Pour construire le Québec du futur

La diversité contribue positivement à notre économie et notre société, estime l'auteur.
Photo: Getty Images La diversité contribue positivement à notre économie et notre société, estime l'auteur.

L’une des qualités des bons dirigeants, c’est de savoir quand revenir en arrière lorsqu’une mauvaise décision a été prise. La semaine dernière, le gouvernement Legault a annoncé la réforme de la procédure de sélection à l’immigration pour les nouveaux diplômés étrangers ayant fait leurs études au Québec.

Là où, jusqu’à il y a quelques jours, tous les nouveaux diplômés avaient la possibilité de faire une demande accélérée pour un certificat de sélection du Québec, ouvrant la voie à la résidence permanente, puis quelques années plus tard encore, à une demande de citoyenneté, cette possibilité est aujourd’hui accessible uniquement aux diplômés de formation figurant sur la liste du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) — volet diplômés.

Le 6 novembre, le gouvernement revenait — superficiellement — sur son annonce initiale, en ajoutant une « clause grand-père », afin de ne pas toucher les étudiants déjà présents au Québec. Mais sans changer la logique profonde de ce système, qui compliquera à terme l’immigration pour les jeunes diplômés étrangers au Québec.

Il serait possible de débattre de l’intérêt de cette mesure pour l’économie du Québec après avoir investi plusieurs années dans la formation d’une personne ; du désintérêt de ce que représente l’excellence de la recherche ; de l’intérêt de supprimer un processus solide ayant fait ses preuves, visant à choisir un candidat à l’immigration permanente alors que ce dernier est présent depuis plusieurs années et qu’il souhaite s’établir dans un nouveau pays d’accueil.

De débattre de la charge que représente pour un immigrant de ne pas pouvoir accéder à la résidence permanente, avec tous les inconvénients associés à l’absence de ce statut comme la difficulté d’obtenir du crédit bancaire ou une hypothèque, ce qui en fait de facto un « consommateur de seconde zone » ; de la dégradation de l’image du Québec à l’étranger qui était perçu comme une société d’accueil.

De l’incidence sur la survie de programmes universitaires qui risquent de disparaître, car perdant leur « rentabilité économique » dans une université néolibéralisée, pour cause de baisse de l’effet d’économie d’échelle en limitant le nombre total d’étudiants sur lesquels « amortir » ces programmes. Phénomène d’autant plus vrai aux cycles supérieurs. Ces sujets et d’autres encore, plusieurs les ont mis en avant ou le feront dans les jours à venir.

La liste

Mais c’est la justesse de la procédure elle-même et de ce qu’elle sous-tend comme conception de l’économie sur laquelle je m’interroge ici. Quand on observe la liste des diplômes reconnus, il y a en effet de quoi se poser des questions. Aucun diplôme en design n’y est présent malgré la difficulté des entreprises à recruter et l’importance fondamentale d’une telle discipline au niveau social et économique (par exemple Apple est fondamentalement une entreprise de design avant toute autre chose).

A contrario, l’heureux détenteur d’un baccalauréat en sciences domestiques sera admissible. Alors qu’aucun diplôme n’existe aujourd’hui sous ce nom et que le terme de « sciences domestiques » est tombé en désuétude depuis plusieurs décennies au profit d’autres dénominations. Au-delà du fait anecdotique, cela pose trois questions.

1. Comment ces listes sont-elles construites et sont-elles adaptées aux besoins des organisations et de la société ? À la vue de l’exemple donné plus haut, la procédure d’établissement de ces listes pose question.

2. Au-delà des formations techniques répondant à des besoins spécialisés, comment juger de la pertinence de formations universitaires ? Dans ces dernières, c’est souvent autant, si ce n’est plus, une capacité d’adaptation à des contextes divers qu’un métier comme tel que l’on apprend à nos étudiants.

Dit autrement, on apprend moins des techniques ou des savoirs que l’on « apprend à apprendre ». Ainsi, tous les étudiants en philosophie, en astrophysique, en sociologie, en littérature, en anthropologie (par ailleurs sur la liste des diplômes reconnus par le PEQ pour cette dernière discipline) ne deviennent pas philosophes, astrophysiciens, sociologues, écrivains ou anthropologues. Et c’est tant mieux !

Car cela permet d’avoir des professionnels dans les métiers du savoir avec des formations diverses disposant de regards se complétant et enrichissant la diversité du personnel au sein des organisations les accueillant. Rappelons que l’intérêt de cette diversité des regards avait déjà été mis en avant dès les années 1980 au niveau managérial par Gareth Morgan dans son ouvrage de référence Images de l’organisation.

Cette diversité contribue positivement à notre économie et à notre société. Cela est d’autant plus vrai lorsque l’on observe la part dynamique (c’est-à-dire la part de transformation relative à la part statique) de plus en plus importante dans la structure de l’économie, effet de l’innovation tant mise en avant par les milieux économiques et politiques.

Ce qui pose la troisième et dernière question :

3. Quelle est la vision du gouvernement du fonctionnement de l’économie ? Le PEQ correspond-il à une version XXIe siècle du Tableau économique que François Quesnay tenta de modéliser au XVIIIe siècle ? Ce projet cherchait à modéliser tous les flux de l’économie, sous-tendu par une perspective statique de l’économie. Ou la vision du gouvernement repose-t-elle sur une perspective dynamique de l’économie ?

Telle celle mise en avant par Schumpeter, où l’acteur central du capitalisme et de l’économie, l’agent de changement est l’entrepreneur ou l’intrapreneur ? Il faut se rendre compte que nombre de nos étudiants universitaires sont des intra/entrepreneurs au sens large, créant leurs voies et souvent leurs emplois (et au passage, d’autres emplois) dans une économie en mutation, numérique et mondialisée. Et donc, qu’il y a une contradiction fondamentale à vouloir complexifier (et donc diminuer) la part de travailleurs du savoir, tout en se réclamant du monde de l’entreprise, de l’innovation et de la modernité du Québec.

M. Legault, M. Jolin-Barrette, saurez-vous revenir réellement sur cette décision aberrante et contradictoire pour construire le Québec du futur ?

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