Chez nous, c’est ici

Les nouvelles restrictions à la résidence au Québec sont insoutenables, démontre l'auteure.
Photo: Getty Images Les nouvelles restrictions à la résidence au Québec sont insoutenables, démontre l'auteure.

Je suis Française. Je suis au Québec depuis cinq ans pour poursuivre un doctorat en sciences sociales dont je compte soutenir la thèse dans un an. Afin de réaliser ce projet de vie, j’ai beaucoup investi, notamment pour les frais de scolarité et pour les dépenses courantes.

Bien que l’aspect économique soit un facteur, ce n’est pas ce qui me choque le plus dans le changement des règles du Programme de l’expérience québécoise. Ce qui me choque, c’est le message qui est diffusé. Ce que j’entends, c’est que nous ne correspondons pas à ce dont le Québec a besoin. Pourtant, depuis que je suis ici, j’ai vraiment le sentiment de contribuer à cette société. J’ai un emploi. Je suis bénévole dans un centre communautaire depuis deux ans au sein de programmes interculturels.

Ma recherche doctorale porte sur un sujet totalement intégré dans la société québécoise, ce qui veut dire que je produis et diffuse de la connaissance pour le Québec. Cette activité me comble, justement, car j’ai le sentiment de m’investir pour la société. Ce qui me donne ce sentiment, ce sont les gens, leurs sourires, leur reconnaissance, quelle que soit leur origine, immigrante comme québécoise.

Bref, ce sont de vraies personnes, bien différentes du caractère impersonnel de ces nouvelles règles. À la suite de l’obtention de mon doctorat, je projetais de continuer à m’investir dans la société québécoise, entre autres en devenant professeure-chercheuse à l’université afin de transmettre du savoir aux générations futures du Québec. Mais ceci semble compromis…

Bassin d’innovation

Au-delà de mon histoire personnelle, c’est aussi la position macrosociale de ces nouvelles règles que je ne saisis pas. Quelle société québécoise est envisagée avec ces restrictions ? Ici, je parle d’une vision à moyen et à long terme. Les nouveaux diplômés et les étudiants d’aujourd’hui représentent un bassin pour l’innovation et l’économie de demain. Certes, eux ont investi beaucoup d’argent et d’énergie pour acquérir leur diplôme, mais tous les contribuables québécois ont participé à leur formation.

Par exemple, me concernant, en vertu d’accords entre le Québec et la France, mes droits de scolarité sont à la même hauteur que ceux d’un Québécois, ce qui fait que les impôts de tous les Québécois ont contribué à ma formation, sans compter quelques bourses d’excellence qui m’ont été attribuées. Je reconnais mon privilège et c’est en partie pour cela que je souhaite exprimer ma reconnaissance à la société québécoise par mon (éventuelle, si on me l’accorde) installation et travail futur.

C’est à travers des échanges comme ceci que l’on construit des sentiments d’appartenance et une société. Les Québécois ne veulent-ils pas recevoir un retour sur investissement ? Je pense que si. Et c’est pour cela que je soutiens que ces nouvelles restrictions à la résidence au Québec ne sont pas soutenables, pour qui que ce soit.

Bien que je sois étudiante, je pense également aux travailleurs touchés par ces restrictions. Les défenseurs des nouvelles règles expliquent qu’elles découlent d’une décision pragmatique qui privilégie la pénurie de main-d’oeuvre dans les régions. Je ne contesterai pas cet argument, mais je le pense incomplet.

Offres d’emploi

Le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (anciennement le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, notons le changement d’intitulé qui n’est déjà pas anodin) justifie la nouvelle liste des domaines admissibles au Programme de l’expérience québécoise par une collaboration avec le ministère du Travail.

Si une recherche sérieuse a été faite dans le cadre de cette collaboration, je pense que tous les Québécois sont en droit de demander d’où viennent les sources de telles décisions (cela va de soi pour n’importe quelle loi ; la crédibilité d’un gouvernement devrait dépendre de cela).

Quelle fut la méthode appliquée ? D’où proviennent les chiffres ? Quelles sont les limites à cette méthode ? Par exemple, à ma connaissance, moins de la moitié des offres d’emploi au Québec sont publiées et de nombreux emplois sont pourvus grâce à un recrutement par réseau social informel. Autrement dit, le fait qu’il n’y ait pas d’offres d’emploi publiées dans certains domaines veut-il dire que le Québec n’a pas besoin de nous ?

