Besoin de l’histoire

Sur un plan pratique, les cégeps et les universités contribuent à la formation d’une main-d’oeuvre qualifiée en histoire, main-d’oeuvre qui constitue la cheville ouvrière de toute une série d’institutions.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Sur un plan pratique, les cégeps et les universités contribuent à la formation d’une main-d’oeuvre qualifiée en histoire, main-d’oeuvre qui constitue la cheville ouvrière de toute une série d’institutions.

Nos sociétés ont besoin de l’histoire. Le lecteur de ce journal le constate tous les jours. Dans un monde où les opinions pullulent et où les fake news peuvent facilement leurrer, l’histoire, en visant une compréhension la plus véridique et la plus nuancée possible, offre des perspectives solides pour saisir les enjeux de notre temps. Elle donne sens et signification à notre situation. Elle assure des références pour agir. Elle nous prémunit aussi contre l’instrumentalisation du passé, à l’heure où les communautés de mémoire se multiplient et s’entrechoquent.

Le métier d’historien possède ainsi une pertinence cruciale pour la société québécoise. Par leurs questionnements, les praticiens de ce métier nous permettent de comprendre notre monde contemporain et de lui insuffler du sens dans l’épaisseur de la durée. Au-delà du passe-temps d’érudition et des simples connaissances pratiques, ce métier participe pleinement à la vie de la collectivité : il constitue un service public au sens fort du terme.

Ce service public s’exprime en répondant aux demandes sociales précises, telles que l’entretien d’un patrimoine, le développement d’une culture et la définition d’une appartenance commune. Les réponses historiennes à ces demandes sociales alimentent un dialogue constructif et pluriel sur ce que nous sommes comme individus et comme collectivité. Elles habilitent les citoyens, contribuant ainsi à leur participation active dans la vie civique.

Haut savoir

La pratique de l’histoire s’acquiert entre autres au cégep et à l’université, conçus comme des lieux de formation, de développement et de transmission du haut savoir. L’histoire comme discipline contribue à ce haut savoir, particulièrement en matière d’humanités, qui assure un ancrage des individus dans ce grand tumulte des êtres et du temps.

Les sociétés de demain, qui feront face à l’urgence climatique, à la rareté des ressources, au choc démographique, à la montée des inégalités et des comportements asociaux, devront faire preuve d’une résilience aussi bien économique et matérielle que culturelle. Enjeu du présent, l’histoire contribue à préserver et à transmettre la singularité et la diversité des expériences qui façonnent nos sociétés et fondent nos sentiments d’appartenance.

Sur un plan pratique, les cégeps et les universités contribuent à la formation d’une main-d’oeuvre qualifiée en histoire, main-d’oeuvre qui constitue la cheville ouvrière de toute une série d’institutions. Pensons aux musées, aux services du patrimoine, aux sociétés d’histoire, aux entreprises culturelles et touristiques, aux médias, etc.

L’avenir de cette formation est pourtant source d’inquiétude. En effet, au cours de la dernière décennie, on a observé une tendance générale à la baisse des inscriptions dans les programmes universitaires d’histoire de premier cycle à l’échelle nord-américaine. Bien que l’évolution de la fréquentation des programmes soit soumise à des fluctuations cycliques, cette diminution prend les allures d’une tendance lourde, d’autant qu’elle semble frapper plus durement l’histoire que toutes les autres disciplines de sciences humaines et sociales.

Chute historique

Les départements offrant une formation en histoire au Québec ne font pas exception à cette règle ; les effectifs étudiants y sont aussi en baisse généralisée depuis plusieurs années au premier cycle universitaire.

Les données du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur ne mentent pas. En 1992-1993, année record pour les nouvelles inscriptions dans les programmes de premier cycle, 1210 étudiants entamaient un baccalauréat en histoire au Québec, contre 600 en 2017-2018, soit une baisse de moitié au chapitre du recrutement. Après des fléchissements et des remontées, les taux d’inscriptions déclinent de 39 % depuis 2011.

Ce constat trahit une diminution effective de l’attractivité des programmes d’histoire à l’université et, peut-être, une remise en cause de leur pertinence pour les exigences professionnelles d’aujourd’hui. Étonnant paradoxe, alors que la recherche universitaire en histoire au Québec, forte de sa diversité et d’une relève, se porte plutôt bien et que l’histoire continue, à travers les divers enjeux mémoriels et patrimoniaux, de susciter un engouement dans le public.

