Le Brexit, une question politique au Canada

Même si leur programme est parfois teinté d’impérialisme, le slogan des «leavers» britanniques, «Take back control», pourrait tout aussi bien convenir aux souverainistes québécois.
Photo: Daniel Leal-Olivas Agence France-Presse Même si leur programme est parfois teinté d’impérialisme, le slogan des «leavers» britanniques, «Take back control», pourrait tout aussi bien convenir aux souverainistes québécois.

Trois ans et quelques mois après le référendum du 23 juin 2016 portant sur le retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne, l’horizon s’éclaircit, mais le suspense demeure. Même si l’accord de retrait présenté par le premier ministre Boris Johnson est approuvé par le Parlement, le pays continuera à se déchirer pendant des années à propos de sa relation future avec l’Union.

Si nous avons appris une chose pendant ces années de chaos et de paralysie à Westminster, c’est que le système politique britannique est plus fragile qu’on le pensait. Et l’Union européenne plus solide qu’on le disait.

À l’été 2016, la plupart des observateurs anglo-saxons s’attendaient à ce que les 27 pays restant dans l’Union se liquéfient devant la détermination des Britanniques. À Ottawa comme à Toronto, les sympathies britanniques étaient perceptibles : le Brexit serait un succès économique tout autant que politique. Au mieux, on observait une perplexité quant à la capacité de Bruxelles de mener les négociations contre Londres.

64%
C’est la proportion de Canadiens hostiles au Brexit, qui ne recueille que 24 % d’opinions favorables, selon un sondage Nanos. Au Québec, les anti-Brexit sont aussi de 64 %, contre 70 % en Colombie-Britannique.

Dès juin 2016, le conservateur Andrew Scheer défend le Brexit au nom de la souveraineté parlementaire. Par nostalgie de l’Empire ou par mépris pour le continent, des intellectuels fédéralistes trouvent un charme inattendu aux référendums.

À l’inverse, Justin Trudeau s’exprime d’entrée de jeu contre le retrait du Royaume-Uni. Malgré une tradition plus anglophile que continentale, son gouvernement fait preuve de sagesse en fermant la porte à des négociations immédiates sur un accord de libre-échange avec Londres. Dès le début de cette saga, le Canada s’est placé derrière l’UE, avec qui il venait de signer un accord économique et commercial, l’AECG.

Fort clivage partisan

Sur le plan politique, Justin Trudeau a eu raison. Un sondage mené auprès de 1013 personnes par Nanos pour notre équipe de recherche montre qu’aujourd’hui, les Canadiens ont une vision largement négative du Brexit.

Une majorité écrasante estime que le Canada doit désormais prioriser ses relations avec l’Union sur celles avec le Royaume-Uni, autant en matière de commerce que d’environnement ou de sécurité.

Le Royaume-Uni demeure de très loin le pays européen dont les Canadiens se sentent le plus proche : 40 %, contre 18 % pour la France ou 6 % pour l’Allemagne. Pourtant, 64 % des Canadiens sont hostiles au Brexit, qui ne recueille que 24 % d’opinions favorables. Ceci s’explique en partie parce que l’Union européenne jouit d’une image très positive : 75 % des Canadiens (79 % des Québécois) aiment cette organisation — un taux de soutien plus élevé qu’en Europe même !

46%
C’est la proportion d’électeurs d’allégeance conservatrice en accord avec le Brexit.

Si Justin Trudeau a eu raison de rejeter le Brexit, Andrew Scheer n’a pas eu tout à fait tort de le soutenir. Sur cette question, le clivage partisan entre libéraux et conservateurs est très fort. 76 % des personnes qui s’identifient comme libérales, mais 43 % des conservateurs sont hostiles au Brexit.

À l’inverse, 46 % des conservateurs sont sympathiques au Brexit, contre seulement 12 % des libéraux.

En faisant exception des relations de sécurité et de défense, où 48 % accordent leur préférence à l’allié britannique dans l’OTAN, les conservateurs privilégient tout de même le continent européen à l’ancienne métropole coloniale pour coopérer en matière d’énergie, de commerce et d’investissement, et de lutte contre les changements climatiques.

