En Bolivie, un coup d’État qui menace la démocratie

«Dans le sillon de pratiques autoritaires, Evo Morales a décidé de se représenter, d’où la perte subséquente de prestige et le mécontentement d’une partie importante de la population», souligne l'auteur.
Photo: Ronaldo Schemidt Agence France-Presse «Dans le sillon de pratiques autoritaires, Evo Morales a décidé de se représenter, d’où la perte subséquente de prestige et le mécontentement d’une partie importante de la population», souligne l'auteur.

Dans les années 1960-1970, les militaires, les oligarchies locales et l’impérialisme américain avaient semé la mort et la destruction en Amérique latine. On les appelait les « gorilles » qui ont tout détruit : peuples, institutions, économie, renvoyant l’hémisphère à l’ère des pires exactions de la période coloniale et esclavagiste.

Dans les décennies subséquentes, le vent a tourné en Amérique latine. On a appelé cela la « vague rose », menée par Lula, Hugo Chávez et finalement, en 2006, par un leader paysan du nom d’Evo Morales. Cette vague, en fin de compte, était le résultat des luttes acharnées des peuples et des mouvements populaires qui ont réussi à déstabiliser le cercle de fer imposé par les droites.

Au départ, les changements proposés sont apparus comme plutôt modérés, proposant des réformes et surtout un réalignement des politiques de l’État en faveur des couches populaires. C’est ainsi qu’au Brésil, au Venezuela, en Bolivie et ailleurs, des millions de gens sont sortis de la pauvreté abjecte.

Les droits des peuples, y compris des Autochtones (majoritaires en Bolivie), ont été reconnus. La droite, partiellement, a pris son trou. Et Washington, engouffré dans les méandres de la guerre « sans fin » au Moyen-Orient, n’était pas en mesure de tout bousculer.

Contradictions

Pendant ces bonnes années de la vague rose sont apparues peu à peu les limites et les contradictions des politiques mises en place par Lula, Morales et Chávez. Une sorte de deal était proposé avec l’oligarchie : « vous nous laissez faire des réformes pour améliorer le sort du peuple, et nous vous laissons continuer dans vos opérations financières et extractivistes ».

Plus grave encore a été le choix des Lula et Morales d’élargir le pillage des ressources, sous prétexte qu’il fallait profiter de la montée des prix du pétrole et du gaz. Certes, l’argent est rentré, mais au détriment de l’environnement et des peuples. En Bolivie par exemple, le gouvernement Morales s’est enfoncé dans une série de conflits à l’encontre de la nouvelle Constitution qu’il avait lui-même pilotée.

C’est ainsi que la crise a lentement cheminé. Elle a frappé plus tôt le Venezuela, et elle a continué au Brésil, notamment lorsque le gouvernement s’est mis dans le pétrin avec des projets pharaoniques, expulsant des communautés autochtones et des habitants dans les fameuses favelas (bidonvilles).

Mécontentement

En Bolivie, l’équipe au pouvoir a dérivé quand Evo Morales a décidé de ne pas respecter le résultat du référendum sur le changement de la constitution, qui lui interdisait de se présenter pour un troisième mandat. Dans le sillon de pratiques autoritaires, il a décidé de se représenter, d’où la perte subséquente de prestige et le mécontentement d’une partie importante de la population, y compris dans les secteurs populaires qui avaient appuyé Morales au départ.

Tout cela s’est confirmé avec la dernière élection. La majorité relative remportée par Morales s’est produite dans le contexte d’une élection fragilisée par des manipulations. Maintenant, la population est divisée. Les appuis pour Morales sont encore très forts, notamment parmi les Autochtones (60 % de la population). D’autres sont critiques, y compris au sein de sa famille politique. Pensons notamment à Pablo Solon, qui a été l’ambassadeur de la nouvelle Bolivie à l’ONU pour défendre l’appel à faire de l’environnement la grande cause mondiale et qui maintenant affirme sa dissidence.

Chaos

On se retrouve aujourd’hui avec le chaos : Morales en exil, son gouvernement disloqué, des menaces très fortes contre des mouvements populaires et des personnalités associés à la gauche, un gouvernement de « transition » de plus en plus sous l’influence d’une ultra-droite liée à l’oligarchie terrienne, bref, une énorme dérive qui pourrait aboutir au retour de la droite et de l’ultradroite, comme ce qui s’est passé en 2018 au Brésil. On peut soupçonner l’opposition de droite en Bolivie de vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain, en annihilant les avancées sociales des dernières années sous prétexte de rétablir un ordre constitutionnel.

Dans ce contexte, il faut noter le jeu hypocrite des États-Unis, toujours les premiers à dénoncer les violations de droits, mais, seulement si elles viennent de gouvernements de gauche. Quand cela vient des oligarchies et de leurs « gorilles », on trouve que c’est normal, sans doute parce que cela a si bien servi leurs intérêts dans le passé.

Le gouvernement canadien, par les énoncés de la ministre Chrystia Freeland, cultive l’ambiguïté. On n’a pas entendu madame Freeland dénoncer les énormes bourdes du président par Bolsonaro au Brésil. On n’a pas entendu le gouvernement canadien dénoncer les coups d’État survenus il y a quelques années au Honduras et au Paraguay.

