Vieillir encabanés l’hiver

«Durant la période hivernale, le problème principal — du moins chez les personnes vieillissantes — est le risque de chutes», souligne l'auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Durant la période hivernale, le problème principal — du moins chez les personnes vieillissantes — est le risque de chutes», souligne l'auteur.

L’hiver dernier, alors que la glace prenait d’assaut les trottoirs de Montréal pendant plusieurs mois, les appels de citoyens et de citoyennes au Comité exécutif de la Ville de Montréal se sont multipliés : il fallait à tout prix améliorer la vitesse de déglacement de certaines rues, surtout les moins passantes. La mairesse Valérie Plante a répondu que son administration prenait tous les moyens pour atteindre ce but, mais que les périodes de gel et de dégel, de pluie et de neige, se succédaient à un rythme si effréné qu’il était difficile de faire mieux, du moins avec le budget et les équipements dont disposait alors la Ville. En effet, entre décembre 2018 et mars 2019, 26 épisodes de gel et de dégel se sont produits dans la région de Montréal. À l’évidence, nous ne sommes pas prêts à faire face aux dérèglements et aux soubresauts de l’hiver qui accompagnent déjà les changements climatiques. […]

Une saison difficile

Durant la période hivernale, le problème principal — du moins chez les personnes vieillissantes — est le risque de chutes, celles-ci s’aggravant avec la présence de glace sur la chaussée et les trottoirs. […] L’hiver dernier, à Montréal et Laval, on a noté une hausse de 68 % du nombre de chutes sur glace par rapport à la période hivernale de 2017-2018. Cela dit, il n’y a pas qu’en ville que la mobilité hivernale peut être réduite : en banlieue et à la campagne, où l’automobile règne en maître, les conditions routières sont parfois compliquées. L’augmentation du nombre d’épisodes de verglas rend les routes dangereuses. La « marchabilité » des trottoirs peut être difficile, voire parfois pire qu’en ville. Si l’on ne conduit plus, comme c’est le cas de nombreuses personnes vieillissantes, il faut alors faire des réserves ou encore dépendre de réseaux d’entraide ou de services à domicile pour obtenir médicaments, aliments et autres objets de première nécessité. La situation est particulièrement critique chez les personnes vieillissantes vivant seules, qui se retrouvent souvent isolées durant l’hiver. […]

L’hiver, de même que les périodes caniculaires, est révélateur d’inégalités socioéconomiques. […] Ainsi, passer l’hiver devant un foyer de grès dans une villa à Mont-Tremblant n’est pas la même chose que de devoir condamner un étage de sa maison à Maria, en Gaspésie, afin d’économiser sur la facture d’électricité parce que le toit est un peu défoncé. Éléonore (nom fictif), 83 ans, que j’ai rencontrée pour une entrevue dans son appartement situé au deuxième étage d’un triplex dans un quartier central de Montréal, faisait l’acquisition d’une réserve impressionnante de boîtes de conserve au début de chaque hiver. Empilées dans son étroit couloir, ces conserves lui évitaient d’avoir à sortir ou de prendre sa voiture pour faire les courses chaque semaine. Nombre de personnes vieillissantes au Québec ont recours à des stratégies similaires. Heureusement que les popotes roulantes existent et qu’elles peuvent offrir des repas complets à faible coût aux personnes ne pouvant se déplacer.

Repenser nos collectivités

[…] Les résidences pour personnes âgées ont bien compris l’avantage d’offrir toute une gamme de services sur place, en permettant aux personnes qui y vivent, par exemple, de manger et d’obtenir leurs médicaments sans devoir affronter l’hiver. Tout en faisant des profits faramineux, ces compagnies offrent un service que les services publics n’ont pas été assez rapides à prendre en charge. Au-delà de cet enjeu précis, un impensé plus large subsiste toutefois : est-ce une bonne idée, dans un climat continental humide et froid, que des personnes vieillissantes vivent seules l’hiver et, surtout, qu’elles doivent se débrouiller seules pour subvenir à leurs besoins ? Bref, ce n’est pas l’hiver le problème, c’est notre façon de vivre et d’habiter le Québec.