Considérant la taille d’un marché européen de 450 millions de consommateurs par rapport aux 65 millions qui restent au Royaume-Uni, cette préférence exprimée par la majorité des Canadiens pour l’Union européenne, y compris chez les conservateurs, n’est guère surprenante.

Les référendums appréciés

Une dernière donnée intéressante ressort de notre sondage : 57 % des Canadiens estiment que le référendum est un bon moyen de trancher les questions difficiles comme la sortie du Royaume-Uni de l’Union. Seuls 28 % y sont opposés.

Chez les Québécois, le soutien au référendum est encore plus élevé, à 69 %. C’est peut-être ce qui explique que, malgré leur sympathie marquée à l’endroit de l’Union européenne, les Québécois ne sont pas les plus hostiles au Brexit : 64 % s’y disent défavorables, contre 70 % en Colombie-Britannique par exemple.

12%
C’est la proportion d’électeurs d’allégeance libérale en accord avec le Brexit.

En fait, les Québécois sont les plus ambivalents des Canadiens : 20 % des habitants du Québec (contre une moyenne de 13 % au Canada) disent ne pas être certains de leur position sur le Brexit. Chez les électeurs bloquistes, le taux d’incertitude montre à 35 %, 28 % sont favorables au Brexit et 37 % y sont hostiles.

Même si leur programme est parfois teinté d’impérialisme, le slogan des leavers britanniques, « Take back control », pourrait tout aussi bien convenir aux souverainistes québécois. Plusieurs semblent faire un parallèle avec le divorce entre le Royaume-Uni, un pays déjà souverain, et l’Union européenne. Un divorce qui, faut-il le rappeler, met du temps à se concrétiser.

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2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 2 novembre 2019 11 h 05

    Brexit: Bon pour l'Europe

    Le Royaume-Uni n'a joint l'Europe que tardivement, bien après les ''Six'', et à contre-coeur. Son coeur battait plutôt pour le monde anglosaxon d'Amérique et du Pacifique Sud. Il a refusé la monnaie commune et combattu toutes les tentatives d'uniformisation de la règlementation ou de politque étrangère ou de force militaire communes. Il se résignait plutôt à une sorte de souverainté-association (SA, ce terme vous rappelle-t-il quelquechose?). Mais même cette SA, c'en était trop pour les Britanniques. Le Brexit sera bon pour l'Europe, tout comme le serait le départ de la Hongrie ou peut-être même celui de la Pologne qui semble malheureusement oublier ses affinités avec les valeurs de l'Ouest.

  • Pierre G. Blanchard - Abonné 3 novembre 2019 14 h 17

    Brexit vs Québexit

    Il serait à mon avis téméraire de faire l'apologie de l'outil référendaire, alors que la situation du Brexit semble insoluble, sinon désastreuse, sur le plan de la démocratie et de l'unité nationale. Une situation que le QC et le pays auraient de la difficulté à encaisser et gérer, dans des conditions similaires.

    Un référendum remporté sans majorité claire peut-il être comparé à l'élection d'un député élu à la majorité simple ? Surtout sur une question qui décide de l'avenir d'un pays et d'une fédération. Il faut se rappeler que le Oui du Brexit l'a emporté avec 52% des voix, alors que seulement 72% des électeurs ont voté au R-U. Ce qui explique la grande confusion, la division et les déchirements qui persistent.

    De plus, la répartition géographique du vote pose problème, le Non ayant obtenu 63% en Écosse, 60% dans le grand Londres métro et 56% en Irlande du Nord. Bien qu'en 1995, plus de 98% des électeurs québécois inscrits s'étaient présentés aux urnes, le Non l'avait emporté dans la grande région de MTL, dans le Nord du QC et dans les régions limitrophes à l'Ontario, au NB et à la frontière US.

    La CAQ tire principalement son électorat des régions du Oui de 1995. Un autre référendum au QC avec le Non se concentrant dans l'Outaouais, le Grand Montréal et les autres grandes villes du QC serait-il rassembleur, si le Oui l'emportait à majorité simple ? Une réforme électoral, incl. une définition du référendum, pourrait-elle apporter réponse et être un gage d'une plus grande et efficace démocratie ?