La grande roue de l’Occident

«Auparavant, j’appartenais à une minorité au mieux traitée avec mépris, au pire assassinée; maintenant, je suis un oppresseur. Je suis devenu un blanc. Ou un Blanc», raconte l'écrivain David Homel.
Photo: Timothy A. Clary Agence France-Presse «Auparavant, j’appartenais à une minorité au mieux traitée avec mépris, au pire assassinée; maintenant, je suis un oppresseur. Je suis devenu un blanc. Ou un Blanc», raconte l'écrivain David Homel.

L’autre jour, un éclair a fusé de ma mémoire. Je crois savoir ce qui l’a propulsé. C’est la grande roue des politiques identitaires qui agitent le monde littéraire dans lequel je vis et je travaille.

J’ai huit ans, peut-être dix ; je suis à Chicago, dans le quartier de mon enfance. Je me rends au magasin du coin pour acheter des cartes de baseball. Pour vingt-cinq sous, on peut avoir un paquet de cinq cartes accompagné d’un rectangle de gomme à mâcher rose comme de la langue fumée. La dame qui tient la caisse me toise du regard. « Pourquoi t’as des cheveux de nègre si t’es pas un nègre ? », me demande-t-elle.

Je ne sais quoi lui répondre. Je sais que j’ai l’air différent, mais il y a beaucoup de gens différents dans les parages. Je ne réponds rien. Mais je n’irai plus acheter des cartes de baseball dans son magasin.

Ma mémoire cherchait sans doute à m’envoyer un message. Un jour ou deux plus tard, un deuxième souvenir a illuminé mon insomnie d’avant l’aube. Les gens qui ont de la difficulté à dormir, phénomène pourtant normal de la vie, maudissent généralement leurs insomnies ; ils ne devraient pas. Ils devraient plutôt y voir une occasion, un cadeau, même si cela ne va pas de soi. Ils devraient prêter l’oreille et garder leur carnet de rêves bien ouvert sur leur table de chevet.

Je suis installé dans le fauteuil d’un salon de barbier de la « zone commerciale » ; c’est ainsi que nous appelons l’enfilade de petits commerces qui peinent à survivre dans le quartier. On y trouve une boulangerie, un nettoyeur, une épicerie, un café, un réparateur d’appareils en tous genres. Mes parents m’ont déposé chez le barbier pour faire l’épicerie en paix. Il s’agit certainement d’un stratagème de la sorte, car c’est la première fois que je me trouve sur ce fauteuil et j’ignore qui est ce barbier.

Alors qu’il promène sa tondeuse autour de ma tête — « une coupe normale de garçon », avait demandé ma mère —, une bande de jeunes Noirs, un peu plus âgés que moi, font du grabuge sur le trottoir, rebondissent comme des boules de machine à boules contre la vitrine du salon. La fenêtre tremble. Le barbier lève la tête. « Les négros, peste-t-il. Je les déteste. Jamais aucun négro ne s’assoira dans ce fauteuil. » La tondeuse frôle mon oreille. « Je déteste les négros. Et les Juifs aussi. Si jamais un Juif s’assoyait dans ce fauteuil, je ne sais pas ce que je ferais. »

Le supplice se termine. Mes parents arrivent pour me récupérer. Le barbier leur jette un coup d’oeil tandis qu’ils sortent l’argent, et alors il comprend. Ce que leurs traits manifestent clairement ne transparaît pas encore dans mon visage informe. Cette situation embarrassante qu’il s’était promis à lui-même et à moi de ne jamais vivre, il vient de la subir.

Je ne suis jamais retourné chez ce barbier. Et depuis ce jour-là, je porte les cheveux longs […].

Je sais ce qui se trame derrière ces deux souvenirs. C’est le processus de ma déracisation. Depuis les années 1990 et d’une façon plus appuyée durant les dernières années, j’ai subi une transformation de l’extérieur. Auparavant, j’appartenais à une minorité au mieux traitée avec mépris, au pire assassinée ; maintenant, je suis un oppresseur. Je suis devenu un blanc. Ou un Blanc.

