Contestation sociale: de la France au Québec

Cheminots, enseignants, étudiants, policiers, éboueurs, avocats, partis d’opposition et «gilets jaunes» — ces derniers manifestent depuis plusieurs mois (en photo) — appellent à la mobilisation jeudi.
Photo: Raymond Roig Agence France-Presse Cheminots, enseignants, étudiants, policiers, éboueurs, avocats, partis d’opposition et «gilets jaunes» — ces derniers manifestent depuis plusieurs mois (en photo) — appellent à la mobilisation jeudi.

Ce jeudi 5 décembre, la RATP (Régie autonome des transports parisiens) et la SNCF (Société nationale des chemins de fer français) seront en grève. Ce qui couve en France est ni plus ni moins qu’une convergence des luttes qui pourrait faire mal au gouvernement Macron puisque les cheminots seront rejoints par plusieurs employés du secteur public et par les étudiants. Il vaut la peine de revenir sur le bilan du gouvernement Macron, qui en sera bientôt à la moitié de son quinquennat.

Après avoir fait campagne en 2017 autour du barrage à l’extrême droite, le jeune banquier Rothschild n’en a pas moins affirmé avoir reçu de la part des Français un mandat clair de réformer les institutions jugées dépassées, pour faire entrer le pays dans le XXIe siècle. Plus fondamentalement, c’est la politique française elle-même que Macron entend changer. Se voulant « ni de gauche ni de droite », son mouvement, La République en marche (LREM), ne serait pas un parti politique, mais un « mouvement » capitalisant sur le besoin de renouveau de « jeunes progressistes » et de vieux libéraux qui voient en Macron « le candidat de la jeunesse ».

Ce mouvement qui se prétend post-politique a pourtant inscrit dès ses débuts son gouvernement à droite de l’échiquier politique, se livrant à une casse sociale (rebaptisée « progrès ») en imposant réforme sur réforme (droit du travail, éducation, chômage, retraites).

Ces réformateurs apolitiques gouvernent comme on l’attend désormais des libéraux, c’est-à-dire en imposant leurs lois à coup d’ordonnances et en dissimulant leurs politiques les plus inégalitaires sous un vocabulaire mélioratif nous parlant de progrès, de liberté et même — ironie suprême — de justice sociale. La dissension de la part du peuple (ces « Gaulois réfractaires ») est traitée comme une résistance au progrès, une peur bête et ignorante du changement.

Mais quelle est cette France « dépassée » qu’il faut à tout prix réformer pour son propre bien et malgré la grogne sociale ? Quel est ce XXIe siècle dans lequel tous les partenaires économiques seraient entrés avant la France (le 6e PIB mondial) ? Est-ce un XXIe siècle dont la priorité serait de finalement faire face à l’urgence climatique ? Est-ce un XXIe siècle qui souhaite en finir avec l’exploitation et les inégalités sociales sans cesse croissantes ?

Bien sûr que non. Il s’agit d’un XXIe siècle où la pérennité des acquis sociaux est remplacée par le mouvement jamais achevé de la libéralisation. On voit cette idéologie du progrès à l’oeuvre notamment dans le désir de privatisation des services publics. L’hôpital et l’éducation nationale ne sont en effet que les deux exemples les plus clairs de cette casse sociale entamée il y a longtemps — une casse continuée par le gouvernement « socialiste » de Hollande, et accélérée par Macron depuis deux ans.

Le mot d’ordre ici est de dévaluer les services publics. La réforme de l’éducation, par exemple, prévoit un ensemble de mesures qui, à coup sûr, nuiront aux conditions d’apprentissage des élèves et aux conditions de travail des enseignants. On note ainsi une augmentation du nombre « normal » d’élèves par classe, lequel passe à 35 ; comme il n’était déjà pas rare d’avoir des classes de 35 élèves, on ne peut qu’anticiper que cette révision de la norme aura pour conséquence pratique une augmentation du nombre réel d’effectifs jusqu’à 40 ou 41 par classe. Un seul professeur ne peut donner un enseignement « personnalisé » et de qualité à autant d’élèves.

Mixité sociale

Couplée avec l’invasion du système d’éducation par la logique gestionnaire et une volonté de réforme de la formation des maîtres qui relativise grandement l’importance de la connaissance de la discipline enseignée, ces nouvelles mesures envoient un message clair à tout parent investi dans l’éducation de son enfant : le système public ne dispose pas des ressources permettant de dispenser l’éducation nécessaire afin de réussir dans ce monde de plus en plus compétitif. Dans un tel contexte, tout parent de bonne volonté (et, surtout, bien en moyens) verra le réseau privé comme son seul salut.

