L'art (d'être) indiscipliné

Plusieurs de ces «marginaux», vivement habités par une passion créatrice, sont sans conteste des artistes à part entière sans pour autant devoir revendiquer le statut d'«artiste professionnel». Si la plupart ignorent les réseaux artistiques institutionnels, d'autres s'en écartent délibérément, par choix.

Le territoire québécois compte des artistes qui appartiennent au même lignage que celui de Léonce Durette, ainsi que d'autres, plus isolés, dont les oeuvres à la fois discrètes et troublantes, d'échelle moins spectaculaire, s'avèrent difficiles à dénicher. Ces artistes sont généralement autodidactes et leurs oeuvres, extrêmement variées dans leurs matériaux et leur esthétique, apparaissent foncièrement indociles et rebelles aux définitions et aux catégories artistiques et disciplinaires. C'est pourquoi nous avons choisi, pour les qualifier, l'expression «art indiscipliné».

Indisciplinés dans leur acte et dans leur style, ces artistes n'en sont pas moins fort disciplinés dans leur travail. En effet, il a sûrement fallu beaucoup de discipline à Richard Greaves, cet artiste reclus en campagne dans un rang éloigné, pour construire, à partir de matériaux recyclés et du bois tiré de vieux bâtiments, ses architectures hautement déformées qui semblent au bord de l'effondrement tout en étant parfaitement solides dans leur apparente fragilité. Il a certes fallu aussi beaucoup de discipline à Bill Anhang pour couvrir d'émail des milliers de plaquettes d'interrupteur, utiles à l'une de ses installations, allant même jusqu'à s'entourer d'assistants pour accélérer la cadence de son activité créatrice. Et beaucoup de discipline à Arthur Villeneuve pour couvrir de fresques peintes les murs de sa maison.

Un de nos défis — qui est également celui de la Société des arts indisciplinés (SAI), fondée en 1998 — consiste à explorer cet art en évitant de reprendre des étiquettes établies. Art brut, art populaire, art singulier, art outsider, cette prolifération de termes signe bien tout autant la volonté et la difficulté d'identifier et de différencier les productions qui appartiennent à des univers de création «autre». L'expression «art indiscipliné», dans un esprit de décloisonnement, vise à respecter une certaine mouvance et à mettre l'accent sur les rapprochements et les nuances entre ces oeuvres et celles qui s'inscrivent dans le champ de l'art contemporain de manière systématique.

Notre intérêt s'inscrit dans un contexte qui évolue depuis le début du XXe siècle, moment où de nombreux artistes (dont Paul Klee, Max Ernst, André Breton, Pablo Picasso) ont commencé à porter une attention spéciale aux créations enfantines et tribales, aux gravures populaires, aux collections des hôpitaux psychiatriques, cette quête étant motivée entre autres par la recherche d'une création «pure», supposée plus authentique.

C'est dans ce mouvement que Jean Dubuffet a commencé à collectionner non seulement des oeuvres associées à l'«art des fous» mais aussi des travaux réalisés par des autodidactes, des excentriques, des personnes rebelles à la culture et étrangères aux milieux artistiques. En 1945, il a donné le nom d'«art brut» à sa collection et imposé à cette appellation une clause d'exclusivité. Suivant la conception de Dubuffet, il serait possible de convenir que l'art brut puisse être inclus dans le domaine de l'art indiscipliné sans pour autant s'y réduire.

Avec l'expression «art indiscipliné», nous suggérons un regard moins ancré dans une dimension culturelle ou sociale. Ainsi, l'artiste, peu importe sa provenance, puise au coeur de la même source (désir, pulsion). La création emprunte ensuite différentes voies qui se distinguent surtout par la posture que l'artiste prend face à la (sa) création ainsi que par une façon singulière d'investir l'espace de travail. C'est notamment en fonction de ces deux axes que se décèle le caractère indiscipliné de l'oeuvre.

Le métier original transmué

D'abord, en ce qui a trait à l'espace de création, nous remarquons que les oeuvres indisciplinées s'inscrivent davantage dans la vie quotidienne des artistes, se liant ainsi étroitement à leur histoire. Le cadre de vie sert même parfois de lieu d'exposition, dans une sorte de corps-à-corps avec l'oeuvre. La maison-musée de Léonce Durette et la résidence-laboratoire de Bill Anhang en sont de belles illustrations. Ces deux artistes ont de plus transmué leur métier initial — menuisier pour le premier et ingénieur pour le second — en production artistique.

Les matériaux utilisés dans leurs oeuvres en portent d'ailleurs la marque: bois et objets recyclés pour Durette, fibres optiques, circuits électroniques et diodes électroluminescentes (LED) pour Anhang. Si une branche de l'art contemporain tend à sortir du musée pour investir un espace public (usine désaffectée, hôpital, parc, etc.), l'art indiscipliné investit quant à lui l'univers concret et intime du créateur même. Rien à voir, donc, avec l'interdisciplinarité en arts visuels (et les pratiques qui en découlent), fondés plutôt sur les liens et le dialogue instaurés par un artiste entre plusieurs disciplines.

En second lieu, nous remarquons que ces artistes adoptent une posture particulière face à la création. D'une part, ils ne revendiquent pas d'appartenance à une filiation artistique, ce qui illustre bien la prévalence, dans leur démarche, des motivations personnelles. En témoigne Charles Lacombe, qui inscrit régulièrement à l'endos de ses oeuvres les mots suivants: «Artiste hors pair. Moi je pense le soir je fais le lendemain. Je pense je fais. Je suis le seul à faire cela. Je ne copie pas sur personne. Soyez assurés de cela.» D'autre part, la quête de reconnaissance peut être soit quasi absente, soit prendre des proportions démesurées, ce qui implique une tendance à surestimer le potentiel d'une oeuvre. Citons à ce propos Bill Anhang: «Cette forme d'art est plus forte que l'énergie atomique. Les gens n'ont pas encore réalisé ceci. Les impulsions lumineuses attractives de mes oeuvres permettent de retrouver, si usage régulier, la blancheur initiale de notre esprit.»

Il y a donc une nécessité d'aller à la rencontre de ces oeuvres qui ne viennent pas spontanément à nous, et c'est dans cette optique que se situe le mandat de la SAI, qui se veut un lieu de réflexion, de documentation et de diffusion relié à cette forme d'art saisissante, en vue d'encourager sa sauvegarde et sa mise en valeur. Alors qu'en Europe et aux États-Unis des oeuvres comme celles de Scottie Wilson, Ferdinand Cheval, Henry Darger et Adolf Wölfli jouissent d'une reconnaissance et d'une protection certaines, nous sommes d'avis qu'il est temps de favoriser, au Québec et au Canada, l'intérêt pour des créations de même nature, encore méconnues.

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