Berlin, ton coeur ne connaît pas de mur

Des Allemands fêtent sur le mur de Berlin, deux jours après sa chute, le 9 novembre 1989.
Photo: Tobias Schwarz Agence France-Presse Des Allemands fêtent sur le mur de Berlin, deux jours après sa chute, le 9 novembre 1989.

Il y a exactement 30 ans, le 9 novembre 1989, je me trouvais à Berlin-Ouest où j’étudiais depuis quelques années. J’ai pu y vivre un moment historique majeur de la fin du XXe siècle : la chute du mur de Berlin, l’événement symbolisant l’effondrement des régimes communistes de l’Europe de l’Est.

Depuis plusieurs mois, la marmite bouillait. Les citoyens de l’Est bravaient de plus en plus ouvertement le régime totalitaire. Ils en avaient marre de ce socialisme qui les surveillait, ne leur permettait pas de se procurer ces denrées communes à l’Ouest et, surtout, les empêchait de penser et de voyager librement.

Manifester était risqué. Quelques mois auparavant, l’armée chinoise avait mitraillé des milliers d’étudiants sur la place Tian’anmen. Je n’étais pas le seul à craindre qu’un scénario semblable se reproduise en République « démocratique » allemande (RDA).

Depuis sa fondation en 1949, 1135 personnes étaient mortes en voulant rejoindre l’Ouest, dont 140 en essayant de franchir le mur de Berlin. Les soldats avaient l’ordre de tirer à vue.

Les manifestations culminent le 4 novembre 1989, à Berlin-Est : 500 000 citoyens est-allemands expriment leur ras-le-bol. De l’autre côté du Mur, je savais que la situation avait atteint un point de non-retour. Le gouvernement de la RDA devait colmater sa banqueroute en tentant de sauver la face ?

Effondrement

Le 9 novembre, poussés dans leurs derniers retranchements, les dirigeants de la SED (Parti socialiste unifié d’Allemagne, parti unique bien sûr) organisent une conférence de presse internationale à Berlin-Est.

Les dirigeants pensèrent d’abord faciliter les départs définitifs de la RDA pour ceux qui le désiraient. Gerhard Lauter, un haut gradé de police, trouva cette proposition ridicule. On lui doit l’ajout de cette formulation à la déclaration officielle du parti : « Les voyages privés à l’étranger peuvent être demandés sans condition […]. Les motifs de refus ne seront utilisés que dans des circonstances exceptionnelles. »

Cet ajout représente la véritable origine de la chute du mur de Berlin. Il fut approuvé par la SED. Les demandes de permis pouvaient commencer dès le lendemain, le 10 novembre.

On chargea Günter Schabowski, porte-parole gouvernemental, de transmettre cette déclaration lors de la conférence de presse. Les journalistes furent médusés. L’un d’entre eux demanda : « Cette mesure est effective à partir de quand ? » Schabowski, hésitant, répondit : « À ma connaissance, c’est effectif dès maintenant. » Il se trompait.

La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Le soir même, les Berlinois de l’Est, et bientôt tous les Allemands de l’Est, se ruèrent aux différents postes-frontières, sans même demander de permis. Sous leur pression, on finit par ouvrir une à une les frontières.

Raz-de-marée

Quel choc ! Je ne m’attendais pas du tout à ce raz-de-marée. J’ai assisté à des scènes complètement surréalistes : des gens debout sur le Mur devant la porte de Brandebourg, là même où ils auraient risqué leur vie quelques heures auparavant. Il y avait du monde partout, les métros et les bus débordaient.

Les plus jeunes me demandaient où se trouvaient telle rue ou tel commerce. Certaines personnes plus âgées, émues aux larmes, n’avaient pas besoin de mon aide ; elles avaient connu le Berlin d’avant le Mur et savaient très bien se retrouver toutes seules. Je suis allé du côté Est pour me procurer quelques tomes des oeuvres complètes de Marx et de Engels dans leur belle édition de cuir ; ils ne coûtaient pratiquement rien.

Pendant les semaines et les mois qui suivirent, un bruit se fit entendre à l’approche du Mur : le bruit des marteaux et des pics s’attaquant aux 156 kilomètres de ce mur qui a entouré Berlin-Ouest pendant 28 ans.

Le soir du 9 novembre 1989, c’est le Volk de l’Allemagne de l’Est qui a fait tomber le Mur, et non les autorités en place, malgré leurs tentatives d’adoucissement. Lorsqu’on commença à parler de réunification, ce fut une tout autre histoire. J’étais sceptique face au déroulement de ce processus et l’attitude arrogante et suffisante de l’Ouest.

