Une auteure ou une autrice?

«Un autre argument pointe que, dans
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Un autre argument pointe que, dans "auteure", "on ne voit pas assez les femmes", alors qu’"autrice" visibilise bien davantage celles-ci», souligne Céline Labrosse.

Voilà bien une quarantaine d’années qu’au Québec, au Canada, « une auteure » est entrée dans l’usage, au même titre d’ailleurs qu’une multitude d’autres formes en –(t)eure. Or, depuis peu, on côtoie aussi « une autrice » occasionnellement. Qu’en est-il de cette dernière forme féminine ?

En 2000, la Chancellerie fédérale suisse publiait le Guide de formulation non sexiste des textes administratifs et législatifs de la Confédération, dans lequel figurent des noms féminins se rapprochant des formes masculines : « une auteur, une chef, une ingénieur », notamment. En revanche, l’année suivante, un Guide romand d’aide à la rédaction administrative et législative épicène apparaît, édité par État de Genève, lequel retient cette fois des titres féminins ostentatoires : « autrice, chauffeuse, cheffe, consulesse, employeuse, investisseuse, pastoresse, précurseuse, prédécesseuse, successeuse », etc. Par ce choix de visibilité absolue, cette publication fait cavalière seule parmi les écrits européens dans le domaine.

Apparemment inspirée de ce dernier guide, une Grammaire non sexiste de la langue française, rédigée par les juristes Michaël Lessard et Suzanne Zaccour, voit le jour au Québec en 2017, où des formes anciennes ou insoupçonnées empruntent ce même chemin de l’ostentatoire pour les dédoublements féminins : « apprentisse, autrice, capitainesse, cheffe ou chèfe, doctrice, leadeuse parlementaire, membresse, mettrice en scène, peintresse », etc.

Qui plus est, ces auteur(e)s franchissent le seuil de l’impensable, en se permettant de reformuler de manière non sexiste, et à leur façon, des extraits d’oeuvres littéraires. Ciel ! Qui d’autre oserait donc s’aventurer à désexiser la prose de dramaturges, conteurs, romancières ? Du jamais vu !

Bascule

Il semble que ce soit le point de bascule duquel est né, au Québec, « autrice ». Divers arguments, dont voici un aperçu, sont invoqués pour justifier l’emploi de ce mot. D’abord, il s’agirait de réactiver l’usage de siècles passés, affirmation foncièrement erronée. « Autrice », féminin adopté par des individus et quelques groupes, vivait aux côtés d’« une auteur, une aut(h)oresse » et, très rarement, « une auteuse ». La forme « autrice » n’a jamais été généralisée, à quelque période que ce soit de l’histoire.

D’autres soutiennent que l’Office québécois de la langue française (OQLF) donne désormais son assentiment aux deux formes : « auteure » et, depuis tout récemment, « autrice ». En réalité, on ne sait plus où loge l’OQLF depuis que sa crédibilité a été minée par la publication d’Avoir bon genre à l’écrit : Guide de rédaction épicène en 2006.

D’abord, l’OQLF importe de Genève le mot « épicène », terme savant et opaque, pendant que l’expression « non sexiste » s’emploie couramment. Puis, son virage inattendu et tous azimuts vers des appellations ostentatoires ne repose sur aucune étude. En effet, en promulguant les féminins « camelote, commise, mannequine, substitute » et tutti quanti, toutes formes ignorées par l’usage à cette époque et depuis lors, l’OQLF fait fi des formes communes aux deux genres qu’il recommandait pourtant dès 1986 : « une camelot, une commis, une mannequin, une substitut », etc.

Au surplus, l’OQLF se discrédite en calquant certaines recommandations genevoises en –euse entièrement désincarnées de la réalité : « entrepreneuse, investisseuse, réviseuse ». Sa banque de dépannage linguistique en ligne poursuit même plus loin dans cette voie depuis 2006 : les mots « annonceure, assesseure, metteure en scène », notamment, sont passés aux –euse, « cheffe » et « poétesse » sont apparus, etc. Quels sont les fondements de ce changement de cap ?

Un autre argument pointe que, dans « auteure », « on ne voit pas assez les femmes », alors qu’« autrice » visibilise bien davantage celles-ci. Si l’on suit cette logique, que donc faire avec « une professeure », qui revêt le même aspect ? « Professeuresse », forme lue et entendue récemment ?

Dans le même esprit, que faire des « ingénieure, procureure, gouverneure » et tant d’autres ? « Ingénieuse, procureuse, gouverneuse » ? En outre, comme plus de 29 % des noms de personnes offrent une forme commune aux deux genres, comment donc faire « voir les femmes » dans « journaliste, cinéaste, médecin, notaire, guide, responsable, témoin », etc. ? On crée des « journalistesses » et des « témoines » ?

« Autrice » serait même, si j’ai bien entendu, une affaire de générations. Et pourtant, à l’instar de leurs prédécesseures, bien des jeunes cherchent à rapprocher les genres afin de, justement, ne plus marquer de distinction. Comment interpréter autrement ces « instructeure, orienteure, soudeure, travailleure autonome, lanceure d’alerte », formes en émergence ou affirmées dans diverses sources ?

La forme régulière serait, soutient-on également, « autrice ». Cette avenue n’est pas prometteuse pour les dédoublements des noms masculins en –teur, compte tenu de l’origine latine de certains mots, de la dérivation de verbes français des uns, ainsi que des noms de même famille des autres, sans compter les exceptions. Du reste, à s’en tenir aux prétendues règles, les « enquêteures et metteures en scène » devraient se convertir en « enquêteuses et metteuses en scène », au contraire de plusieurs qui défendent plutôt « enquêtrices et mettrices en scène ».

Il importe au demeurant de préciser que si « autrice » agit comme repoussoir auprès de tant de gens, c’est simplement à cause du suffixe –trice qui tombe en désuétude depuis des décennies (comme –euse et, auparavant, –esse, –eresse). Il n’y a qu’à observer les « acuponcteures, facteures, inspecteures », etc., qui tiennent à leurs dénominations. Dès lors, « autrice » s’inscrit totalement à contre-courant.

Finalement, la forme féminine ostentatoire « autrice » oblige quiconque souhaitant s’exprimer de manière non sexiste à dédoubler ce nom : « les autrices et les auteurs », voire « les auteurs-compositeurs-interprètes et les autrices-compositrices-interprètes ». Alors que « les auteur(e)s-compositeur(e)s-interprètes » relève ce défi d’un seul trait.

En définitive, les « autrices », qui prétendent lutter pour la place des citoyennes dans la langue française, nuisent à leur propre cause en se tirant droit dans le pied.

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