Écrire dans l’adversité

«Dans un entretien au
Photo: Leo Patrizi Getty Images «Dans un entretien au "Monde" en 2006, David Homel qualifie la littérature québécoise de "tranquille" et attribue cette fadeur au fait que la majorité des lecteurs, qui commandent l’horizon d’attente, sont des lectrices», rappelle l'auteure.

« Quand des hommes lisent des textes de Femmes, ils se préparent à subir des choses sentimentales, des rêveries de jeunes filles qui ne savent rien du monde », écrit Madeleine Ouellette-Michalska dans le numéro spécial de Liberté sur « La femme et l’écriture » (1976). Elle fait référence à un article de Jean Basile publié dans Le Devoir en avril 1975, intitulé « Encore un roman rébarbatif qu’il aura fallu lire ! ».

Dans sa critique de New Medea de Monique Bosco, le critique avoue candidement : « Chaque fois que je lis le livre d’une femme, de Marie-Claire Blais à Anaïs Nin, je sens fatalement que quelque chose m’échappe. » Entre 1975 et 1980, plusieurs critiques masculins expriment leur malaise — quand ce n’est pas du mépris — et plusieurs femmes prennent la plume pour leur répondre et défendre leurs consoeurs, posant ainsi un jalon menant à ce qu’on appellera d’abord une « critique-femme ».

Ainsi en est-il d’un article de Louise Dupré au titre sans équivoque : « L’urgence d’une critique féministe » (Le Devoir, 1979). Sa lettre s’attaque au paternalisme du critique Robert Melançon dans son compte rendu d’un texte de France Théoret : « Que ceux qui ne comprennent pas l’écriture des femmes aient du moins la décence de se taire. Le temps est venu pour eux de céder la parole à une critique féministe qui verra dans le désir des femmes autre chose que “la pire sentimentalité” et qui sondera la santé de l’écriture au féminin autrement que sur “une baisse progressive de tension” comme des docteurs. »

 
Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte paru dans la revue Liberté, automne 2019, no 325.

C’est ainsi que se met en place une critique qui déplace le cadre de lecture et le regard tout à la fois. Les années 1979 et 1980 sont des années décisives à cet égard : 1979 est la date de publication du premier essai de critique-femme publié au Québec, D’elles, de Suzanne Lamy ; en septembre 1980, Spirale publie un numéro spécial intitulé « Les femmes et la critique ».

À partir de ce moment et au cours des années suivantes, le champ s’ouvre sur de nouvelles réalités ; ce sont aussi les années qui verront fleurir le postmodernisme, dont une des valeurs primordiales est l’hétérogénéité. Cette ouverture sera favorable aux femmes et à leurs écrits.

Mais voilà, être reçue et reconnue est une chose, avoir le pouvoir de reconnaître et de légitimer en est une autre. Aussi les femmes investissent peu à peu le monde du livre. Entre-temps, deux maisons féministes ont été fondées : La Pleine Lune, en 1975 — qui délaissera peu à peu ce créneau à compter de 1992 —, et Les éditions du remue-ménage, en 1976. Avec la critique, la mise en place de maisons d’édition féministes contribue à faire augmenter la valeur des textes écrits par des femmes.

Ils sont maintenant attendus, voire recherchés : un lectorat s’est constitué. Hors du créneau féministe spécialisé, de plus en plus de femmes s’invitent dans les maisons d’édition et dans différentes instances du champ, changeant ainsi le paysage à mesure qu’elles conquièrent le pouvoir suffisant pour en infléchir les valeurs, soit à mesure qu’elles se font plus nombreuses au sein des organisations : la parole a plus de poids lorsqu’elle est partagée par plusieurs.

Sexualité

Cela ne veut pas dire que tout est gagné. On pourrait évoquer la difficile réception, au tournant des années 2000, des textes autofictionnels des femmes en ne prenant pour exemple que Nelly Arcan. Dans les nombreuses entrevues qu’elle a accordées, il semblait plus intéressant, pour les critiques, de parler d’elle plutôt que de son écriture, même si elle-même n’avait de cesse de recentrer son discours sur celle-ci.