Or, un réseau d’éducation public faible nuit à tout le monde : le peu de mixité sociale permis par le système actuel risque de disparaître complètement si est abandonné l’idéal républicain de procurer une éducation commune à tous les futurs citoyens. Si parents et élèves se transforment en clients, c’est la logique marchande qui présidera aux relations entre eux et le système d’éducation ; mais l’éducation n’est pas un bien de consommation et la quête de la satisfaction du « consommateur » est un mauvais fondement pour l’éducation en démocratie.

Les Québécois peuvent tirer des leçons de l’état de la société française ; l’abolition de la frontière entre le milieu des affaires et celui de la politique — de la distinction entre les domaines du politique et de l’économique —, que connaît notre époque, menace l’État social partout où il existe. Les arguments (partout les mêmes) qui tentent de nous convaincre qu’il faut se désinvestir du secteur public au nom de la « performance » et du « progrès » ne peuvent mener qu’à la destruction des conditions nécessaires à l’égalité dans la société. Or, « égalité » n’est réellement qu’un autre mot pour « démocratie », puisque c’est l’égalité (notamment économique) qui permet d’abolir les relations de pouvoir descendantes dépouillant le peuple d’une réelle liberté d’action politique.

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9 commentaires
  • Denis Soucy - Abonné 5 décembre 2019 06 h 50

    Voilà!!

    Oui voilà bien le miroir aux alouettes qu'on nous sert.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 5 décembre 2019 06 h 55

    Le faux débat des commissions scolaires Re: Projet de loi 40

    Le problème du système d'éducation québécois:la classe ordinaire du système public.

    A lire: "Le faux débat des commissions scolaires": https://www.journaldemontreal.com/2019/11/17/le-faux-debat-des-commissions-scolaires

    Pendant que, à la Jolin Barrette, le ministre Roberge essaie de faire passer, en toute vitesse, un projet de loi comportement de nombreux articles ayant de fortes implications.....en jouant sur les structures.

    Les associations d'enseignants, de nombreux parents, le président des élections, des experts de l'Institut de la gouvernance du Québec, l'IRIS...tout ce beau monde exprime des réserves majeures sur le PL40.

    • Cyril Dionne - Abonné 5 décembre 2019 08 h 51

      Vous ne nous avez jamais répondu M. Granchamp. Qui de votre famille fait partie des commissions scolaires pour justifier votre acharnement à les garder en place? Les syndicats, les Anglos « of Montreal », vous savez, cette minorité tellement persécutée au Québec ou bien, tous les fonctionnaires qui fonctionnent aux dollars publics? On aimerait bien vous comprendre parce que nous sommes bien en 2019 et non en 1847 et les gens sont aujourd'hui, ailleurs.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 5 décembre 2019 09 h 08

      « Le système québécois d’éducation est un des plus inégalitaires au Canada, entre autres à cause de la place importante de l’école privée — 21,5 % des élèves québécois vont au privé, comparativement à 7,8 % pour l’ensemble du Canada. Au secondaire, quatre élèves sur dix fréquentent l’école privée à Montréal (39 %) et à Québec (42 %).

      « Le résultat de ce système, c’est que les classes ordinaires n’ont plus rien d’ordinaire » https://www.ledevoir.com/societe/education/516933/education-les-devoirs-du-ministre-proulx

    • Cyril Dionne - Abonné 5 décembre 2019 10 h 43

      « Le système québécois d’éducation est un des plus inégalitaires au Canada, entre autres à cause de la place importante de l’école privée — 21,5 % des élèves québécois vont au privé, comparativement à 7,8 % pour l’ensemble du Canada. »

      C’est un schéma de pensée digne des commissions scolaires. Pensez-vous pour un instant que c’est plus égalitaire ailleurs dans les systèmes publics? Prenez l’Ontario que je connais bien. Les meilleures écoles ontariennes sont dans des quartiers affluents où c’est impossible pour les moins nantis de ce monde d’y accéder parce que le prix des maisons est exorbitant. Or, selon les règles des écoles publiques des conseils scolaires ontariens, vous devez fréquenter l’école publique la plus proche. Qui peut se payer une maison dans York Mills, The Bridle Path, Sunnybrook , Forest Hill South, Kleinberg et j’en passe, tous des quartiers de Toronto où le prix des maisons avoisine le million et plus? Les riches qui envoient leurs enfants dans des écoles publiques huppées et où les activités parascolaires, les voyages en Europe ou ailleurs se multiplient durant le cours de l’année. Nul besoin d’écoles privées en Ontario; la loi scolaire s’assure que les enfants des mieux nantis sont avec les enfants des mieux nantis et ceux des moins nantis sont avec ceux des moins nantis.Pour les quartiers riches,ce sont des écoles privées sous l’égide d’écoles publiques. En plus, il y a 6,1% des élèves inscrits dans des écoles privées mais surtout à cause de croyances religieuses particulières. Et les résultats scolaires sont proportionnels à cette courbe socio-économique en Ontario. Vous venez d’un quartier pauvre, eh bien, votre enfant performera selon la moyenne qui est très basse dans ces milieux moins riches. Disons poliment qu'ils ne sont pas ceux qui réussissent sur le test international de PISA.

