Je ne voudrai jamais enfanter

«Fondamentalement fait pour vivre en clan, d’où le principe de vie en société, l’humain veut avoir des enfants pour donner à la communauté, mais aussi pour que cette communauté l’aide à se bâtir», croit l'auteure. 
Photo: Romain Lafabregue Agence France-Presse «Fondamentalement fait pour vivre en clan, d’où le principe de vie en société, l’humain veut avoir des enfants pour donner à la communauté, mais aussi pour que cette communauté l’aide à se bâtir», croit l'auteure. 

Le sentiment d’urgence se fait de plus en plus ressentir depuis que les images de la forêt amazonienne en feu circulent sur les réseaux sociaux. Il est impossible de nier l’état critique dans lequel la planète se trouve. La société se déprave, causant un avenir écologiquement invivable : cela ne fait que confirmer une décision que j’ai prise depuis longtemps, soit celle de ne pas avoir d’enfant.

« Tu es trop jeune, tu as le temps de changer d’idée » ou encore « Moi aussi à ton âge, je ne voulais pas en avoir » : voilà ce que la plupart des gens me répondent lorsque je leur annonce mon désir de ne pas donner naissance. Aujourd’hui, en raison de tous les événements tragiques auxquels nous assistons, je me sens plus que jamais dans l’obligation d’expliquer pourquoi il m’est inconcevable de porter un être en moi.

Déclin

La société se définit comme étant un regroupement visant de manière collaborative le bien d’une entreprise commune. Pourtant, le monde dans lequel j’ai été élevée semble avoir oublié la partie « interaction humaine » que sous-tend cette définition tellement il a les yeux rivés sur son nombril et son cellulaire. C’est l’individualisme dominant qui m’empêche de désirer être un jour enceinte.

Fondamentalement fait pour vivre en clan, d’où le principe de vie en société, l’humain veut avoir des enfants pour donner à la communauté, mais aussi pour que cette communauté l’aide à se bâtir. Ainsi, la venue d’un enfant devient un geste collectif.

Dans un monde individuel, bien que l’intention derrière ce choix demeure noble, il est ironique d’affirmer que l’on offre un cadeau à la société en créant une nouvelle vie. Les systèmes sociaux sont de plus en plus encombrés : ne serait-il pas mieux de s’occuper des individus vivants ? Comment expliquer qu’une jeune fille de sept ans qui habitait ici au Québec, dans un endroit considéré comme sécuritaire, meure en raison d’un traitement d’enfant martyre ?

Pourquoi avoir des enfants et se promettre de leur offrir la meilleure vie possible, si on peut se dévouer pour un enfant qui vit déjà, mais dans des conditions difficiles ? On ne peut pas garantir une belle vie à l’être qui se trouve en nous, mais il est possible de donner une vie meilleure à un jeune qui respire en ce moment.

Environnement ravagé

Nous assistons à la sixième extinction de masse. Non, cela ne signifie pas que les caribous forestiers sont destinés à disparaître : ce sont des millions d’espèces qui sont en péril, et parmi elles se trouve celle qui consomme 179 000 litres de pétrole par seconde.

L’individualisme ne détruit pas seulement les rapports sociaux, mais l’environnement aussi. Sérieusement, comment se résoudre à donner la vie dans ces conditions ? À mon avis, on parle plutôt de donner la mort. Guerre climatique et environnement détruit, voilà ce qui nous attend, ce qui les attend.

Les jeunes crient aujourd’hui dans les rues pour essayer de se garantir un avenir : les slogans clamés se heurtent aux murs de l’ignorance qui servent d’oreilles aux dirigeants. « L’espoir n’est pas mort ! » est la phrase que j’entends le plus souvent lors des manifestations, mais pour moi, l’espoir est un mythe auquel j’ai décidé de ne plus croire […].

L’amour que l’on voue à un enfant ne se consomme pas comme des données Internet. Ces petits êtres sont beaucoup plus qu’un contrat que l’on signe pour deux ans avec une compagnie téléphonique : c’est un serment que l’on s’engage à tenir pour la vie. J’appelle donc à la décroissance démographique, car il est manifestement impossible de tenir la promesse de vie que l’on fait à nos enfants dans un monde qui se condamne à l’autodestruction. Et j’appelle aussi à aider de manière altruiste les jeunes dont les parents n’ont pu respecter ce serment puisqu’ils sont nés, ou vont naître, sur une planète à l’environnement ravagé.

Amour inconditionnel

On m’a déjà affirmé qu’avoir des enfants, c’est aussi goûter pour la première fois au concept d’amour inconditionnel. Cependant, selon moi, l’amour sans condition, c’est aussi admettre qu’actuellement la naissance de l’enfant lui causera plus de tort que de bien. Malgré tout, sans que je comprenne vraiment, certains pensent que pour connaître cet amour, ils doivent absolument donner naissance à un enfant.