Le jour où le gouvernement répondra à mes questions, alors peut-être que je me rangerai derrière les nouvelles règles du Programme de l’expérience québécoise. Mais, en attendant, je resterai critique. Un jour, une personne m’a dit : « Si tu n’es pas totalement satisfaite de la situation au Québec, tu n’as qu’à partir. » J’ai répondu par cette question : « Se montrer critique parce qu’on veut des améliorations sociales pour une nation n’est-il pas une preuve d’un sentiment d’appartenance ? »

Chez nous, c’est ici. Et cela, aucun changement dans les règles ne nous l’enlèvera. Gardons confiance !

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9 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 6 novembre 2019 00 h 53

    Ridicule

    Un autre aspect de la question est que la liste des domaines de formation admissibles au PEQ est formée de 64 baccalauréats, mais de seulement 24 maîtrises. Par exemple, un bacc en service social est reconnu, mais pas la maîtrise! Et six des sept domaines de doctorat sont en santé, l'autre en psychologie. En fait, ces formations correspondent au niveau minimal exigé par les ordres professionnels pour être admis. Mais, l'Ordre des travailleur.euses sociaux.ales accepte aussi les titulaires d'une maîtrise! Ce n'est pas une nuisance, mais bien un atout!

    Le ridicule ne tue pas, mais il détruit des vies, dans ce cas...

  • Jean Duchesneau - Abonné 6 novembre 2019 05 h 29

    La Coalition s’effrite... l’Avenir du Québec est compromis!

    Je n'ai pas voté pour la CAQ, mais j'étais tout de même satisfait de sa première année au pouvoir. Au fond, je me "coalisais". J'avais même oublié la raison pour laquelle, il y a plusieurs années, j'avais peu d'affinité avec la manière qu'a M. Legault d'aborder les problèmes: proposant des solutions simples à des problèmes complexes. Et c'est bien le cas ici, une vision à courte de vue sans véritable mesure des tenants et aboutissants de ses décisions. Ma vie et mon travail fait en sorte que je recontre plusieurs d'entre-vous venus d'Europe, d'Affrique, d'Amérique Latine, d'Asie, quece soit comme amis de mes enfants, dans un café, dans vos lieux de travail, dans les pouponnières à "start-up", quelquefois aussi à l'université ou au cégep. Comme souverainiste, cela me réjouit tellement que vous veniez contribuer à la vitalité de notre société francophone en sol d'Amérique... celà me rassure.... celà me fait plaisir que vous nous ayez choisi.

    L'attitude du gouvernement Legault fait honte, car il n'y a pas que des jobs payantes de soudeurs qui comptent. Mais aussi et surtout l'enrichissement culturel de la part de tous les domaines du savoir humain. Je ne dis pas qu'il faille accueillir trop d'immigrants, il faut s'assurer de bien les intégrer. Toutefois, s'agissants d'étudiants de provenances étrangères, un bon bout de chemin est fait question intégration.

    Il ne faut pas lâcher le morceau pour le plus grand bien de l'Avenir du Québec.... la Coalition s'effrite!

    Jean Duchesneau,
    Consultant en R&D industrielle

    • Pierre Grandchamp - Abonné 6 novembre 2019 12 h 12

      @M. Duchesneau

      Michel David a signé une chornique:"Demi-mesures" pour qualifier ce gouvernement. La promesse de la CAQ d'organiser les élections 2022 à la proportionnelle; le recul de la CAQ sur la loi 21 non appliquée aux écoles privées; la promesse d'abolir les élections scolaires alors que les anglos vont continuer à le faire; le ridicule test des valeurs par rapport aux promesses faites.

      Jolin-Barrette devrait démissionner.

  • Cyril Dionne - Abonné 6 novembre 2019 06 h 37

    Pas le meilleur investissement

    Tous les gens qui font des études supérieures investissent temps et argent. Tous. Et devinez qui en sera le premier récipiendaire de bons salaires et d’avantages sociaux qui en découleront?

