Contre l’appropriation militante

«Le souvenir de cet épisode de «Racines» est revenu à la surface durant l’été 2018 lors de la controverse entourant la production <em>SLAV. </em>La hargne des manifestants, les procès d’intention, l’annulation de la pièce, le climat général de censure [...] firent resurgir l’émotion ressentie par le garçon de 10 ans que j’avais été», souligne l'auteur.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Le souvenir de cet épisode de «Racines» est revenu à la surface durant l’été 2018 lors de la controverse entourant la production SLAV. La hargne des manifestants, les procès d’intention, l’annulation de la pièce, le climat général de censure [...] firent resurgir l’émotion ressentie par le garçon de 10 ans que j’avais été», souligne l'auteur.

C’était un soir de semaine, je devais avoir 10 ans. Je m’étais installé devant mon téléviseur pour écouter un nouvel épisode de la série Racines, une fiction sur l’esclavage aux États-Unis inspirée de l’histoire familiale de l’écrivain Alex Haley. Les épisodes précédents avaient raconté l’enfer de Kunta Kinte, jeune Africain capturé en pleine forêt, transporté dans un négrier insalubre, vendu aux enchères comme du bétail, rebaptisé Toby par son propriétaire. Une histoire étonnante, choquante, mais dont je connaissais vaguement la trame puisque mes parents m’avaient expliqué ce qu’avait été l’esclavagisme.

Ce soir-là, pourtant, allait rester gravé dans ma mémoire. L’épisode était consacré à une tentative d’évasion de « Toby ». Pour le retrouver, le propriétaire avait embauché deux mercenaires sans scrupule. Forts de leur longue expérience de chasse aux fuyards, ils l’attrapèrent facilement, à l’aide d’un filet. Pressé contre un gros arbre, l’esclave en fuite fut placé devant un terrible choix : ou on lui enlevait la vie, ou on lui tranchait les cinq orteils. La scène, somme toute pudique, m’a hanté pendant longtemps : on voyait la hache soulevée et on entendait le long cri de la victime, amputé à froid.

Le souvenir de cet épisode de Racines est revenu à la surface durant l’été 2018 lors de la controverse entourant la production SLAV. La hargne des manifestants, les procès d’intention, l’annulation de la pièce, le climat général de censure et de soupçon nourri par les réseaux sociaux, la découverte du concept de « racisé » utilisé à toutes les sauces firent resurgir l’émotion ressentie par le garçon de 10 ans que j’avais été.

C’est qu’après le visionnement de cet épisode, je n’avais pas fermé l’oeil de la nuit. L’injustice à laquelle je venais d’être exposée était trop forte, trop inhumaine. Les cris de ce pauvre Kunta Kinte résonnaient en moi : impossible de reprendre mes esprits et de dormir. J’étais bouleversé par l’insensibilité des bourreaux en même temps que révolté par un système fondé sur la domestication d’une catégorie d’êtres humains.

Ce qui me frappe avec le recul, c’est que j’avais beau être « blanc », je ne me sentais pas du tout lié aux hommes qui avaient traqué et martyrisé Kunta Kinte. J’étais choqué et indigné, mais je ne ressentais aucune culpabilité. Ces bourreaux, c’était absolument clair, n’avaient rien à voir avec moi, ils m’étaient complètement étrangers. Spontanément, je m’étais identifié à la victime, c’est-à-dire dans ce cas-ci à un esclave d’origine africaine qui n’avait rien à voir avec le petit garçon de la classe ouvrière québécoise que j’étais.

Empathie

Cette réelle empathie pour la victime, cette absence d’identification aux bourreaux, comment l’expliquer ? La réponse m’apparaît au fond toute simple. Fondamentalement, les tortionnaires s’en étaient pris à un semblable ; des hommes avaient traité un autre homme comme un animal, l’avaient dépouillé de sa dignité, privé de sa liberté naturelle. Cet acte de barbarie était un crime contre l’humanité ; il transcendait toutes conditions raciales, ethniques, sociales. À l’origine de mon indignation, il y avait un scandale humain. Je suis convaincu qu’un petit garçon finlandais, croate ou chinois aurait réagi comme moi à cette infamie.

