Un coup d’État pour un changement de régime

Les protestations se sont transformées en actions violentes. Des hordes paramilitaires ont assailli les partisans de Morales et de son parti (MAS).
Photo: Natacha Pisarenko Associated Press Les protestations se sont transformées en actions violentes. Des hordes paramilitaires ont assailli les partisans de Morales et de son parti (MAS).

Le 10 novembre dernier, le président Evo Morales et plusieurs de ses ministres démissionnaient. Ils réagissaient à l’escalade de la violence à La Paz et ailleurs. Ils croyaient mettre fin à la contestation des élections et ramener la paix.

Ce dénouement correspond au schéma des « révolutions de couleur » pensé par Gene Sharpe et appliqué localement sous la supervision de la CIA. La manière dont le processus s’est déroulé montre que les instigateurs suivaient un scénario.

La déclaration de l’Organisation des États américains (OEA) à propos du délai dans la transmission des résultats a donné le la. Les protestations se sont transformées en actions violentes. Des hordes paramilitaires ont assailli les partisans de Morales et de son parti (MAS). Un climat de terreur s’est installé.

La défection des appareils de sécurité répondait aussi au plan. Le coup de grâce fut le dépôt du rapport provisoire de l’OEA et l’adhésion publique des forces armées au plan en « suggérant » à Morales de se retirer. L’armée annonçait qu’elle n’assurait plus la protection des autorités.

Des opérations antérieures annonçaient déjà ce coup d’État. Carlos Mesa, arrivé en seconde place, a été le premier à invoquer la fraude, mais Fernando Camacho a été l’acteur le plus virulent en réclamant la démission de Morales.

À la tête de comités civiques constitués sur le modèle des phalanges franquistes, il a dirigé les attaques. Déjà en 2016, l’opposition s’était mobilisée contre le référendum pour autoriser un troisième mandat. Elle avait fabriqué des mensonges pour discréditer Morales, de sorte que le « non » l’avait emporté par une marge de 2 %.

Déséquilibre

Le coup d’État a créé un énorme déséquilibre en produisant plus de perdants que de gagnants. Sous Morales, tous les Boliviens avaient profité de la croissance, les pauvres plus que d’autres. Morales s’est montré conciliant avec l’élite économique, mais la droite finit par trahir afin de gouverner directement et prendre sa revanche. Les partisans de Morales ont tout à redouter d’un nettoyage ethnique et d’une destruction des acquis. La résistance a commencé dès l’annonce de la démission forcée.

Les putschistes ont échoué à préserver les apparences d’une transition constitutionnelle. La sénatrice d’opposition Jeanine Áñez s’est autoproclamée présidente en l’absence des parlementaires du MAS, donc sans le quorum. Les démissions n’ont pu être validées comme l’exige la loi. Brandissant la Bible, elle a reçu l’écharpe présidentielle des mains du chef de l’armée.

Son cabinet se compose de ministres ultraconservateurs. Les ministres de l’Intérieur et des Communications menacent de s’attaquer à tous les « séditieux ». Ils créent un « ennemi intérieur ». Les hauts commandements de la police et de l’armée ont été changés. Des élections auront lieu avec un nouveau Tribunal électoral. Morales et García Linera seront inéligibles. On peut craindre qu’elles soient truquées […].

La droite n’a pas pris le pouvoir pour le perdre dans des élections. Criminalisant la résistance, elle se donne le temps de décimer le MAS qui détient une majorité aux deux chambres. On prépare même le terrain pour s’affranchir de sa participation pour la refonte du Tribunal électoral. Le gouvernement putschiste a déjà réaligné ses relations extérieures.

Deux rapports indépendants ont conclu que les « irrégularités » dénoncées par l’OEA s’expliquaient et n’auraient pas mis en cause la victoire de Morales dès le premier tour. On ne peut parler de « fraude » comme l’a fait Luis Almagro le 12 novembre lors de la réunion extraordinaire de l’OEA.

Donald Trump a salué la démission de Morales comme « un moment significatif pour la démocratie ». La vérité est que les États-Unis ont été le cerveau de ce coup d’État. Les acteurs boliviens l’ont réalisé sous la conduite de l’ambassade à La Paz et de la CIA, avec la participation d’exilés installés aux États-Unis, en relation avec des parlementaires de ce pays. Le secrétariat de l’OEA a été un complice. L’objectif était un changement de régime en Bolivie afin d’y installer un gouvernement ami.

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1 commentaire
  • Pierre Fortin - Abonné 22 novembre 2019 12 h 04

    Un coup d'État avec l'assentiment complaisant de nos pays dits démocratiques


    Le coup d'État a été officialisé lorsque les États-majors de l'armée et de la police ont cessé de reconnaître l'autorité d'Evo Morales Ayma qui, quel que fut le résultat de l'élection du 20 octobre, était bel et bien le Président constitutionnel de Bolivie jusqu'à la fin janvier 2020. À quelle autorité non-constitutionnelle ces États-majors se sont-ils alors soumis ?

    La sénatrice Jeanine Áñez, autoproclamée « présidente » sans garantie de droit de la Constitution, appartient au Mouvement Démocrate Social qui, aux dernières élections, a obtenu 4% des voix, 4 députés sur 130 et 1 sénateur sur 36. Le vendredi 15 novembre, elle émettait ce décret : « Le personnel des Forces Armées qui participe aux opérations de rétablissement de l'ordre et de la stabilité publique est déchargé de toute responsabilité pénale quand, en accomplissant ses fonctions constitutionnelles, il agit en légitime défense ou en état de nécessité ». Bilan en date d'hier (21 nov.) : la répression de la police et des forces armées a déjà fait 32 morts, des centaines de blessés et des milliers d'arrestations.

    Sous sa gouverne, la Bolivie a déjà quitté l'Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA) et compte se retirer de l’Union des nations sud-américaines (UNASUR); Mme Áñez ne perd pas de temps pour mettre la Bolivie à sa botte. Que fait pendant ce temps la diplomatie canadienne ? Comment expliquer le silence de nos Premières nations sur le sort des peuples indigènes d'Amérique du Sud ? Que fait la Chilienne Michelle Bachelet, Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, qui ne peut ignorer les réalités de son continent natal ?

    Dommage que nos grands médias soient trop occupés à suivre le carnaval de l'impeachment de Trump et le brasse camarade de Hong Kong, sans égard pour ce qui se déroule en Argentine, au Chili, en Colombie, en Équateur, en Bolivie et au Brésil où les peuples rejettent de plus en plus la prédation de leurs acquis sociaux obtenus à la dure.