D’après moi, cet amour, le vrai, c’est avant tout d’accepter qu’il soit mieux pour celui à qui nous vouons tout cet amour de ne jamais voir le jour. Il est donc possible pour moi de vivre l’amour inconditionnel grâce à l’enfant que je ne connaîtrai jamais, parce que je choisis de lui offrir la non-existence au lieu de la vie apocalyptique qui l’attend ici sur Terre. Et si ça ne suffit pas, je peux m’occuper des enfants dans le besoin, peut-être même en adopter un, voilà un geste puissant d’amour : consacrer sa vie à donner à autrui une existence moins triste dans un monde qui l’est déjà bien assez.

« Je n’enfanterai jamais ». Suis-je capable de tenir cette promesse ? Je suis terrifiée à l’idée qu’un jour mon corps, instinctivement fait pour donner la vie, trahisse cet engagement. Je me rattache pourtant au fait que la société ne changera pas : elle sera toujours destinée à détruire l’environnement un peu plus chaque jour, et à offrir les décombres d’une Terre aux prochaines vies.

J’ose espérer que les aiguilles qui indiquent minuit moins une à la planète seront plus fortes que mon horloge biologique. Je fais le deuil des neuf mois de grossesse, des coups de pied me chatouillant le bas-ventre, et des séjours chez le médecin permettant d’entendre un coeur battre en moi : renoncer est mon dernier instinct d’humanité.

Nous publions les textes des deux premières lauréates du prix René-Lévesque de la presse étudiante, décerné conjointement par Le Devoir et la Fondation René-Lévesque. Ce prix souligne l’excellence d’un texte de niveau collégial et d’un texte de niveau universitaire. Félicitations aux deux gagnantes, qui perpétuent la tradition du journalisme, première carrière de l’ancien premier ministre.

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57 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 25 novembre 2019 00 h 53

    Décroissance démographique

    Je respecte votre choix, ça ne regarde que vous, mais je veux simplement préciser que si on veut que notre Terre demeure habitable, c'est pour les générations futures. Or, pour qu'il y ait des générations futures, ça prend des enfants. Peut-être moins, cela dit!

    • Françoise Labelle - Abonnée 25 novembre 2019 08 h 16

      Il me semble que vous passez à côté des propos de Mme Hénault.
      «ça ne regarde que vous»
      L'auteure dit justement que ça ne devrait pas être un projet simplement individuel, même si la parade en carosse est valorisante pour l'égo.
      «on veut que notre Terre demeure habitable»
      Qui «on» désigne-t-il? Les actionnaires du pétrole et de l'armement?

      Il me semble que l'auteure sent bien que nos modèles de société où le pouvoir est centralisé font fausse route.
      «La société se définit comme étant un regroupement visant de manière collaborative le bien d’une entreprise commune.»
      On peut lui souhaiter que l'avenir impose ces modèles. J'ai l'impression que le «nationalisme» est une réaction à cette centralisation excessive.

  • Pierre Boucher - Inscrit 25 novembre 2019 04 h 36

    Écran

    « L’individualisme ne détruit pas seulement les rapports sociaux...
    Les jeunes crient aujourd’hui dans les rues pour essayer de se garantir un avenir...»

    La chanson « Le monde est virtuel » de Serge Fiori dit tout.

    Faudrait p-ê commencer par larguer les cellulaires et voir ce qui se passe autour?

  • Réal Boivin - Abonné 25 novembre 2019 06 h 01

    Mode de pensée occidentale.

    C'est en occident que ce mode de pensée, ne pas avoir d'enfant pour sauver la planète, existe.

    C'est aussi en occident que les concepts qui dénaturent les humains (non-genré, non binaire, etc) ont le vent dans les voiles.
    Ces concepts veulent-ils dire que notre civilisation est en déclin au point où on veut sa disparition?

    Mais hors de l'occident, ces élucubrations ne tiennent pas et la vie est encore plus forte que tout. C'est peut-être ça le grand remplassement.

    • Cyril Dionne - Abonné 25 novembre 2019 10 h 38

      Vous avez raison M. Boivin. C’est seulement en Occident que les gens pensent au phénomène de surpopulation alors qu’ils n’y sont pour rien. C’est ailleurs que le problème est criant.

      Prenez un pays comme Haïti. Il est dit que sa population doublera en 2050. Il est déjà surpeuplé et on continu à faire des enfants comme au temps d’Adam et Ève. En plus, ils se plaignent de misère, de corruption et j’en passe alors qu’ils en sont individuellement responsables. Idem pour l’Afrique. Pardieu, la Chine et l’Inde, c’est 3 milliards d’humains et plus de 40% des GES mondiaux. Les USA ajoutent près de 5 millions d’immigrants légaux et illégaux à chaque année. Les nouveaux arrivants veulent consommer à la vitesse grand V comme ceux qui viennent au Québec et au diable la langue et culture autochtone. En fait, la population américaine serait stable, tout comme la nôtre, si ce n’était pas de l’immigration. Les pays qui tirent leur épingle du jeu sont ceux où leurs citoyens jouissent de liberté et d’égalité à part entière. Ils sont tous des petits pays occidentaux peu peuplés.