      Encore une fois, qui de votre famille fait partie de ces commissions scolaires désuètes que vous défendez bec et ongles? Misère.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 5 décembre 2019 10 h 50

      @ M. Dionne qui écrit:" Qui de votre famille fait partie des commissions scolaires pour justifier votre acharnement à les garder en place? "

      Je vais vous répondre une dernière fois. J'ai, déjà, répondu à cette question. Je résume. Mon opinion se base sur: 1-mes 33 ans de services au secondaire public, au Québec 2-mon expérience comme parent, ici au Québec 3- mon expérience au municipal, ici au Québec: soit un mandat comme maire et un mandat conne conseiller. 4-J'ajoute à cela que plusieurs instances opinent dans le même sens que moi.

      N.B. Je vais vous faire une confidence. Quand on parle de cyberintimidation, je pense à vous automatiquement; à cause des procès d'intentions que vous faites trop souvent..

  • Germain Dallaire - Abonné 5 décembre 2019 08 h 17

    L'influence de l'Union Européenne

    On se souvient de l'intronisation de Macron au son de l'hymne à la joie Le symbole était clair, le règne de Macron allait se faire sur l'alignement des poltiques francaises aux orientations de l'UE On le dit peu mais l'union européenne est le projet néo-libéral le plus abouti Une totale libre-circulation des marchandises, une monnaie commune qui dès le début s'est alignée sur le mark allemand larguant par le fait même les pays du sud et une série de dogmes dont le principal est un déficit ne dépassant pas les 3% du PIB Le directoire de l'UE est à toute fin pratique un club privé, d'ailleurs ses dirigeants économiques sont souvent issus des grandes firmes de la finance (Draghi, Barrozo) Il faut voir le film de Costra Gravas tiré du livre de Varoufakis lorsque ce dernier apprend avec ahurissement qu'il n'y a aucun procès verbal des délibérations concernant la dette grecque
    Mais en bout de ligne, Macron ne fait que poursuivre l'orientation donnée par les présidents francais précédents, il est cependant le plus déterminé Depuis trente ans les francais, comme nous au Québec, subissent les asssauts du néolibéralisme: des services publics charcutés au profit du privé, des accords de libre-échange sapant les normes nationales C'est dire, la vente des barrages hydro-électriques est actuellement sur la table dans les hauts lieux du pouvoir francais
    Je ne sais pas jusqu'où ira la vague actuelle des grèves qui suit celle des gilets jaunes mais une chose est sûre, elle est le résultat d'une frustation qui s'accumule depuis longtemps et tout le monde devrait être très attentif

  • Jacques Dupé - Inscrit 5 décembre 2019 09 h 03

    Ouf !

    En lisant votre article, cher P.L Desjardins, j’ai cru, un moment, lire un manifeste du Parti-Communiste des années 50 (que je n’ai pas connu !).
    La situation n’est pas aussi caricaturale et radicale que vous la décrivez. Fort heureusement : quand le sage désigne la lune… Cependant, on peut remarquer que l’ensemble de ces problèmes sont relativement communs aux pays occidentaux. N’est-ce pas peu ou prou le mal des pays riches ?

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 6 décembre 2019 00 h 24

    « Ouf ! En lisant votre article (sic) j’ai cru lire un manifeste du Parti Communiste des années 50» (Jacques Dupé)



    Le Manifeste du parti communiste date de 1848.

    Par contre, la privatisation de l'ensemble du réseau autoroutier français ainsi que des HLM est relativement récentes.

    Depuis, le revêtement des autoroutes se dégrade et les «riches» logent dans les «Habitations à loyer modérés», vu les loyers immodérés…

    Bref! Les smicards en ont marre!

    P.-S.: Ce n'est pas un article de presse, mais une lettre d'opinion