En se gardant bien de la glorifier, la corésidence multigénérationnelle — qui était la norme au Québec avant les années 1950 et chez les peuples autochtones sédentaires, nomades et semi-nomades qui occupaient ce territoire avant la colonisation — est peut-être la meilleure piste de solution pour contourner le problème de la perte de mobilité hivernale des personnes vieillissantes. La solitude de ces personnes, ou plutôt leur isolement physique, est un phénomène relativement récent. L’étalement urbain, la famille nucléaire, l’isolement, le cadre bâti inadéquat et son manque de densité, le zonage inapproprié, les zones commerciales destinées aux automobiles, les déserts alimentaires et l’offre inadéquate de transports en commun contribuent tous, à leur manière, à faire de l’hiver un enfer pour plusieurs personnes. […] Il faut trouver des manières de reprendre l’idée dont tirent profit les résidences privées et repenser l’organisation spatiale de nos collectivités hors de la logique du marché : créer des zones plus densément peuplées, davantage de services de proximité ainsi que des logements abordables, sécuritaires, accessibles et intergénérationnels. La condition hivernale qui est la nôtre nécessite des mesures renforcées d’inclusion sociale. Il ne tient qu’à nous, encore une fois, de les réaliser.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Relations, décembre 2019, no 805.

 



Dans la version initiale de ce texte, les propos attribués par erreur à la géographe Anne-Marie Séguin n’ont pas été formulés par elle. Les idées énoncées dans ce texte doivent être imputées exclusivement à l’auteur de l’article, Julien Simard. Le texte a été modifié de façon à ce que l'auteur s'approprie la totalité des idées exposées. 
 

 

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3 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 19 novembre 2019 08 h 40

    Il est évident

    que l'idéal serait que les vieux résident avec leurs enfants qui en prendaient plus ou moins totalement soin, suivant leur état. Mais les enfants ne vivent plus dans le même village que leurs vieux. Jeune, je suis parti dix ans à l'étranger puis vécu en banlieue, proche de mon travail, plutôt qu'auprès de mes parents montréalais. Puis aujourd'hui j'ai deux enfants dans la quarantaine qui vivent l'un au Japon et l'autre à Lachine (pas la Chine, jeu de mots).

  • René Pigeon - Abonné 19 novembre 2019 10 h 11

    Excellente analyse, monsieur Simard !

    Vous touchez plusieurs enjeux qui méritent notre attention. Vous expliquez bien en quoi les résidences privées sont des investissements plus rentables que d'autres dans le secteur privé. Le gouvernement laisse passer une responsabilité parce qu'il trouve trop difficile de justifier des prélèvements fiscaux supplémentaires pour prendre bien soin des gens agés, mëme s'il pouvait rentabiliser l'opération !

  • Jeannine I. Delorme - Abonnée 19 novembre 2019 14 h 09

    Les vieux ou les aînés

    Quel bel article ! Je suis une aînée (une vieille) et j'ai fait l'expérience de la vie en résidence privée. Douze ans. Je vis maintenant avec une de mes filles. Je sais que ce n'est pas donné à tout le monde. Il y a toute une différence entre les deux modes de vie. Je n'ai jamais compris pourquoi les gouvernements n'encadrent pas ce commerce qui s'exerce aux dépends des gens âgés. Pour accéder aux résidences qui offrent les meilleures conditions de vie, il faut y consacrer une fortune. Avoir les "moyens". Parce que ces services sont aussi des occasions d'abus financiers. Pas étonnants que les proprios soient tous très riches. Ils le sont devenus sur le dos de leurs locataires. Et ces lieux deviennent des ghettos. Où l'extérieur ne veut pas dire grand-chose. Qui aura le courage et la détermination de changer les choses ? D'abord appliquer des règles qui mettraient obstacle aux profits scandaleux et construire des maisons moins grosses, plus intimes afin d'y créer un climat plus familial. Après avoir élevé des enfants qui contribuent à notre société après y avoir contribué eux-mêmes, il serait juste de ne plus voir ces vieux et ces vieilles mal logés, solitaires, peinant à se nourrir et à se déplacer. Il ne faut pas rêver en couleur, dira-t-on, mais il faut s'arrimer à rendre nos vielles personnes mieux armées pour traverser ces années difficiles que sont la vieillesse, la maladie et enfin, la mort.