D’abord écouter pour aider les jeunes en difficulté

«L’absence d’écoute peut être cruelle. Elle a le symbolique pouvoir d’effacer une personne», souligne l'auteur.
Photo: Marc Dufresne Getty Images «L’absence d’écoute peut être cruelle. Elle a le symbolique pouvoir d’effacer une personne», souligne l'auteur.

Plusieurs sont surpris d’apprendre qu’à la DPJ ou dans les services sociaux, il existe un débat autour de la pertinence de la parole de l’enfant dans les mesures le concernant. Pourtant, l’absence d’écoute peut être cruelle. Elle a le symbolique pouvoir d’effacer une personne.

Voici une petite histoire d’un enfant en mal d’écoute qui m’a été contée par un adulte à la recherche de sa place. Elle illustre la douleur infligée par des oreilles fermées et le potentiel curatif de l’attention donnée.

Le récit commence par un paternel aux prises avec une inquiétude maladive qui se travestit en assurance féroce. Dans cette famille, la domination du père est sans appel. Pour lui, les objections sont des gifles. Il affiche une ambition incontrôlée transformant ses projets en ordres. La famille est embrigadée jusqu’à la négligence de la progéniture.

L’homme aime son enfant, pourtant il l’agresse verbalement. Les sentiments et les besoins du jeune sont peu pris en considération. Lorsque visible, le père les perçoit trop souvent comme des cailloux dans les souliers ou comme des contrariétés.

Malgré cela, l’enfant se sait aimé. Il en retire du réconfort, mais aussi des tourments liés à sa détestation du père. Il apprend à l’affronter. Mais au bout du compte, sans victoire possible, il retraite à la recherche d’apaisement. Celui-ci ne le sait pas encore, mais sa propre colère n’est pas tant à l’égard de la violence subie qu’au manque de considération qu’elle exprime. La négation de son être le révolte et l’afflige.

Sa vie est comme celle d’un chien de famille. On l’aime, le nourrit, le gronde, le laisse dehors bien attaché. On oublie des besoins quotidiens. Comme avec un canidé, le maître joue en suscitant, chez l’enfant, une férocité nécessairement contenue. Sa valeur humaine semble se résumer à celle qu’on en tire.

Avec la mère, la profondeur de l’amour est évidente, mais l’attention reçue demeure mesurée et prudente. Les dialogues sont cadrés et remplis d’appels feutrés à la soumission. Depuis longtemps, elle confie sa propre oppression à cet enfant. Elle l’y enchaîne, sans l’écouter.

Un voile sur la honte

Malgré son chagrin et sa révolte, l’enfant devient conditionné par des insinuations de violence méritée et de moindre valeur de sa personne. Tous ces sentiments l’habitent, mais ne sont jamais partagés. Il a honte de ce qui lui arrive ; il a honte de lui-même.

Le caractère tragique de cette histoire est accentué par la solitude et la dépendance dans lesquelles ce jeune est enfermé. Il n’a pas d’autre endroit où aller. Il n’y a pas de soutien d’adultes de remplacement. La vie sociale de cette famille est très restreinte. De surcroît, les situations dégradantes ferment les bouches et effraient les oreilles. Donc, personne ne valide sa souffrance. Bien plus tard, il découvre qu’un voile de malsaine discrétion est jeté par d’autres adultes sur sa famille.

Vous vous demandez ce qu’est devenu cet enfant. Ces longues suites de délaissements et de réprimandes ont effacé des pans d’espoir d’une vie autrement. Il a appris à se laisser tomber. Son saut dans le monde a manqué d’assurance. Le tremplin l’a projeté sans puissant élan. Gamin, adolescent et jeune adulte, il a cherché un confident, un guide, un mentor ou une autorité morale reconnaissant sa valeur. Cette personne n’a jamais croisé son chemin. Les attentes étaient démesurées, mais le besoin d’être considéré, bien réel.

Un village bienveillant

On dit que, dans certains pays, ça prend tout un village pour élever un enfant. Dans le sien, les adultes clôturent le jardin familial, sur lequel il est malvenu de jeter un oeil attentif. Néanmoins, ce récit enseigne que chaque regard détourné est vécu comme une banalisation de la souffrance et une normalisation de l’inacceptable. Pour ce jeune, l’absence continue d’écoute a été le plus cruel des manques.

À l’opposé, dans ma pratique, j’ai constaté les vertus d’une oreille prêtée. Même en l’absence de solutions, la simple écoute active permet un apaisement considérable et souvent durable. S’intéresser, valider, corriger et explorer sont de puissants antidotes à la dépersonnalisation liée à la négligence d’enfants ou au harcèlement d’adultes. En outre, l’expérience montre que la meilleure des solutions demeure dysfonctionnelle sans une écoute préalable et suffisante à l’endroit du bénéficiaire.

Le jeune décrit n’aurait pas facilement accepté une intervention des services sociaux. Sa souffrance et sa honte découlaient d’un grand manque de considération enfoui sous des sentiments contradictoires. Tiraillé, il n’aurait pu adopter des solutions extérieures sans un dialogue en profondeur avec lui.

Au-delà des services sociaux ou de la DPJ, chacun a une responsabilité à l’égard de la souffrance vécue par tant d’enfants et d’adolescents. Au premier abord, certains propos peuvent apparaître absurdes, explosifs ou embarrassants. Dites-vous qu’ils ne sont jamais exprimés inutilement. Écouter activement ces sujets délicats peut changer la vie d’une personne. Cette solidarité humaine n’est jamais banale.

2 commentaires
  • Robert Taillon - Abonné 4 décembre 2019 08 h 30

    Déni des adultes

    Ces problèmes qui ont toujours eu cours devraient êtres pris en compte pour la protection des enfants et par ricochet de la société en devenir. Le désaroi des gens face à la société actuelle de consommation et de dénigrement des valeurs saines en amènent plusieurs à dériver vers de graves provlèmes de santé mentale, qui les affectent ainsi que leurs familles et bien sur la société. Avec l'état des sciences ne pourrait-on pas apprendre aux enseignants, aux médecins et autres intervenants qui oeuvrent auprès des enfants à reconnaitre ces situations que vivent les enfants ? Il me semble que trop souvent les enfants ne sont pas ou fort mal écoutés. Y mettre l'effort de les considérer comme des gens et non pas comme des numéros pourait faire une si grande différence. Quant aux voisinage qui nie les problèmes des enfants se disant que ce n'est pas de leur ressort de dénoncer, ca me rappelle trop bien les drames des enfants abusés et tués bien que le village savait les conditions dans lesquelles ils les laissait.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 5 décembre 2019 18 h 38

    Bref !

    « En outre, l’expérience montre que la meilleure des solutions demeure dysfonctionnelle sans une écoute préalable et suffisante à l’endroit du bénéficiaire. » ; « Écouter activement (…) peut changer la vie d’une personne. » (Richard Marcotte, Psychologue organisationnel)

    De ce genre d’Écoute fort louable, on-dirait que, parfois ou selon, les besoins, intérêts et droit de l’Enfance-Jeunesse, en situation de DPJ, sont ou seraient comme interprétés comme selon les droits, intérêts et besoins d’un Système plutôt Dysfonctionnel, hélas !

    Un jour, peut-être, parviendra-t-on à comprendre ?

    Bref ! - 5 déc 2019 -