Jean Talon, une mémoire à réviser?

Statue de Jean Talon à l'assemblée Nationale au Québec
Photo: Jean Gagnon Wikipedia Statue de Jean Talon à l'assemblée Nationale au Québec

Jean Talon, le premier intendant nommé par Louis XIV à exercer sa fonction en Nouvelle-France, fait assurément partie de l’élite des personnages célèbres de notre histoire. En témoignent une abondante toponymie municipale et, consécration ultime, une statue occupant une des niches de la façade de l’hôtel du Parlement à Québec, sorte de panthéon des gloires nationales.

Ces marques mémorielles sont appuyées depuis longtemps sur un jugement extrêmement positif des historiens sur celui que plusieurs ont surnommé « le grand intendant ». Le 325e anniversaire de son décès, le 24 novembre 1694, nous donne l’occasion de faire le point sur son rôle historique et sa renommée persistante.

Il convient d’abord de signaler que Talon n’a pas toujours suscité l’unanimité. Au XIXe siècle, la plupart des historiens ecclésiastiques adoptaient une attitude très critique à son endroit en raison de ses relations tendues avec l’Église et de son implication dans le retour des récollets au Canada en 1670 comme contrepoids à l’influence des jésuites.

Malgré cela, on finissait par reconnaître son encouragement incessant de l’immigration et ses multiples initiatives dans le domaine économique comme des éléments marquants du développement de la Nouvelle-France. La publication de la biographie de Talon par Thomas Chapais en 1904 vint cristalliser définitivement la vision dithyrambique de son rôle dans la colonie.

Mirage

La renommée de Talon est en grande partie fondée sur le fait qu’il arrive à un moment critique dans l’histoire de la Nouvelle-France. En effet, l’année 1663 est depuis longtemps considérée par les historiens comme le début d’une ère nouvelle de changements marquant la rupture entre le temps de la Compagnie des Cent-Associés dépositaire d’une colonie mal peuplée, mal administrée et économiquement moribonde et l’avènement d’une colonie « royale » sauvée par le jeune Louis XIV sous plusieurs aspects.

C’est comme personne de confiance du Roi-Soleil qu’arrive Talon en 1665. Dès lors, ses actions seront perçues comme des manifestations directes de l’implication royale dans le développement de la colonie. Talon est ainsi le bénéficiaire principal de la faveur de ces années fastes dans l’historiographie, phénomène accentué par le fait que le départ définitif de l’intendant en 1672 correspond très exactement à l’arrêt des subventions royales après le début des guerres de Hollande la même année et qui vont accaparer l’attention de Louis XIV pour un bon moment.

La bienveillance accordée à Talon dans l’histoire tient également à ce que l’on pourrait appeler un mirage documentaire. À partir de 1663 débute en effet la mise en archives de la correspondance échangée entre l’administration coloniale et le ministre responsable des colonies dans la métropole. Il est donc possible de savoir ce que Talon a fait durant son séjour au Canada et les historiens ne s’en sont pas privés, profitant de la documentation prolifique laissée par l’intendant.

Révisionnisme

Le mirage vient de ce que Talon a une tendance très forte à longuement discourir de projets, idées et actions de toutes sortes, et surtout à s’en attribuer tous les mérites, notamment en matière économique. La bonne réputation de Talon serait donc le résultat de sa capacité à convaincre les historiens de tout ce qu’il avance dans les documents. Si l’on peut croire à une telle séduction pour les historiens d’une certaine époque, on se doit de se demander comment diable des historiens formés plus tard, au XXe siècle, ont pu ainsi laisser tomber la critique de sources…

La faveur dont jouit Talon dans l’historiographie n’est plus aussi unanime de nos jours. Il en est de même pour la décennie 1663-1672. Le caractère artificiel des initiatives économiques enthousiastes de Talon est maintenant largement reconnu et les mérites de l’intendant ont ainsi pu être relativisés et même revus à la baisse. Cela inclut la mise au jour de sa propension à profiter de sa position pour mener un commerce personnel, une tendance commune à la plupart des intendants de la Nouvelle-France jusqu’à Bigot !

