Pour la réforme du participe passé

«Calquées en partie sur la langue italienne au XVIe siècle, les règles d’accord du participe passé sont inutilement complexes», soutiennent les auteurs.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Calquées en partie sur la langue italienne au XVIe siècle, les règles d’accord du participe passé sont inutilement complexes», soutiennent les auteurs.

Une petite tempête s’est déclenchée récemment sur les réseaux sociaux : faut-il réformer l’accord du participe passé en français ? Nous sommes de ceux qui pensent que oui, et nous aimerions réagir à certains propos qui ont été tenus dans les médias concernant l’idée qu’il s’agirait d’un nivèlement par le bas.

De notre point de vue d’enseignants et de didacticiens du français, toute simplification de la langue est bienvenue si elle s’appuie sur une réflexion rigoureuse et qu’elle améliore la cohérence du système. L’enjeu à long terme n’est rien de moins que l’attractivité du français comme langue seconde, et même l’attachement qu’on lui porte comme langue première […].

Calquées en partie sur la langue italienne au XVIe siècle, les règles d’accord du participe passé sont inutilement complexes et ne respectent pas la logique générale du français : c’est le seul accord qui tient compte de la position du donneur, placé avant ou après le verbe.

En outre, les règles du participe se sont complexifiées au fil du temps. Les grammairiens y ont ajouté successivement plusieurs couches d’exceptions, qui tendaient le plus souvent vers l’invariabilité, de façon à s’adapter aux sensibilités de leur époque. On voulait ajouter des nuances, mais on se souciait peu de la cohérence globale du système […].

Vers une plus grande cohérence

C’est en raison de cette situation déplorable que le Conseil international de la langue française (CILF) a proposé en 2014 une réforme des règles du participe passé, après avoir examiné différentes hypothèses au moyen d’outils statistiques. La recommandation du CILF a par la suite été approuvée par la Fédération internationale des professeurs de français (FIPF), lors de son congrès tenu à Liège en 2016.

Pour éviter de trop bouleverser les habitudes, le CILF a retenu une solution assez proche de ce que la plupart des francophones pratiquent déjà, autant à l’oral qu’à l’écrit : le participe employé avec « être », pronominal ou non, s’accordera avec le sujet ; le participe employé avec « avoir » restera invariable dans tous les cas. On passe ainsi d’une quinzaine de règles et d’exceptions à deux règles, sans aucune exception […].

Certains ont vu dans la proposition de réforme une tentative de « nivèlement par le bas », sans doute parce que ces règles seraient compréhensibles dès l’école primaire. Mais l’intention des réformateurs a peu à voir avec un objectif de réduction des échecs en orthographe, même si plusieurs enseignants espèrent que ce sera un bénéfice collatéral de la simplification. L’objectif, répétons-le, est d’abord d’améliorer la cohérence du système.

On pourrait comparer cette réforme à celle du Code de la route. Périodiquement, il devient nécessaire de réformer les règlements afin de s’adapter à une réalité qui ne cesse d’évoluer. Ainsi, il arrive qu’on modifie « vers le bas » les limites de vitesse autorisées dans certains secteurs […].

Réalité contemporaine

L’objectif principal des réformateurs est d’améliorer la cohérence du système en tenant compte de la réalité contemporaine. La représentation de la langue ayant changé depuis le XVIe siècle, les francophones perçoivent de moins en moins le participe passé employé avec « avoir » comme un adjectif : son statut verbal s’est affermi, et son invariabilité s’est répandue parallèlement dans la langue orale. Ceux qui, comme nous, ont l’oreille attentive aux accords le remarquent dans les médias, et les études statistiques le confirment. Bref, l’usage ayant évolué, les règles doivent être adaptées […].

Car ce sont bien les utilisateurs d’une langue qui la font évoluer, par une lente modification des habitudes, souvent imperceptible à l’échelle humaine, et selon des lois d’économie qui lui sont propres. Les linguistes constatent les usages, puis proposent des règles qui en rendent compte pour faciliter l’enseignement de la langue. S’il y a matière à débat, en ce moment, c’est surtout autour des programmes scolaires qu’il doit se tenir.

Soulignons-le, il n’est pas question de modifier les textes déjà publiés ni d’interdire à qui que ce soit d’appliquer les règles actuelles. Il s’agit simplement de s’entendre sur ce qu’on devrait enseigner et sanctionner à l’école. Ouvrons un peu les fenêtres pour laisser entrer l’air et faire mieux aimer notre langue à ceux qui veulent l’apprendre.

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