Il n’y a pas eu deux États égaux qui ont négocié ensemble une nouvelle constitution. Dans les faits, c’est la RDA qui a adopté la Constitution de la RFA, une sorte d’annexion. Toute cette agitation, ce délire commercial, finit par me répugner. Mais à ce moment, pendant ces premiers jours de cette nouvelle ère, l’hymne était à la joie.

Ma ville

Juin 2019. Me voilà à nouveau à Berlin, cette fois-ci avec un groupe d’étudiants pour un séjour culturel. Je leur fais visiter « ma » ville. Nous marchons sous la porte de Brandebourg. J’essaie de leur communiquer cette intense émotion d’avoir pu vivre ces moments historiques. Plein de souvenirs me reviennent en tête. Parmi d’autres, le concert pour Berlin auquel j’ai assisté le 12 novembre 1989.

Ce concert réunissait des artistes de l’Est et de l’Ouest. Joe Cocker a fait le voyage exprès. Il a soulevé la foule en chantant Unchain My Heart. Mais le moment le plus intense de cette soirée fut quand on a annoncé que l’ordre de tirer sur toute personne tentant de fuir vers l’Ouest était enfin levé. Il y avait aussi cette chanson qu’on entendait jouer à tue-tête sur le Kudamm, composée deux ans auparavant pour le 750e anniversaire de la ville : Berlin, Berlin, ton coeur ne connaît pas de mur.

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2 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 10 novembre 2019 15 h 12

    Du temps du mur...

    Dans les années 1960 je suis allé à Berlin quelques fois et j'ai traversé le mur à plusieurs reprises. C'était carrément surréaliste. Normalement on traversait au Checkpoint Charlie et c'était une véritable barrière, un fossé, entre deux manières de vivre, même si le peuple allemand était le même. Les contrôles étaient assez sérieux dans un sens comme dans l'autre et à Berlin-est il était fréquent à l'époque de voir encore des ruines de la guerre qui s'était terminée un peu plus de 20 ans auparavant. Le marché noir entre les deux Berlins était florissant car le mark est-allemand était fortement dévalué dans l'ouest. Il m'est arrivé une fois de « traverser le mur » sans les papiers requis car j'avais manqué la gare de train de Berlin-Ouest et rendu à Friedrich Straße, il fallait débarquer, c'était le terminus, à l'est. Les soldats vérifiaient les passeports et comme je n'avais pas de visa, on m'a « aimablement » escorté au commissariat le plus proche en un véhicule qui ressemblait étrangement aux voitures utilisées par la Gestapo dans les photos d'archives... pas très rassurant mais les gens de la DDR étaient quand même très gentils et curieux de parler aux gens de l'ouest. On m'a alors remis un visa assez rapidement sans plus de difficultés mais les choses étaient loin d'être aussi faciles pour les citoyens de la DDR.

    Il n'y avait pas que le mur, ce dernier est probablement le symbole le plus fort mais entre les deux Allemagnes et autour de Berlin il y avait une frontière très « robuste » avec clôtures, barbelés, champs de mine et tours de guet. Quand on passait en train, on pouvait voir les détails de la frontière et c'était très intimidant pour un jeune Canadien comme moi qui n'avais jamais connu la guerre, ni la terreur.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 10 novembre 2019 15 h 47

    « [Les citoyens de la DDR] en avaient marre de ce socialisme qui […] ne leur permettait pas de se procurer ces denrées communes à l’Ouest» (René Bolduc)

    Nous avons encore droit à une litanie de poncifs pour décrire la DDR.

    Le 9 novembre 1989, j'étais à Berlin-Ouest où j'arrivais d'un séjour de deux mois à Berlin-Est;

    Ceux de Berlin-Est de condition modeste n'avaient rien à acheter, tandis que ceux de Berlin-Ouest de condition modeste n'avaient pas l'argent pour acheter ce qui était à vendre…

    Le Mur était sans effet sur la naïveté: on songe à un État répressif, toutefois un des motifs de fuir la DDR était celui de croire que les biens de consommation vont de pair avec une fuite à l'Ouest.

    Le point de vue que l'on porte sur Berlin-Est est tributaire de notre milieu;

    Je n'ai pas attendu de me rendre à Berlin-Est pour voir des gens se plaindre de la disette; moi, la disette, je l'avais vue en région montréalaise;

    Nos «cols blancs» qui dénonçaient la misère du communisme étaient les mêmes qui crachaient copieusement sur la misère de la Cité de Jacques-Cartier.

    Comme j'avais passé l'essentiel de mon enfance en banlieue montréalaise à la frontière de Longueuil et de Ville Jacques-Cartier où une partie de la population crevait de faim toute l'année et de froid l'hiver, avec ses enfants qui allaient à l'école en haillon, les conditions d'existence des Berlinois de l'Est ne m'ont pas ému.