Si l’on accepte une telle idée, dès lors les souffrances des Noirs, mais aussi des Juifs, des Kurdes, des Autochtones nous concernent tous. Chercheurs, créateurs, artistes, nous sommes tous interpellés par ces injustices et cette barbarie. Que des communautés humaines fondent leur aventure commune sur les récits de souffrances subies est tout à fait normal, compréhensible, légitime. Mais d’aucune façon ces souffrances ne devraient être homologuées par un groupe, une ethnie, une nation ou un mouvement social.

Chateaubriand s’est senti interpellé par le drame des Natchez ; Longfellow par la déportation des Acadiens ; Gabrielle Roy par la vie difficile des ouvriers de Saint-Henri. Il s’agissait bien d’une appropriation, mais en vue d’en restituer un sens personnel, et aucun n’aurait eu l’idée saugrenue de faire relire son travail par les porte-parole d’un mouvement ou d’un parti. Des chercheurs comme Bruce Trigger, Roland Viau et Serge Bouchard ont eux aussi plus ou moins versé dans l’appropriation culturelle. Il faut cependant les en remercier, car grâce à eux, on comprend mieux l’histoire des Iroquois, des Hurons-Wendats et des Innus.

Au lieu d’affirmer haut et fort sa liberté d’artiste, Robert Lepage a quant à lui préféré confesser son « erreur » et ainsi donner raison aux censeurs qui l’accablaient des pires insultes. Cet acte de contrition n’a fait qu’alourdir la chape de plomb qui pèse sur les épaules de tous les créateurs. Résultat : on ne salue plus une oeuvre originale, on récompense une cause ; l’art et la recherche en sciences sociales tendent à se placer au service d’une morale ou d’une bonne conscience, attitude qui freine la création et asphyxie les débats sur des enjeux sensibles.

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31 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 26 novembre 2019 03 h 10

    Des libertés menacées

    « Au lieu d’affirmer haut et fort sa liberté d’artiste, Robert Lepage a quant à lui préféré confesser son « erreur » et ainsi donner raison aux censeurs qui l’accablaient des pires insultes… l’art et la recherche en sciences sociales tendent à se placer au service d’une morale ou d’une bonne conscience, attitude qui freine la création… »

    Les avocats de la liberté ont mis au point une tactique efficace pour défendre l’Art. Ils stigmatisent la censure des opposants en les taxant de honnir la liberté. Ils les dépeignent en moralistes avec bonne conscience dans un monde où les victimes du capitalisme sont indispensables à la liberté.
    Beaucoup d’encre a été versée pour juger les “opposants à l’appropriation culturelle”, car ils menaceraient la liberté de créer. Seraient-ils les précurseurs d’une plus grande menace contre la liberté de produire?
    Les bienfaiteurs du libre marché sont inquiets. S’il faut que des groupes particuliers contestent la liberté de l’Art, qu’en sera-t-il du libre marché lorsque des groupes de moins en moins particuliers le dénonceront comme nuisance à la lutte aux changements climatiques?

    • Danièle Jeannotte - Abonnée 26 novembre 2019 09 h 44

      Ah, je comprends enfin! Toute cette ridicule histoire de Slav-Kanata était une manifestation de la lutte des classes, que je croyais terminée depuis trois ou quatre bonnes décennies. Merci, M. Blais, d'avoir donné du sens à un phénomène que j'essayais en vain de m'expliquer depuis l'été 2018. En même temps, c'est un peu décourageant parce qu'on a l'air de reculer au lieu d'avancer. Et puis, les protagonistes ont l'air de s'être trompés de camp : on ne peut pas vraiment dire que La Presse, la SRC et QS représentent la classe ouvrière bien que dans ce dernier cas, on essaie très fort de nous le faire croire. En tout cas, mes origines Hochelaga-Maisonneuviennes m'empêchent encore de voir dans le concept d'appropriation culturelle autre chose qu'un combat larvé contre la créativité et pour la bien-pensance sur l'acide.

