Le donneur de leçon

Jean-Luc Mélenchon avait refusé de porter la cravate à l’Assemblée nationale française.
Photo: Bertrand Guay Agence France-Presse Jean-Luc Mélenchon avait refusé de porter la cravate à l’Assemblée nationale française.

Le chroniqueur Christian Rioux excelle à donner des leçons à la gauche. Celle-ci a tout faux, pour lui, quand elle ne partage pas les idées de la droite. Le procédé relève d’une manie. Il agite des épouvantails, use d’amalgame et de caricature pour appuyer ses dires.

Ainsi, dans sa chronique « Populisme de gauche », du 15 novembre, où il s’en prend au refus de la députée Catherine Dorion de se plier au code vestimentaire de l’Assemblée nationale, qu’elle considère bourgeois, ce serait le fait d’une crise d’adolescente attardée, et même de putasserie (« fille de joie », dixit). Joli !

Pour mieux asseoir son argumentation, M. Rioux part d’un récit commençant par « C’était il y a deux ans ». Le vilain extrême gauchiste Jean-Luc Mélenchon, le leader de la France insoumise, avait refusé de porter la cravate à l’Assemblée nationale française. Mais il oublie de préciser que, depuis, cette même « vénérable assemblée » n’oblige plus les députés à porter le veston ni la cravate.

Dans l’art de l’omission « utile », il faut dire que le journaliste excelle. Avec l’exemple de Mélenchon, il ajoute celui de François Ruffin, du même parti, qui se fit remarquer en portant un maillot de foot, oubliant encore là de dire qu’il l’avait montré à l’Assemblée nationale en enlevant son pull alors qu’il parlait à la tribune pour soutenir un projet de loi en faveur d’une taxation des gros transferts d’argent, afin de financer le sport amateur – le maillot qu’il portait était celui d’un club de foot amateur du département dont il est député. Ce geste symbolique, certes d’éclat, donnait poids à sa parole politique.

Raccourcis

Cette chronique n’est pas en manque de raccourcis. Ainsi, en portant la cravate, « il s’agit de dire à tous les autres : “Je ne suis pas de votre monde. Nous sommes radicalement différents. Nous n’appartenons ni à la même classe, ni au même peuple, ni à la même nation.”» Comme si l’Assemblée nationale devait effacer toute appartenance à une classe, pour ne symboliser qu’une nation uniformisée, anhistorique. Comme s’il n’y avait pas de classes dans la nation […].

Mais le plus extraordinaire chez Christian Rioux, c’est sa capacité à présenter sa posture de droite comme une défense des milieux populaires, que la gauche ne sait bien entendu que mépriser. Ainsi, va-t-il de soi pour lui que ce soi-disant « mépris du décorum » dont font preuve les Dorion, Mélenchon, Ruffin et consorts, est le signe du mépris pour les milieux populaires.

Ah bon. En quoi ne pas porter la cravate et le veston ou porter un coton ouaté est-il méprisant pour ces gens. Sinon qu’il tient pour acquis que les codes de conduites décents doivent être nécessairement ceux de l’élite ou des riches. Croire que du peuple, il ne peut pas naître des « représentations » dignes, n’est-ce pas cela qui est méprisant ?

Substitution

Mais M. Rioux n’est pas à une caricature près pour défendre ses idées. Le populisme de gauche dont relèvent selon lui ces provocations, qui est « théorisé par des auteurs comme Chantal Mouffe », « ne devrait pas hésiter à mobiliser les affects et les pulsions les plus élémentaires qui sont, comme on le sait, au coeur de nos sociétés médiatiques ».

C’est moi qui souligne, car il substitue le mot « passions » qui devrait se retrouver au côté d’affects, pour être fidèle à la pensée de Mouffe, par « pulsions les plus élémentaires », à connotation psychanalytique et dégageant une odeur nauséabonde, aidant ainsi subtilement à dénaturer sa pensée, laquelle fait plutôt référence à des émotions mobilisatrices, la seule rationalité n’étant pas suffisante. Étrange substitution quand on sait que M. Rioux est le premier à jouer la corde des affects dans ses textes. À moins que cela soit celle des pulsions.

Ce genre de manoeuvres qui sert à discréditer les idées qu’il critique est courant chez lui. Dans une chronique du 8 novembre, critiquant le livre de Mark Fortier portant sur la pensée de Mathieu Bock-Côté, il avait accusé l’auteur de traiter celui-ci de « ver de terre ». Or, s’il y a bien une image de « ver de terre » dans son livre, bien mal pensant serait celui qui pourrait y voir une allusion à Mathieu Bock-Côté. Or, Christian Rioux, pour qui « la reconnaissance des faits demeure un préalable incontournable à toute véritable discussion » ne recule pas à le faire.

Réplique de Christian Rioux

Rassurez-vous, je n’ai rien « oublié ». Ce qui nous distingue au fond, c’est une idée de la citoyenneté. Vous défendez un parlement communautariste où chacun représenterait son sexe, sa classe, sa profession ou même sa religion. J’estime au contraire que, depuis qu’à Athènes les candidats à un poste électif revêtaient la toge blanche, un élu représente tous ses électeurs. Jaurès était un bourgeois et portait la cravate. Dans cette assemblée d’ailleurs dite « nationale », un patron peut représenter un ouvrier comme un ouvrier peut représenter un patron. Il n’y a rien à gagner à transformer cette enceinte en carnaval où, pour défendre les agriculteurs, les chasseurs et les motards, chacun revêtirait la salopette, la chemise à carreaux et le blouson de cuir. Si j’ai parlé d’« affects » et de « pulsions », c’est justement parce que, cédant à la guerre à finir entre classes, le populisme peut être inspiré par des sentiments nobles ou moins nobles selon le cas. Tous les populismes ne se ressemblent pas. Et même celui qui se réclame de la gauche peut sombrer dans l’autoritarisme et la démagogie comme on l’a vu en Amérique latine. Quant à Mark Fortier, je n’ai jamais dit qu’il « traitait » Mathieu Bock-Côté de « ver de terre », mais qu’en s’interrogeant sur « ce que pense un ver de terre ou un caillou », il fait une comparaison évidente.

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