Comment expliquer ce manifeste désintérêt de la jeunesse québécoise pour la formation en histoire au baccalauréat ? Comment y remédier ? Il est clair que, de prime abord, les pistes de solution proviendront du milieu. En effet, conçue comme un service public, l’histoire se constitue par un dialogue qui engendre la réflexion.

Ce dialogue pour trouver les solutions émanera d’abord des historiens eux-mêmes en symbiose avec la communauté des étudiants et des professionnels concernés, puis avec l’ensemble de la société québécoise.

Ce dialogue en est à ses débuts et nous voulons l’encourager, persuadés qu’il portera ses fruits au bénéfice d’une meilleure compréhension de l’histoire, puisque nous en avons tous besoin comme société.

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6 commentaires
  • Hermel Cyr - Abonné 11 novembre 2019 07 h 58

    Combattre le « pédagogisme » scolaire et le « présentisme » social par la connaissance de la durée

    Une des pistes serait que le ministère de l’Éducation exige des enseignants du secondaire qu’ils suivent des cours dans les disciplines qu’ils enseignent. Combien de cours d’histoire les enseignants de cette discipline sont-ils tenus d’avoir suivis à l’université. Lire un manuel d’histoire et faire ensuite le perroquet devant la classe n’est pas ce qu’il y a de plus édifiant pour l’enseignement. D’autant qu’une discipline aussi vaste que l’histoire, pour devenir vraiment profitable, nécessite de multiples références et un savoir assez élaboré pour jouer complètement son rôle formateur.

    Il est temps que la formation des enseignants se libère de ce pédagogisme mortifère qui se satisfait d’une formation basée sur les théories pédagogiques à la mode qui sont de peu de secours dans la vraie salle de classe. Il faut former des enseignants ayant un savoir à enseigner plutôt que des pseudo-pédagogues. C’est le contenu qui doit mener la méthode, le quoi qui doit diriger le comment, pas l'inverse.

    Au-delà, il y a aussi le « présentisme » ambiant dans la société, qui tend à faire croire que tout notre vécu actuel s’explique par lui-même, le nez collé sur l'actualité immédiate. Nos sociétés résultent d'une longue durée et l'ignorer nous empêche de la saisir véritablement. Comme disent les auteurs pertinemment, l’histoire « …donne sens et signification à notre situation. »

  • Hermel Cyr - Abonné 11 novembre 2019 08 h 04

    Combattre le « pédagogisme » scolaire et le « présentisme » social par la connaissance de la durée

    Une des pistes serait que le ministère de l’Éducation exige des enseignants du secondaire qu’ils suivent des cours dans les disciplines qu’ils enseignent. Combien de cours d’histoire les enseignants de cette discipline sont-ils tenus d’avoir suivis à l’université? Lire un manuel d’histoire et faire ensuite le perroquet devant la classe n’est pas ce qu’il y a de plus édifiant pour l’enseignement. D’autant qu’une discipline aussi vaste que l’histoire, pour devenir vraiment profitable, nécessite de multiples références et un savoir assez élaboré pour jouer complètement son rôle formateur.
    Il est temps que la formation des enseignants se libère de ce pédagogisme mortifère qui se satisfait d’une formation basée sur les théories pédagogiques à la mode qui sont de peu de secours dans la vraie salle de classe. Il faut former des enseignants ayant un savoir à enseigner plutôt que des pseudo-pédagogues. C’est le contenu qui doit mener la méthode, le quoi qui doit diriger le comment, pas l'inverse.
    Au-delà, il y a aussi le « présentisme » ambiant dans la société, qui tend à faire croire que tout notre vécu actuel s’explique par lui-même, le nez collé sur l'actualité immédiate. Nos sociétés résultent d'une longue durée et l'ignorer nous empêche de les saisir véritablement. Comme disent les auteurs pertinemment, l’histoire « …donne sens et signification à notre situation. »

  • Jacques de Guise - Abonné 11 novembre 2019 12 h 26

    L'absence de la mention du rapport identitaire au savoir est très révélatrice

    Comme c’est ironique que ce soit le texte lui-même des auteurs qui révèle la raison du désintérêt des jeunes pour l’histoire.

    Du fait de l’absence totale de la prise en considération, par les auteurs du texte, du rapport identitaire que veulent entretenir les jeunes avec le savoir historique, cette lacune explique par elle-même ce pourquoi les jeunes s’en désintéressent.