    • Cyril Dionne - Abonné 26 novembre 2019 10 h 56

      Vous avez raison M. Blais. Ceux qui prêchent la liberté aujourd’hui sont les premiers à vouloir l’enlever aux autres. Cette censure immonde n’a pas sa place dans notre société, surtout lorsqu’elle s’attaque aux arts. Misère, vouloir empêcher quelque de s’exprimer parce qu’on n’aime pas ce qu’il dit, eh bien, nous dans l’antichambre de la dictature.

      Dans un monde de plus en plus sans repaire ou les groupes les mieux nantis de la société crient maintenant à l’injustice, disons poliment qu’on n’est pas sorti du bois. Il y a-t-il rien de plus comique que de voir des étudiants privilégiés des universités des sciences sociales (sciences molles pour les mauvaises langues) venir nous apporter la vérité absolue en ce qui concerne la discrimination systémique, le profilage racial et l’appropriation culturelle? Le livre « White », de l’auteur américain Bret Easton Ellis, devrait être un passage obligatoire pour tous ceux qui prient à l’autel de la très Sainte rectitude politique sans réserve.

      Les tortionnaires étatiques ou privés n’ont aucune ethnie, race, couleur. La déshumanisation de la victime fait toujours partie de leur modus operandi. Il faut toujours présenter la victime sous son pire état pour accentuer sa déchéance, résultat direct de l’intervention de l’inquisiteur, pour justifier les actions posées envers celle-ci afin d'être capable de les dénier plus tard. Les nazis étaient passés maître dans cet art de la propagande et de la désinformation. Selon les tortionnaires nazis, ils ne faisaient que de suivre les ordres. Ils n'étaient que des victimes sans nom.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 26 novembre 2019 13 h 16

      La lutte des classes est finie ? C'est qui qu'a gagné? :)

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 27 novembre 2019 08 h 03

      Pourriez-vous m'éclairer : il me semble que monsieur Blais disait exactement le contraire de ce avec quoi monsieur Dionne se dit d'accord. A moins qu'il y ait dans le propos de celui-ci une ironie qui m'aurait échappée?

    • Raynald Blais - Abonné 27 novembre 2019 13 h 30

      J'ai mis ça sur le compte de ma maladresse en écriture

  • Marc Therrien - Abonné 26 novembre 2019 06 h 45

    De la dialectique de l’empathie et de l’appropriation de la souffrance de l’autre


    Le premier problème avec la souffrance c’est qu’elle amplifie l’égocentrisme, déjà très prégnant dans la société libérale où le bien-être de l’individu singulier prime sur le bien commun, en y superposant l’intolérance. Elle vient donc s’ajouter aux facteurs favorisant le rétrécissement du champ de conscience et d’intérêts personnels et constitue ainsi un deuxième obstacle à la possibilité de prendre du recul et de la hauteur par rapport aux phénomènes sociaux passés et présents qui font l’Histoire à partir de laquelle on ne peut plus alors dégager ce qu’il y a d’universel dans les singularités qui s’expriment. Elle amplifie la pensée dichotomique qui sépare, divise, isole et oppose les aspects d’une réalité et ce faisant, étouffe la possibilité d’ouverture permettant le développement de la pensée complexe dialogique qui pourrait les réunir pour favoriser l’émergence de sens nouveau. La démarche «d’empowerment» collectif de sous-groupes minoritaires souffrants est certes louable, mais quand elle prend toute la place, il est difficile d’espérer qu’elle installe autre chose qu’une lutte pour le pouvoir- la réappropriation de son pouvoir par l’opprimé- qui s’inscrit dans un rapport de forces plutôt que dans un dialogue.

    Marc Therrien

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 26 novembre 2019 10 h 15

      Désolé si j'aurai l'air de caricaturer. Vous pourrez préciser. Si je vous ai bien compris, «l'égocentrisme» de ceux qui souffrent les empêcheraient d'accéder au Sens de l'Histoire et aux vertus «dialogiques» qui leur seraient si nécessaires pour sortir de leur condition d'opprimés. Autrement dit, quelle que soit l'origine de ces souffrances, elles ne se perpétuent en réalité que par l'incapacité où se maintiennent de leur propre fait ceux à qui on les a infligées au nom de cette singularité qui les écarte de l'Universel.