La Colombie, le pays où on observe le plus d’assassinats de syndicalistes au monde, est un grand partenaire commercial du Canada. On serait plus rassurés si la politique canadienne ne prenait pas la forme de « deux poids deux mesures ». Par rapport au coup d’État — il faut bien l’appeler par son nom — qui vient de sévir en Bolivie, une condamnation claire et forte serait de mise, comme viennent de l’affirmer le Mexique, l’Uruguay, l’Argentine et plusieurs autres pays.

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3 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 15 novembre 2019 09 h 22

    Démocratie, un mot qui n’existe pas dans le vocabulaire dans les pays au sud des USA, ceci, jusqu’en Antarctique

    Pas encore les méchants capitalistes et impérialistes américains contre les bons révolutionnaires de gauche corrompus et qui se foutent des gens? Il nous semble qu’on l’a vu ce film médiocre plusieurs fois. C’est peut-être le temps de passer à autre choses.

    Ceci dit, tous les pays au sud des États-Unis n’ont jamais connu la véritable démocratie. Des conquistadores espagnols à aujourd’hui, plus ça change, plus c’est pareil. Bien oui, la Mexique condamne le supposé coup d’État en Bolivie, lui qui est le pays le plus corrompus de la planète et où décompte plus de 30 000 et plus d’assassinats par année. Wow!

    La valse des dictatures de gauche et de droite dans l’hémisphère sud des Amériques se multiplie et celles-ci sont appuyées par les USA, la Russie et maintenant la Chine. D’un côté, vous aviez les Lula, Chávez, Castro, Ortega et Morales et de l’autre, les Pinochet, Videla, Duvalier, Noriega, Fugimori et Bolsonaro. Misère. On n’y retrouve plus.

    Celui qui est démocratique aujourd’hui, deviendra, par l’usure du pouvoir absolu, le pire des despotes demain. Le meilleur exemple, la situation en Haïti. Ces pays de pacotille ou toutes les tendances s’affrontent n’ont jamais compris que le vrai pouvoir réside dans la force de la collectivité où tous font un effort pour s’en sortir. Attendre pour les autres qui ne viendront jamais n’est pas la solution.

    La dernière saga, le départ d’Evo Morales, lui qui avait subjugué la constitution du pays pour s’accrocher au pouvoir. Lui, qui pour garder le pouvoir, a permis aux oligarques boliviens et d’ailleurs, de saisir des terres de façons agressives qui ont conduit à la déforestation et à la dépossession autochtone. Il se retrouve maintenant aux bancs des accusés pour génocide environnemental.

    Les Américains quittent ce coin de la planète et ne veulent plus rien savoir de leur emprise hégémonique sur ces territoires. Nous devrions faire de même. Les vrais changements viennent toujours de l’intérieur.

  • Hélène Paulette - Abonnée 15 novembre 2019 10 h 55

    Bel exposé monsieur Beaudet.

    Vous remettez les pendules à l'heure en toute objectivité. J'aime beaucoup.

  • René Pigeon - Abonné 15 novembre 2019 11 h 26

    La partie n’est pas jouée à armes égales.

    Deux passages m’ont frappé et rappellent que la partie n’est pas jouée à armes égales.
    D’une part, le compromis (« contradictions ») entre les politiques de droite et les politiques de gauche concédé aux classes possédantes par les gouvernements favorables aux classes populaires dans l’espoir d’éviter un coup d’État, qui est tout de même advenu :
    "Pendant ces bonnes années de la vague rose sont apparues peu à peu les limites et les contradictions des politiques mises en place par Lula, Morales et Chávez. Une sorte de deal était proposé avec l’oligarchie : « vous nous laissez faire des réformes pour améliorer le sort du peuple, et nous vous laissons continuer dans vos opérations financières et extractivistes ».
    Plus grave encore a été le choix des Lula et Morales d’élargir le pillage des ressources, sous prétexte qu’il fallait profiter de la montée des prix du pétrole et du gaz. Certes, l’argent est rentré, mais au détriment de l’environnement et des peuples. En Bolivie par exemple, le gouvernement Morales s’est enfoncé dans une série de conflits à l’encontre de la nouvelle Constitution qu’il avait lui-même pilotée.
    C’est ainsi que la crise a lentement cheminé. Elle a frappé plus tôt le Venezuela, et elle a continué au Brésil, notamment lorsque le gouvernement s’est mis dans le pétrin avec des projets pharaoniques, expulsant des communautés autochtones et des habitants dans les fameuses favelas (bidonvilles)."
    D’autre part, le soutien que Washington apporte aux seuls gouvernements qui défendent des politiques de droite et d’ultradroite :
    "Dans ce contexte, il faut noter le jeu hypocrite des États-Unis, toujours les premiers à dénoncer les violations de droits, mais, seulement si elles viennent de gouvernements de gauche. Quand cela vient des oligarchies et de leurs « gorilles », on trouve que c’est normal, sans doute parce que cela a si bien servi leurs intérêts dans le passé."