    À sa lecture, on peut dire que les auteurs se fondent plutôt sur le rapport épistémique que l’apprenant doit entretenir avec le savoir historique dans une perspective positiviste où l’apprenant doit s’approprier ce que lui transmet l’enseignant dépositaire du savoir.

    Or les jeunes aujourd’hui, percevant qu’ils doivent s’inscrire dans une société biographique dont les injonctions sociales les forcent à devenir des entrepreneurs d’eux-mêmes, entretiennent un rapport identitaire au savoir historique, c’est-à-dire un rapport au savoir qui met en jeu un rapport à soi, où apprendre fait sens par rapport à sa vie personnelle, à sa relation à l’école, à son passé, à sa généalogie, à son devenir et à la vie qu’on veut mener. Ils savent que les savoirs décontextualisés, relents de positivisme, ne les aident pas à se construire eux-mêmes comme sujets.

    Les jeunes ne sont plus dupes des langues de bois, de cette conception nuisible du langage se voulant neutre et transparent. Ils ne veulent pas rester à l’extérieur de ce qu’ils disent et écrivent, ils veulent s’engager dans un réel processus d’apprentissage impliqué.
    C’est ce rapport identitaire qui permet de se construire une conscience existentielle de soi, de se penser dans le temps et d’aller voir et de se saisir de ce qui est important pour la vie que je veux me construire pour le futur.

    Bref, les auteurs n’ont pas saisi que l’on est passé de « Apprendre l’histoire permet de mieux comprendre la société dans laquelle on vit » à « Apprendre l’histoire me permet de mieux comprendre la société dans laquelle je vis »

    • Claude Bernard - Abonné 11 novembre 2019 21 h 08

      M de Guise

      Je ne saisi pas très bien votre dernier paragraphe.
      Quelle différence faites-vous entre ¨l'histoire permet¨ et ¨l'histoire me permet¨?
      Commet dire... apprendre l'anlais permet de le lire et apprendre l'anglais me permet de le lire?
      Cette nuance m'échappe; sans doute que l'on a toujours un rapport identitaire avec nos études, mais encore?

    • Jacques de Guise - Abonné 11 novembre 2019 22 h 14

      À M. C. Bernard,

      Par l’utilisation du « me permet » et du « je vis », je veux, en terminant, souligner à nouveau l’importance de ce rapport identitaire au savoir historique qui favorise l’établissement d’un rapport interne où le sujet peut se construire, car il ne reste pas en dehors de son processus d’apprentissage, puisqu’il est imbriqué dans son expérience personnelle. Tandis que l’utilisation du « permet » et « on vit », typique d’un processus de dépersonnalisation, favorise l’établissement d’un rapport externe au savoir, ce dernier étant disjoint de la personne. Ainsi les possibilités que le sujet apprenant s’en saisisse pour se construire sont réduites significativement.

      Bref, je veux juste faire ressortir une différence entre l’objectivation positiviste et la subjectivation constructiviste.

  • Loyola Leroux - Abonné 12 novembre 2019 10 h 18

    Baisse de l’intérêt pour l’histoire et la rectitude politique !

    Vous déplorez le fait que le nombre d’étudiants en histoire a diminué de moitié depuis 20 ans. Je commence par demander, combien de diplômés en histoire travaillent comme historien ou prof d’histoire ?
    Récemment, la revue The Economist, (Bagehot, The end of history, July, 20th, 2019) dans laquelle Karl Marx écrivait en 1880, déplorait que la grande histoire, celle des grandes décisions du parlement par exemple, était remplacée par le petite histoire, celle des minorités les plus minoritaires, et que toute une génération d’historiens ne pourrait plus interpréter les faits de notre époque. Cet article explique comment les nouvelles modes (diversités, minorités) dans l’enseignement des ‘’sciences’’ humaines, comme l’histoire nuisent aux étudiants. L’article poursuit avec l’explication des nouveaux contenus en histoire. Les professeurs ne s’intéressent plus qu’aux groupes marginalisés, et non aux grands événements historiques, aux grands personnages (i.e. hommes blancs), etc. Au lieu d’étudier le fonctionnement du gouvernement, ils préfèrent parler de la vie quotidienne. ‘’Les historiens s’engagent dans la recherche des sujets les plus marginalisés possibles.’’ (ma traduction)
    Ne croyez-vous pas que les jeunes qui refusent d’étudier en histoire désirent s’éloigner de la rectitude politique ?