On doit attribuer ce révisionnisme à l’historien Marcel Trudel, le même qui a d’ailleurs permis de nuancer la sévérité du jugement sur la période des Cent-Associés. Aujourd’hui, on se rend compte que la contribution principale de Talon à l’histoire de cette période se situe surtout dans sa capacité et sa détermination à favoriser l’implantation de l’autorité royale dans la colonie. L’administration coloniale dans les décennies suivantes va ainsi profiter des actions posées par Talon à cet égard durant son séjour ici.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

2 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 23 novembre 2019 05 h 57

    « Aujourd’hui, on se rend compte que la contribution principale de Talon à l’histoire de cette période se situe surtout dans sa capacité et sa détermination à favoriser l’implantation de l’autorité royale dans la colonie. »

    En somme, Talon a aurait servi les vues de la France. Or, il ne fut qu'un rouage.

    Le Régiment de Carignan-Salières expédié en 1665 pour neutraliser les Iroquois. Et les activités de ce régiment ont permis un traité en 1667 reconnaissant la souveraineté du roi de France sur le territoire de la Nouvelle-France, limitant alors ceux des colonies de la Nouvelle-Angleterre, de la Nouvelle-Suède et de la Nouvelle-Hollande.

    Par la suite, le roi favorise l’établissement de soldats sur les rives du Saint-Laurent et la venue de « filles du roi ». Comme intendant, Talon oeuvre à assurer des conditions favorables à l’implantation de familles.

    Dire que sa contribution fut d’implanter l’autorité royale n’est pas exact. C’est le Régiment Carignan-Salières qui l’a établie. Talon a plutôt assuré la présence française à l'aide de colons et d’Autochtones.

    Après son départ, les activités militaires de la France se sont poursuivies. En 1697, Frontenac charge les Iroquois sur ordre du roi.
    La France commande cette charge en vue de s'allier les peuples autochtones, y compris les Iroquois, pour maintenir ses activités commerciales, car elle n'arrive pas à recruter des colons.

    En découlent la Grande Paix de Montréal (1701) et une période de paix relative jusqu’en 1745 au cours de laquelle colons et Autochtones, armés et associés aux militaires, assurent la présence française et tiennent à distance les représentants français.

    C’est ainsi que la France demeure active en Amérique du Nord avec des effectifs peu nombreux, comparativement à ceux des colonies de la Nouvelle-Angleterre.

    Après 1745, la Grande-Bretagne, ayant rétréci le territoire français au traité d’Utrecht (1713), passe à l’attaque dans le cadre de la Guerre de sept ans.

    • Claude Bariteau - Abonné 23 novembre 2019 12 h 23

      Manquant d'espace, j'ai signalé qu'après 1745, la Grande-Bretagne passa à l'attaque dans le cadre de la Guerre de sept ans. DIsons que c'est un peu court.

      Après 1745, la France, notant que la Grande-Bretagne augmente ses forces militaires en Amérique du nord, consolide les siens notamment dans l'Ohio où la Grande-Bretagne, gestionnaire des Autochtones de cette région par le traité d'Utrecht, renforce ses ancrages. La réplique de la France se fera par la destruction de forts britanniques et le construction de forts français. Il y aura des gains français, qui inciteront les Britanniques à renforcer ses positions dans les Maritimes et à déporter les Acadiens qui refusnet de lui prêter allgeance.

      La charge d'Autochtones sur les troupes britanniques vaincues en Ohio soulèvera l'ire de Londres dèjà en guerre avec la France. Londres décida alors de chasser les Français de la Nouvelle-France en prenant le contrôle de Louisbourg en 1758 pour contrôler l'arrivée de renforts français. Peu après, la flotte militaire britannique charge Québec et en prend le contrôle en 1759 et poursuit ses attaques à Montréal par le fleuve d'est en ouest et par le Richelieu.

      Après des ententes avec des représentants autochtones, elle encercle les militaires français après en avoir isolé les colons. Ce fut le combat décisif.

      Les plans de la France basés sur les supports des colons et des autochtones pour assurer une présence française et un commerce des fourrures devinrent périmés. Les dirigeants militaires et les dignitaires français retournèrent en France, pas les colons ni des membres d'une élite locale (seigneurs, membres di clergé, commis) sans avenir en France.