    • Marc Therrien - Abonné 26 novembre 2019 16 h 41

      M. RMD,

      Je ne sais pas si je saurais préciser à un niveau satisfaisant pour vous. Vos capacités d’abstraction surpassent les miennes.
      L’égocentrisme n’est pas en lui-même un problème. C’est quand il est amplifié au point d’engouffrer autrui qu’il rend plus difficile la transcendance. C’est quand la souffrance singulière n’arrive pas à développer une autre version de son histoire qu’elle limite sa participation à la compréhension de l’universel et qu’elle perpétue la reproduction de ce qui la cause.

      Marc Therrien

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 26 novembre 2019 06 h 47

    L’empathie est naturelle

    L’empathie de l’auteur en voyant ‘Racines’ et son identification à la victime noire plutôt qu’à son bourreau blanc est une réaction saine et naturelle.

    Depuis le séquençage du génome humain en 2004, on sait qu’un Blanc typique et un Noir ‘pure race’ ont en commun entre 99,5% et 99,9% de leurs chromosomes. Or cette proportion est la même entre deux membres d’une même ‘race’.

    En somme, les races n’existent pas.

    Toutefois, il existe des différences dans la pigmentation de la peau. Des différences qui n’ont pas moins ni plus d’importance que les différences dans la couleur des yeux et de toute autre caractéristique physique.

    Le racisme n’est donc pas de percevoir une différence de pigmentations de la peau, mais d’y attacher une importance démesurée.

    La notion de race a été inventée afin de justifier le colonialisme, notamment le colonialisme anglo-saxon.

    S’identifier avec la victime est facilité par le fait que nous, francoQuébécois, sommes aussi victimes de ce colonialisme. Celui-ci s’est exprimé, par exemple, lors de l’adoption d’une camisole de force constitutionnelle en 1982 par l’ethnie dominante du pays.

    L’extension du concept d’appropriation culturelle aux arts de la scène est une perversion de ce concept. En effet, au départ, la notion d’appropriation culturelle visait à s’opposer vol d’artefacts par des musées et de la prise de brevets sur des médicaments autochtones.

    Étendu aux arts de la scène, il a pour effet de perpétuer l’importance démesurée attachée à la pigmentation de la peau. C’est donc de l’antiracisme raciste.

    • Nadia Alexan - Abonnée 26 novembre 2019 11 h 03

      Je suis tout à fait d'accord avec vous, monsieur Martel, et avec l'auteur de cet article aussi. Effectivement, la censure basée sur l'appropriation culturelle est une idée farfelue. Alors, Shakespeare a fait de l'appropriation culturelle quand il s'est identifié avec les juifs, contre le sémitisme ambiant de son temps en l'Angleterre, dans sa pièce de théâtre, «Le Marchand de Venise» dont le cri du cœur du Juif, Shylock, est un plaidoyer pour l'humanisme contre le racisme:
      «Je suis Juif.
      Un juif n’a-t-il pas des yeux ? Un juif n’a-t-il pas, comme un chrétien, des mains,
      des organes, des dimensions, des sens, des affections, des passions ?
      N’est- il pas nourri de la même nourriture, blessé par les mêmes armes,
      sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes remèdes,
      réchauffé et glacé par le même été et le même hiver ?
      Si vous nous piquez, ne saignons- nous pas ?
      Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ?
      Si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas ?
      Et si vous nous faites du mal, ne nous vengerons-nous pas ? »

  • Marc Therrien - Abonné 26 novembre 2019 06 h 48

    De la dialectique de l’empathie et de l’appropriation de la souffrance de l’autre (suite)