    Cela dit, un doctorat en sciences sociales visant à comprendre les relations interculturelles et le lien avec les activités des organismes sociaux et dont la recherche se déroule dans une bibliothèque n’est pas justement quelque chose de très prisée pour ceux qui subventionnent tous ces étudiants étrangers en plus des bourses. Disons poliment qu’ils ne voient pas un retour sur leur investissement, surtout si a posteriori, ceux-ci seront les premiers à les traiter de racistes et de tous les noms parce qu’ils ne sont pas d’accord avec eux comme on le voit si souvent. Chercher à devenir professeure-chercheuse dans ce domaine à l’université ne fait qu’amplifier le sentiment des contribuables qu’ils se sont fait flouer. En fait d’innovation et l’économie de demain, disons poliment que ceux qui étudient en philosophie, en sciences politiques, en sociologie, en histoire et j’en passe, ne sont pas les domaines prisés. Disons aussi qu’il n’y a pas de pénurie dans ces domaines au Québec, mais plutôt le contraire.

    Mais revenons à cette entente universitaire bilatérale qui lit le Québec et la France. Il y a 10 étudiants français pour un étudiant québécois. Nul besoin d’être comptable pour comprendre qu’on se fait avoir encore une fois. Cette entente devrait être éconduit vers le sortie ou annuler tout simplement. Les liens historiques qui liaient nos deux nations ont longtemps disparus, île de sucre oblige. Les Français, pour nous, sont des étrangers à la hauteur des autres gens qui veulent venir s’établir au Québec. Ni plus, ni moins.

    Curieusement, moi comme francophone hors Québec de la 3e génération, se démenant comme un diable dans l’eau bénite pour garder ma langue et ma culture, j’ai dû payer presque 3 fois le prix en frais de scolarité pour faire ma maîtrise au Québec.

    • Alain Pérusse - Abonné 6 novembre 2019 10 h 24

      Si Boucar Diouf était aux études aujourd'hui, on lui aurait prié de changer de plan de carrière afin qu'il puisse se faire embaucher en Beauce.. Belle façon de voir l'apport de l'immigration.

    • Cyril Dionne - Abonné 6 novembre 2019 14 h 41

      Vous avez tout faux M. Pérusse. Boucar Diouf est un homme de science. Sa carrière d'amuseur public est venue après. C'est "ben" pour dire.

      Et les Boucar Diouf bien intégrés dans la société québécoise se font très rares ces temps-ci.

    • Serge Pelletier - Abonné 7 novembre 2019 07 h 40

      Exact, M. Dionne, pour Diouf, son inégration aux us et coutumes d'ici est un fait. Mais comme la très forte majorité des "immigrés", il habite maintenant dans la région métropolitaine de Montréal, soit à Longueuil.

      Pourtant, il avait un très bon poste de professeur d'université dans le Bas-du-Fleuve.

  • Marc Davignon - Abonné 6 novembre 2019 09 h 34

    La question se pose.

    Pourquoi êtes-vous ici? Parce que votre sujet de recherche est <parfaitement intégré dans la société québécoise>? Qu’elle ait votre titre provisoire (après 5 ans de travail, vous devriez en avoir un, nous vous le souhaitons) de votre thèse? Cela nous aurait permis d'apprécier davantage vos sacrifices. De plus. Si vous être en mesure de diffuser votre connaissance ici, vous serais en mesure de la diffuser partout, la connaissance ne devrait pas avoir de frontière.

    En ce qui concerne votre <bassin d'innovation>, celui-ci est-il plus grand que ceux qui sont nés ici et qui ont fait leurs études ici? Ceci serait dommage de réduire ceci à une simple flaque. Car, ceci semble être le cas depuis le début de cette fausse polémique.

  • Paul Gagnon - Inscrit 6 novembre 2019 10 h 32

    Pas le meilleur investissement

    Un bon exemple de ce qu'avance Monsieur <Cyril Dionne - Abonné 6 novembre 2019 06 h 37> est le CRIEC (UQAM - https://criec.uqam.ca/) qui se fait une spécialité de décrier les québécois, la laïcité en particulier.

    Je constate que Monsieur Jodoin se prive toujours de sommeil pour servir la "communauté" du Devoir!
    Félicitations à notre solitaire noctanbule.