C’est drôle : dans les années 1960, des chercheurs progressistes se sont échinés à déboulonner la notion même de race, l’idée qu’il existait une race « blanche » et une race « noire », aux États-Unis et ailleurs. Et voilà que ce concept rétrograde et scientifiquement discrédité fait un retour en force.

Les bons jours, comme celui où j’écris ces mots, je me sens perplexe. Les jours moins propices, je bous de rage parce que ma déracisation efface, abolit les expériences formatrices et douloureuses de ma jeunesse. Les politiques identitaires, telles qu’elles se manifestent actuellement dans ce pays et notamment dans le milieu des arts qui est le mien, n’accordent aucun crédit social à ces expériences traumatiques […].

Dans le premier de ses livres que j’ai traduits, Dany Laferrière parle de « la grande roue de l’Occident ». Il évoquait ainsi, avec son humour habituel, les changements de modes concernant les questions de race et d’ethnicité. La valeur de chaque groupe va et vient, soulignait-il. (Ne l’oublions pas, Laferrière est ce gars effronté qui a intitulé un de ses romans Je suis un écrivain japonais.) Tristement, je suis devenu blanc. On m’a déracisé et j’ai perdu ma place au sein de la communauté des opprimés.

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Correctif

Dans la version initiale du texte « Vieillir encabanés l’hiver » paru dans cette rubrique le 19 novembre, les propos attribués par erreur à la géographe Anne-Marie Séguin n’ont pas été formulés par elle. Les idées énoncées dans ce texte doivent être imputées exclusivement à l’auteur de l’article, Julien Simard.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons des extraits d’un texte paru dans la revue L’Inconvénient, automne 2019, no 78.

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6 commentaires
  • Charles-Étienne Gill - Abonné 3 décembre 2019 06 h 57

    Erratum : «  La roue du temps occidental »

    J'ai apprécié ce texte, mais l'expérience de traducteur joue sans doute des tours à l'auteur, David Homel. En effet, le titre de "l'essai" qui est un chapitre de « Comment faire l'amour avec un Nègre sans se fatiguer » est « La roue de temps occidental » et non « la grande roue de l'Occident ».

    Il me semble important de le rappeler, parce que ça n'est pas anodin : c'est le titre du chapitre et les 5 derniers mots qui le terminent. C'est donc une formule-choc, voire une expression que Laferrière cherche à créer. Laferrière insiste (je ne sais plus où) d'ailleurs énormément sur le style, c'est important alors de le spécifier, d'ailleurs cette expression prend tout son sens quand on comprend qu'elle sert à décrire « le casino de la baise ». Il ne s'agit donc pas d'une « grande roue » (ludique), mais bien d'une « roulette » dans le contexte social et compétitif d'un jeu de hasard.

    Je m'étonne que personne n'ait cru bon de procéder à une correction depuis la publication du texte issu de L'Inconvénient, faut-il leur signaler là-aussi?  Ça veut dire quoi, que personne n'a cru bon, après ce texte, d'aller lire Laferrière? C'est un peu étonnant ou triste.

    Pour le reste, le texte est intéressant, mais l'essentiel de l'argumentation semble avoir été coupé, on ne comprend pas tout le raisonnement sur la déracialisation et deux indices laissent croire que le contexte permettant de mieux comprendre le raisonnement est absent, il me semble que les ambigüités qui demeurent existent moins dans la version originale.

  • Serge Grenier - Abonné 3 décembre 2019 08 h 25

    Tous dans le même bateau

    Les gens font grand cas des religions ces temps-ci, mais c'est pour mieux les ignorer semble-t-il. L'idée de l'éveil spirituel est de se rendre compte que chaque humain compte : ça veut dire TOUS ! Personne ne devrait être dénigré, discriminé, rejeté. Nous sommes tous dans le même bateau et personne ne sera jeté par-dessus bord.

  • Bernard Terreault - Abonné 3 décembre 2019 08 h 26

    Recul de l'humanisme ?