    Pour arriver à s’écouter mutuellement dans ce débat portant sur l’appropriation culturelle, je pense qu’il faut d’abord pouvoir composer avec ce rapport de forces dialectique qui se joue dans la construction identitaire et qui consiste à se définir soi-même et à être défini par l’Autre, ce vis-à-vis, en face, qui nous voit différemment. Dans les cercles concentriques de l’identité, on peut se définir comme composant un petit groupe, par exemple ici la société québécoise ouverte et accueillante, et en même temps être identifié et associé à un plus grand groupe, dans ce cas-ci, par exemple aussi, les blancs occidentaux qui bénéficient du privilège blanc. Le dialogue demeure l’idéal par lequel on aspire à dépasser cette dialectique hégélienne, qui semble bien immuable, du sujet et de l’objet cherchant réciproquement l’assujetissement de l’autre. Pour espérer s’en approcher, il faut développer sa capacité personnelle de transcendance par laquelle on peut surmonter cette crainte de s’anéantir si on change les idées ou émotions auxquelles on s’identifie et qui composent notre vision du monde; par laquelle on sait avec confiance qu’on continue d’exister même après avoir transformé son expérience du monde en changeant de posture et en y intégrant d’autres points de vue ou perspectives.

    Il demeure malheureux que l'Un voulant faire preuve d'empathie donne l'impression à l'Autre de lui voler son problème parce qu'il ne saisit pas immédiatement cette réalité transcendante de l'immanence qui s'exprime: "Je te comprends", c'est-à-dire tu es compris dans moi et je suis compris dans toi.

    Marc Therrien

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 26 novembre 2019 10 h 24

      Cet « Un » n'existe que dans les dispositions de ceux qui monnaient leur empathie en fixant les conditions d'un pseudo-dialogue qui, loin de dépasser cette prétendue dialectique « hégélienne » à deux sous, ne fait que conforter les gardiens de l'art, de la démocratie et de que sais-je encore dans leur certitude qu'ils ont les clés d'un « dépassement » des rapports de pouvoir qu'ils bidouillent en philosophies de salon.

      De salon où monsieur Bédard peut tout à son aise se congratuler d'avoir aperçu dans la si anecdotique souffrance du nègre ce qu'elle comporte malgré tout d'exemplaire au titre de la commune Humanité qu'il a avec nous et qui pose de si urgentes questions à l'Histoire et aux grandes Valeurs dont le chanoine Rioux se fait le si ardent promoteur en ces pages.

      Et tant pis pour ceux qui n'ont pas le bon goût de s'essuyer les pieds en entrant dans les théatres où on se les donne en représentation.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 26 novembre 2019 16 h 04

      La question que je me pose Monsieur Maltais-Desjardins, c'est où est l'analyse de ce qui se passe à Berkeley dans l'observation des rapports de pouvoirs?

      Il me semble que la grille idéologique du groupe «Slav-Resistance» est exogène et pas du tout universelle. L'esprit rebelle et justicier qui anime le mouvement me semble très prompt à piocher dans cette résistance intellectuelle, mais néglige superbement Vallières. Ainsi, la militante qui crie à une ainée des banlieues venue assister au spectacle de Lepage qu'elle est raciste ou qui l'écrit «in english» arrive superbement à performer sa propre agentivité. Je ne vois donc pas pourquoi je devrais la percevoir comme une victime, à moins que je fasse de facto cette association parce qu'elle est «racisée», mais ce faisait, je reconduirais un préjugé raciste.

      Certes, Boucar Diouf a failli se faire péter la gueule dans un bar à son arrivée, par des racistes, mais malgré son handicap (sa jambe), il me semble qu'il est privilégié. Ça ne lui enlève aucun mérite personnel, mais ce constat mine la prétention selon laquelle il devrait se battre contre «une privilège blanc». Comme je crois vous l'avoir écrit, il y a les biens partageables et les bien appropriables. Les biens appropriables peuvent être saisis par tous, ça ne prive personne.

      Les biens partageables sont en nombre limité (comme les ressources naturelles ou les condos à MTL), donc c'est un jeu à somme nulle dans leur cas, si Pierre s'arroge une part de gâteau, c'est au détriment des autres qui ont moins de gâteau.

      Donc il me semble qu'en dehors des cas de la propriété intellectuelle où une personne «vole une autre» (ex. Robinson), il n'existe pas une telle chose que «l'appropriation culturelle», car ce qui est «approprié» par un tiers (le gâteau culturel) continue d'être disponible pour tous.

