retraite. Trop souvent, l’interprète n’a pas l’âge de son personnage, on préfère vieillir des jeunes que rajeunir des vieilles. Chantal Dumoulin avait quel âge quand elle interprétait la grand-mère de Pacamambo ? Bref, l’âgisme ne serait-il que du sexisme déguisé ?

[…]

Enfin, pour ne pas conclure, gardons à l’esprit que le plus beau compliment qu’on puisse faire à une femme, c’est : « Tu ne fais pas ton âge ». On n’est pas sorties de l’auberge.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Jeu, décembre 2019, no 173.

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3 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 10 décembre 2019 08 h 51

    Il y a au moins une exception : le doublage.

    La doubleuse française Nadine Alari, née en 1927, qui possède une voix magnifique, a fait du doublage jusqu'à ses 80 ans (Claire Bloom dans « Les feux de la rampe», Julie Christie dans « Le docteur Jivago » et Louise Fletcher dans « Vol au-dessus d'un nid de coucou », c'est elle). Elle a doublé notamment Marisa Paredes (19 ans plus jeune), Talia Shire (19 ans plus jeune), Anjelica Houston (24 ans plus jeune).

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Nadine_Alari#Doublage

  • Raymonde Proulx - Abonnée 10 décembre 2019 12 h 06

    Sexisme.

    Je pense que oui, c'est du sexisme. Chez les hommes, le vieillissement semble les embellir, les ennoblir. Il y a cependant de leur côté, la voix qui pourrait, dans certains cas, les éloigner de certains rôles en vieillissant. Et j'avoue bien candidement qu'entendre un homme au timbre de voix changé par la vieillesse, animant une émission radio, me dérange. Mais cela me semble être un inconvénient sur lequel les patrons passent plus facilement que sur les rides des femmes qui prennent de l'âge. D'ailleurs, je me demande comment fait Anne-Marie Dussaut pour être toujours à l'antenne. Combien de dollars lui coûtent son la "fraîcheur" de son visage?

  • Jean-Henry Noël - Inscrit 10 décembre 2019 17 h 12

    Racine

    Salon Racine, le maquillage servirait à "réparer des ans l'irréparable outrage ". Que les femmes se résignent, la déchéance esthétique avec la sénescence est plus profonde chez elles. Il est impossible en dépit des couches et du ciselage plastique de retrouver la jouvence . Chez l'homme, c'est moins évident. Car, il lui suffi d'avoir un porte-feuille conséquent.