Il est vrai que la sexualité est au coeur de ses écrits, ce qui, en soi, dérange, mais plus encore, ce qu’elle raconte déconstruit le récit phallocentré sur lequel reposent les scénarios sexuels dominants. Écrire la sexualité, c’était, pour les femmes autofictionnaires, une façon de se la réapproprier, après qu’elle eut fait l’objet de tant de fantasmes masculins ; une façon d’affirmer leur subjectivité.

Ces dernières années, où paraissent des oeuvres mettant en scène des personnes homosexuelles, bisexuelles, pansexuelles, trans, écrites par autant d’auteurs et d’autrices provenant souvent elleux-mêmes de ces « communautés », c’est par l’avènement du queer que le paysage change. Si les femmes ont proposé de nouvelles façons d’être un homme ou une femme, le queer suggère qu’on puisse refuser de devenir l’un ou l’autre ; qu’on puisse s’inventer hors des normes.

Évidemment, le climat s’est adouci ; le discrédit quasi systématique de l’écriture des femmes, la disqualification hargneuse ne se font plus entendre. Cela ne veut pas dire que le temps soit toujours au beau fixe et qu’on ne leur fasse pas sentir, à quelques occasions, leur différence.

Dans un entretien au Monde en 2006, David Homel qualifie la littérature québécoise de « tranquille » et attribue cette fadeur au fait que la majorité des lecteurs, qui commandent l’horizon d’attente, sont des lectrices. En 2017, dans Le Devoir, le critique littéraire Christian Desmeules évoque « le mystère féminin ». On ne croyait pas qu’une telle chose soit encore possible.

À coup sûr, les lectrices se demandent encore de quel mystère il est question. Plus récemment, Mathieu Bélisle, dans un numéro de la revue L’Inconvénient posant la question « L’art doit-il être moral ? », fait écho aux propos de Basile de 1975. À propos de sa lecture de L’événement d’Annie Ernaux, il formule cet aveu : « [j] e ne sais pas si je dois avoir honte de le dire, j’avais l’impression de m’avancer […] sur un terrain qui ne m’appartenait pas, d’aborder un sujet que je ne comprenais pas, ou plutôt : que je ne pouvais pas comprendre de l’intérieur ».

Il n’a certes pas à avoir honte, mais on se demande ce que ces hommes croient que les femmes « font » avec les oeuvres écrites par des hommes. Elles se trouvent aussi sur un « terrain qui ne leur appartient pas » — encore que : ne foulons-nous pas le même sol ? Il ne s’agit par ailleurs que de lire non pas pour se métamorphoser en l’autre, mais bien pour s’en approcher. N’est-ce pas ce que l’on dit toujours à propos des potentialités de la littérature 

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1 commentaire
  • Jacques de Guise - Abonné 5 novembre 2019 12 h 45

    Cette simple phrase...

    "Que je ne pouvais pas comprendre de l'intérieur", cette simple phrase est tellement révélatrice. Tout dans notre société est envisagé selon un regard extérieur grâce à la religion appelée "science". Quand on se veut sérieux, responsable et expert, c'est le regard qu'il faut adopter sinon vous faites de la littérature, ce n'est pas sérieux. C'est ainsi que le savoir, l'éducaition, les conceptions de la personne prévalantes, etc., etc., sont élaborés et envisagés.

    Pis après ça, on se demande pourquoi nos brillants systèmes, notamment celui de la justice et celui de la santé, ne parviennent pas à répondre aux besoins de nos concitoyens. La réponse est simple : CE N'EST PAS CE QU'ILS VISENT À FAIRE!!!!

    Il est grandement urgent que l'intériorité, la subjectivité, le sens reprennent leurs droits, car s'est soi-même qui donnons le sens aux choses dans les affaires humaines.