      Bref, dans quelle mesure le collectif «Slav-Resistance» n'est pas lui aussi un groupe qui bidouille en s'arrogeant une interprétation victimaire?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 26 novembre 2019 22 h 32

      Ce n'était pas spécialement à moi que vous aviez expliqué la distinction entre les biens partageables et les biens appropriables. Pour autant que je la saisisse bien, on pourrait en effet dire que théoriquement, les oeuvres d'art ne sont pas des biens partageables dans la mesure où la jouissance que j'en ai n'a pas d'incidence sur la possibilité pour autrui d'en jouir à sa convenance. Mais on n'a pas aussitôt telle oeuvre de Balzac dont on n'a même plus à se disputer l'accès à un exemplaire qu'il faut très vite prendre en compte que les oeuvres d'art sont soumises aux mêmes lois économiques que les autres valeurs d'usage en circulation. Le livre de McSween est beaucoup plus « disponible » que les essais de l'IRIS. Pour toutes sortes de raisons, bonnes et mauvaises, il est investi d'une reconnaissance qui lui confère une autorité objective bien plus grande et assez indépendante de ses mérites intrinsèques. Cela vaut aussi pour les oeuvres d'art, où la matière qui les compose est investie par les valeurs de leurs créateurs aux fins d'un usage propre à ceux-ci. La question n'est pas de déterminer si cette appropriation est légitime ou pas, mais d'en reconnaître l'existence, tout simplement, et de reconnaître à ceux qui voudraient remettre en question l'usage qui est fait de ce matériau le droit de le faire sans qu'on puisse s'offrir à leur encontre le sauf conduit d'une liberté d'expression sous prétexte d'Art ou de Culture. Il ne s'agit donc pas, en effet, de se prémunir vertueusement contre un manque de respect pour les « victimes » ni pour ceux qui revendiquent de se poser en victimes de l'appropriation culturelle, mais de prendre acte que les idées, elles aussi, à l'usage et non dans l'abstrait, font parti de ce que vous appelez des biens partageables et donc politiques.

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 26 novembre 2019 07 h 08

    Le sens d'une contestation dans la langue de Byron

    Ce qui m'a le plus frappé de l'affaire, c'est le silence médiatique au sujet de la langue véhiculée par les opposants à Slav, notamment sur leur exigence d'une traduction, en anglais, de la politique culturelle québécoise. Comme si le fait de choisir collectivement de communiquer en français était en soi raciste, alors même que le Festival de Jazz est l'un des signes évidents que la réalité montréalaise est de facto bilingue, anglicisante, américanisante.

    Lors de l'affaire, devant le TNM, une militante faisait tout un cirque, affirmant avoir été brutalisée par le SPVM, alors que le public qui devait traverser la foule se faisait invectiver, dans la langue de Byron, en se faisant traiter de raciste.

    On est passé de la dénonciation de « l'appropriation culturelle », au racisme de la pièce pour terminer, en fin de parcours, par le racisme par association par ceux qui allaient voir le spectacle.

    D'un côté on avait le vernis de la conférence de presse des militants de Slav-Resistance, mais de l'autre, on avait le véritble théâtre des opérations, une manifestation hargneuse, mais surtout complètement insensible et déconnectée à l'endroit de l'histoire culturelle du Québec, comme si les catégories conceptuelles qui sont peut-être vraies à Berkeley, étaient automatiquement valides, parce que les militants ressentaient de la colère.

    Ce que j'aimerais que l'on m'explique, c'est la filiation entre la couleur de la peau et l'héritage de l'esclavage ou de la ségrégation qui permettrait aujourd'hui d'avoir la légitimité d'en parler. Évidemment que le racisme aux États-Unis est le prolongement historique de l'esclavage, évidemment que la ségrégation en Afrique du Sud a influencé la perception des noirs dans le reste du monde.

    Ce que je conteste, c'est qu'il y ait, ici, une « communauté » ou des « communautés » susceptibles de cautionner ou de contester une représentation et que cela se fasse en dénonçant le racisme du public.