    Opinion bienvenue de la part de l'écrivain. Cette insistance sur l'ethnie, pour ne pas dire la ''race'' des gens, comme dans l'épisode loufoque d'Anglade, à savoir qui a été le plus ''victime'', est un recul pour la philosophie humaniste, pour laquelle nous sommes tous des humains et ne différons que par des détails insignifiants. Et cette philosophie est appuyée par la science qui trouve bien peu de différences dans nos ADN et aucun géne qui donne une quelconque supériorité à une ethnie. Et que dire de la religon catholique bien comprise, puisque la racine grecque du mot ''catholique'' signifie ''universelle''. Honnêtement, je ne m'étais même pas rendu compte qu'Anglade était supposément ''noire'', pour moi elle était juste une femme ambitieuse aux idées pro-business, caquiste virée libérale.

  • Cyril Dionne - Abonné 3 décembre 2019 10 h 14

    Le faux humanisme

    La question des races et du bagage génétique a toujours été très intéressante. Il faut savoir que nos enfants ont 50% de notre matériel génétique. Arrivé à la 7e génération, ce sera seulement 1% de notre bagage génétique original. N’en est-il pas de même pour les races? Alors, la question se pose. Est-ce qu’une race est un phénomène invasif et parasitaire, qui pour une raison inconnue, existe pour sa survie et sa sauvegarde?

    Ici, on pourrait parler de sociobiologie, ce faux paradigme parce que l’origine de la socialité n’est pas causée par la proximité génétique entre individus, mais par les conditions du milieu. L’apparition de ces marques coopératives est le produit d’une survie des alliances les plus aptes, et non des humains les plus aptes. Autrement dit, les groupes dont les individus interagissent bien ensemble ont un avantage marqué sur les groupes moins coopératifs. Ainsi, l’idée des races est née non pas à partir de caractéristiques physiques, mais bien à cause des marqueurs sociologiques.

    L’altruisme est un faux concept puisqu’un individu qui se sacrifie pour un autre de sa famille proche transmet quand même une partie de ses gènes via celui-ci, puisqu’ils partagent de nombreux gènes en commun. Plus généralement, un individu a tout intérêt à aider d’autres individus proches de lui génétiquement, car c’est irrémédiablement une garantie de la bonne propagation de ses gènes. Les comportements altruistes ne seraient donc qu’un trompe-l’œil dissimulant un individualisme génétique. C’est ce que l’on a appelé la sélection de parentèle ou l’ensemble des parents. Idem pour les races.

  • Pierre Rousseau - Abonné 3 décembre 2019 10 h 17

    De l'appartenance à un groupe

    L'humain est grégaire et tend à se regrouper avec des gens qui nous ressemblent. Ce peut être un groupe ethnique, religieux ou toute autre forme de groupe qui fournit une zone de confort à chaque membre. Les groupes tendent à s'identifier et quand il s'agit de la couleur de la peau ou du port d'un signe religieux, cela devient beaucoup plus évident. À l'opposé, quand il y a peu de signes ostentatoires, la perception que les autres ont du groupe devient plus aléatoire; on n'a qu'à penser aux peuples autochtones où la couleur de la peau ou des signes ostentatoires ne jouent presque plus et où les gens de la société dominante mettent en question cette appartenance à un peuple distinct.

    Le corollaire de l'appartenance à un groupe est souvent l'identification du bouc émissaire, ou, en d'autres mots, l'Autre. Le blanc et le noir l'aryen et le juif etc et vice versa. Le plus faible peut facilement devenir le bouc émissaire du plus fort avec toutes les conséquences que nous connaissons. Or, quand on se retrouve exclu du groupe pour toutes sortes de raisons, on peut ressentir une grande perte et peut-être une déracialisation mais plus probablement un déracinement. Cela s'applique autant à la race, l'ethnie qu'à l'appartenance religieuse mais la roue occidentale (ou la roulette comme l'écrit M. Gill) continue à tourner, pour le meilleur et pour le pire...