      Mais ce qui est remarquable dans tout cela, c’est que le phénomène de surpopulation est surtout présent dans les sociétés où l’émancipation et l’éducation des femmes ne sont pas au rendez-vous dû à la pauvreté, les idéologies politico-religieuses, culturelles et patriarcales. Si la moitié de la population du monde serait libre de choisir, on ne parlerait pas de surpopulation aujourd’hui. C’est là où on doit travailler.

      Alors pour notre Alexandra, on l’encourage d’avoir des enfants si telle est sa volonté. Ce serait un atout pour notre société si sa progéniture qu’elle pourrait enfanter exhibait la même dextérité de plume et l’intelligence qui vient avec.

  • Denis Soucy - Abonné 25 novembre 2019 06 h 58

    Toute une réflexion

    Alexandra Henault fait ici toute une réflexion. Une réflexion qui pose des questions solides. Et qui fait réfléchir sur ce qu'est la vie.

    • Marcel Vachon - Abonné 25 novembre 2019 12 h 18

      Je crois que cette Alexandra Henault passe une période négative dans sa vie. Elle souligne un tas de chause négatives (ex: la petite fille de Gramby). Pour chaque élément négafif qu'elle mentionne, il y a un million d'éléments positifsqui seraient trop long à allonger ici. Les éléments négatifs ont toujours existés, mais comme ils ne représentes que 3% ou 6$ de tout ce qui se fait, faut nuancer.
      Pauvre Alexandra.

  • François Beaulé - Abonné 25 novembre 2019 07 h 02

    Elle ne veut pas d'enfant, d'autres en auront à sa place

    Que de sottises dans le texte de cette jeune femme !

    Si le monde, la société ou la culture occidentale ou québécoise lui répugnent alors il faut chercher à les changer. Alors qu'au contraire, elle démissionne. D'une part, elle ne croit pas à la possibilité de changement. D'autre part, elle ne croit pas que les enfants qu'elle pourrait élever en influençant leurs valeurs pourrait mieux contribuer à ces changements que les enfants issus de parents conservateurs ou réactionnaires.

    La surpopulation est un problème mondial, non pas un problème québécois, bien au contraire. Les enfants que des Occidentales terrifiées par l'avenir n'auront pas ne changeront pas le bilan global. Et s'il est vrai que l'empreinte environnementale des Occidentaux est plus grande que celle des habitants des pays pauvres, alors il faut restreindre l'immigration au lieu de l'augmenter sans cesse. Les enfants qu'Alexandra Hénault n'aura pas seront remplacés par d'autres. D'autant qu'elle, comme les autres Québécois, voudra prendre une retraite de 20 ou 30 ans à la fin de sa vie et que déjà en 2019 on parle de pénurie de main-d'œuvre. Mme Hénault s'engage à ne pas avoir d'enfant mais elle évite de s'engager à travailler jusqu'au dernier jour de sa vie.

    • Hélène Boily - Abonnée 25 novembre 2019 10 h 39

      Je pense que le projet de vie de Mme Hénault s'élève au-dessus du projet de retraite. Quiconque parle de décroissance démographique ou de décroissance tout court est bien conscient de la récession et de la pauvreté qui s'ensuivent. Admettre et chérir la décroissance, c'est accepter de sacrifier son bien-être pour la survie de l'humanité.

    • Denis Drapeau - Abonné 25 novembre 2019 10 h 54

      Je vous trouve bien méchant de traiter madame Hénault de sotte. Son opinion est loin d'être idiote même si elle ne correspond pas à la vôtre. Parlons-en d'ailleurs, restreindre l'immigration pour aider l'écologie, cela revient à dire restez pauvre pour qu'on maintienne notre mode de vie. Bravo ! Bien sûr cette solution est compatible avec la «pénurie de main-d'œuvre» que vous soulevez ! Encore Bravo! Et bravo aussi pour le préjugé voulant que les parents conservateurs ou réactionnaires n'engendrent que des enfants du même acabit.

      À votre place, je me garderais une petite gêne en ce qui a trait aux sottises.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 25 novembre 2019 17 h 41

      "Que de sottises dans le texte de cette jeune femme !" - François Beaulé

      En fait, ce n'est pas tant de la sottise qu'une forme d'hypocrisie déculpabilisante.

      De tous temps, des femmes ont décidé de ne pas avoir d'enfants pour toutes sortes de raisons qui n'ont pas à être justifiées car elles dépendent du choix d'une personne qui se réclame de sa liberté en tant qu'individu.

      Par contre, invoquer ici rien de moins que le sauvetage de la planète (!!!) pour tenter de rendre héroïque au regard des autres une posture de l'esprit qui au fond ne repose que sur des penchants purement personnels me semble bien hypocrite. Pourquoi faire tant de manières alors qu'au départ personne ne lui a demandé quoi que ce soit. Voudrait-elle en fait soulager sa conscience de mère qui ne le sera pas en voulant se prouver à elle-même qu'elle ne fait rien de mal à vouloir se consacrer corps et âme à une cause dont la noblesse la dépasse?

      Madame Hénault devrait assumer seule les conséquences de ses choix de vie et ne pas en faire porter la responsabilité à la planète toute entière.