Il y a 50 ans, «Québec-Presse»

«Québec-Presse» était le fruit des efforts d’une coalition, qui n'est pas sans rappeler l'initiative de coopérative du Groupe Capitales Médias.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir «Québec-Presse» était le fruit des efforts d’une coalition, qui n'est pas sans rappeler l'initiative de coopérative du Groupe Capitales Médias.

Le Devoir nous apprenait récemment que le personnel des six quotidiens de Groupe Capitales Médias avait décidé de mettre sur pied une coopérative pour devenir propriétaire des journaux Le Soleil, Le Droit, Le Nouvelliste, Le Quotidien, La Tribune et La Voix de l’Est. La coopérative regroupera, outre le personnel, des gens et des groupes qui appuient le projet.

Cette nouvelle m’a rappelé qu’il y a 50 ans, le 19 octobre 1969, paraissait le premier numéro de Québec-Presse, le seul journal d’importance à ce jour au Québec publié par une coopérative. L’hebdomadaire, dont j’ai été l’un des modestes artisans, a vécu cinq ans ; il a marqué son époque et ma génération. Remarquable expérience de journalisme d’enquête et d’information libre et engagée, ce fut notre premier journal indépendantiste et social-démocrate à grand tirage.

L’Association coopérative des publications populaires, propriétaire de Québec-Presse, rassembla jusqu’à 3000 sociétaires, des personnes et des groupes qui achetèrent des parts sociales de 100 $ et participèrent activement à la vie du journal. Parmi les sociétaires, on comptait les grandes centrales syndicales FTQ, CSN, CEQ et leurs syndicats affiliés, qui furent les chevilles ouvrières du projet, ainsi que des groupes coopératifs comme la Fédération des caisses d’économie, la Fédération des magasins COOP et des caisses populaires Desjardins mais pas leur Fédération. S’y ajoutait une pléiade de groupes populaires, communautaires et autres organismes de la société civile.

Avec un tirage moyen de 25 000 exemplaires vendus chaque semaine et compte tenu de l’effet multiplicateur (2 à 2,5 lecteurs par exemplaire), Québec-Presse était lu par plus de 50 000 personnes. Il connut son plus fort tirage lors de la crise d’Octobre, en 1970 : 52 612 exemplaires vendus le 18 octobre, au lendemain de la mort de Pierre Laporte aux mains du FLQ.

Une gauche élargie

Québec-Presse était le fruit des efforts d’une coalition de diverses forces de changement, une gauche élargie qui voulait soutenir un journal différent. Dans la liste des personnalités qui ont signé l’appel de soutien au lancement de l’hebdo, j’ai retrouvé les noms des syndicalistes Louis Laberge et Fernand Daoust de la FTQ ; Marcel Pepin et Michel Chartrand de la CSN ; Raymond Laliberté et Matthias Rioux de la CEQ. Il y eut aussi des personnalités du Parti québécois, comme Jean-Roch Boivin, conseiller politique de René Lévesque, André d’Allemagne et Louise Harel. Fait à signaler : le président de l’exécutif national du PQ, Jacques Parizeau, fut le plus réputé et fidèle chroniqueur du journal. L’appel était aussi signé par des leaders de coopératives, des universitaires, des artistes.

On souhaitait publier un journal « libre, critique, audacieux », qui irait au fond des choses. Les journalistes jouissaient d’un régime d’autogestion et donc d’une liberté professionnelle sans pareille dans les médias. Parmi mes collègues, je veux mentionner le regretté Gérald Godin, Jacques Keable, Jacques Elliott, Micheline Lachance, Pierre Godin, Adèle Lauzon.

En dépit d’une trop faible capitalisation au départ, du boycottage des grands annonceurs — dont les gouvernements — et d’une distribution erratique, Québec-Presse publiera 252 numéros et gagnera ses lettres de créance. Il put vivre grâce au soutien constant et parfois excédé des syndicats, qui investiront un demi-million de dollars dans l’entreprise. Ils le firent à l’instigation notamment de l’infatigable président de la coopérative, Émile Boudreau, du syndicat des Métallos (FTQ). Le journal vivra aussi grâce à la générosité de l’imprimerie Journal Offset des frères Paiement et grâce au dévouement de toute l’équipe.

La mort dans l’âme, il nous fallut écrire le « 30 » final au bas de la page, le 10 novembre 1974. Québec-Presse n’aura toutefois été un échec que sur le plan financier. Il fut en effet une extraordinaire aventure journalistique, sociale et politique. Notre confrère Jacques Keable a raconté cette belle histoire dans un ouvrage paru en 2015 chez Écosociété, Québec-Presse. Un journal libre et engagé.

Jacques Parizeau expliqua avec lucidité, dans sa dernière chronique, la fin de notre voyage : « Partout et toujours dans les sociétés stables, la recherche du changement est difficile, compliquée et terriblement aléatoire. Il est facile d’être du côté du manche, du bon bord. […] C’est déjà très risqué d’être indépendantiste. Quand, en plus, on est militant sur le plan syndical, on joue avec le feu. C’est cependant ce goût du risque qui met les sociétés en mouvement. Québec-Presse a été, dans bien des milieux, une sorte de détonateur. »

Que dire de plus sinon que Québec-Presse fut à l’avant-garde des grands changements qui surviendront à la suite de l’élection du PQ tout juste deux ans plus tard, ce grand soir du 15 novembre 1976.

Je me dis aussi que si le Fonds de solidarité de la FTQ — dont j’ai été l’un des pionniers — avait existé à l’époque, notre journal aurait sans doute vécu plus longtemps et, qui sait, très longtemps… Je suis d’ailleurs heureux que le fonds soit aujourd’hui l’un des grands partenaires financiers du Devoir, le seul journal indépendant au Québec.

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1 commentaire
  • Robert Laroche - Abonné 4 novembre 2019 20 h 16

    Merci de ce rappel

    En plus des 50 ans qui séparent le deux projets il est bon de conscientiser d’autres différences dont celle qui émerge comme structure à un projet sociale et celle qui se veut un remplacement au capital qui a échouer dans son projet.

    J’ai bien conscience que d’autres variables sont à prendre en considération comme la concurrence déloyale induite par de nouveau joueur et de nouvelles technologies souhaitant participer à l’économie dominante et destructrice.

    L’économie dominante est implacable et favorise la concentration de la richesse, des savoirs et des technologies entre les mains du plus petit nombre. Elle exige la règle de domination et elle est sans état d’âme pour ceux et celles qui ne réussissent pas à ce jeu.

    Les coopératives de remplacement du capital risque d’être un cataplasme sur un projet qui a fait échec.

    Ceci dit je ne suis pas contre le projet mais je me pose des questions sur sa dimension aventurière. L’État peut chercher à sauver des emploies. Mais ce rôle ne peut-être qu’une étape pour un projet coopératif. Il est fondamentale d’avoir un projet plus significatif qui puissent tenir la route.

    La coopération, comme le syndicalisme et le socialiste ont été des réponses créatives et alternatives vers 1850 aux conditions inhumaines engendrées par la grande industrialisation de l’époque en Angleterre.

    Il est de plus en plus urgent que la société québécoise en complicité avec d’autres sociétés cherche de véritable alternative à la mondialisation destructrice tel qu’elle est pratiqué actuellement.

    Le projet d’une information juste et de qualité nécessaire à la maturation des citoyenNEs et des sociétés civiles est fondamental. C’est ce projet qu’il faut soutenir et non celui de simplement participer à un projet de participation à une mondialisation cul-de-sac.