La forteresse libérale montréalaise

«Dans 16 des 22 circonscriptions, les résultats préliminaires montrent que les candidats libéraux ont confortablement obtenu 45% des votes ou plus», note l'auteur.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne «Dans 16 des 22 circonscriptions, les résultats préliminaires montrent que les candidats libéraux ont confortablement obtenu 45% des votes ou plus», note l'auteur.

Le 21 octobre, le parti de Justin Trudeau a remporté 20 des 22 circonscriptions de l’île de Montréal et de Laval, mais n’a réussi à faire élire ses candidats que dans 15 des 56 autres circonscriptions québécoises. Il y a là de quoi alimenter bien des analyses. Limitons-nous à une seule.

Au lendemain de l’élection fédérale, nombreuses sont les personnes prêtes à affirmer que les îles de Montréal et Laval sont redevenues une forteresse libérale quasi imprenable, contrairement au reste du Québec. Est-ce exact ?

Il y a plusieurs manières d’aborder le problème. Pour éviter toutes sortes de « si », notre analyse tient pour acquise une certaine constance de l’appui aux libéraux, d’élection en élection.

À l’interrogation sur l’existence d’une forteresse libérale, il y a une réponse évidente, une réponse nuancée et une réponse plus élaborée.

Une forteresse

La réponse évidente d’abord. Globalement, les candidats libéraux ont obtenu, en moyenne, presque 50 % des votes dans les îles de Montréal et Laval. Forteresse il y a donc.

Nuançons tout de suite cette réponse, car les moyennes cachent parfois une partie de la réalité.

Dans 16 des 22 circonscriptions, les résultats préliminaires montrent que les candidats libéraux ont confortablement obtenu 45 % des votes ou plus. Forteresse, assurément, mais avec quelques bastions théoriquement prenables et une possibilité de rares sièges pour l’opposition.

La possibilité de succès aurait été bien faible, même s’il n’y avait eu qu’un candidat à la droite des libéraux et un seul à leur gauche. Or, il y avait, dans chacune des six circonscriptions restantes, au moins deux candidatures à droite des libéraux et trois candidatures qu’on peut qualifier d’opposition « progressiste ».

Puisque, dans les faits, seuls le bloquiste Mario Beaulieu et le néodémocrate Alexandre Boulerice — exceptions remarquables — ont percé la forteresse libérale, respectivement dans La Pointe-de-l’Île et Rosemont–La Petite-Patrie, il faut reconnaître que celle-ci a dans l’ensemble bien résisté.

Quelques bastions prenables

La forteresse libérale montréalo-lavalloise aurait-elle pu être davantage ébranlée — toujours en tenant pour acquise la constance de l’appui libéral ? Si l’opposition « réactionnaire » avait été unie ou si l’opposition « progressiste » n’avait pas été divisée, d’autres bastions libéraux auraient-ils pu céder ?

Répondre à cette question exige un examen plus attentif des résultats, tout préliminaires qu’ils soient.

Regardons d’abord à droite : ici, la réponse est clairement non. En effet, les votes conjugués recueillis par le Parti conservateur d’Andrew Scheer et le Parti populaire de Maxime Bernier n’ont atteint le seuil de 20 % des votes valides dans aucune circonscription de Laval ou de l’île de Montréal, sauf Mont-Royal (avec 26 %).

Regardons maintenant du côté « progressiste » : dans les six circonscriptions de l’espace montréalo-lavallois où les libéraux n’ont pas atteint le seuil des 45 %, la combinaison des votes bloquistes, néodémocrates et verts a chaque fois surpassé les suffrages libéraux. Il y avait donc là des brèches possibles dans la forteresse.

La division du vote

Dans deux circonscriptions, seulement un parti d’opposition s’est suffisamment démarqué pour damer le pion aux libéraux.

Dans les quatre autres circonscriptions théoriquement prenables (LaSalle–Émard–Verdun, Laurier–Sainte-Marie, Marc-Aurèle-Fortin et Hochelaga), la division du vote a été fatale : l’écart entre l’élu libéral et le candidat en seconde place aurait pu être comblé par une coalition des appuis progressistes. Cas le plus crève-coeur, les bloquistes, néodémocrates et verts ont totalisé 31 152 voix dans Hochelaga, loin devant la libérale Soraya Martinez Ferrada qui a été élue avec 17 779 votes (seulement 319 de plus que le bloquiste Simon Marchand). Sur papier, ces quatre circonscriptions étaient prenables, bien qu’une seule fût à portée de main : même cette brèche ne fut pas exploitée.

Que nous apprend cette analyse (que l’espace ne nous permet pas nuancer davantage) ? L’union fait la force, mais, dans notre système électoral, rêver que chaque parti d’opposition, même progressiste, oublie ses particularités pour faire front commun dans l’une ou l’autre circonscription relève du rêve éveillé.

Alors, si l’électorat libéral demeure stable d’ici la prochaine élection (une hypothèse défendable), le meilleur espoir pour l’opposition progressiste dans les îles de Montréal et Laval est l’effondrement complet des néodémocrates — bien qu’on ne puisse absolument pas prédire la proportion de néo-démocrates désabusés qui pourrait déserter vers le Bloc québécois.

Mais même ceci ne ferait pas de miracle : si, dans la région, l’appui moyen au NPD passait d’environ 14 % à 5,5 % (avec migration de la différence au BQ), cela ne donnerait que deux circonscriptions supplémentaires au Bloc (Hochelaga et Laurier–Sainte-Marie). Il resterait encore 18 bastions libéraux.

En faisant la même supposition de stabilité libérale, l’autre espoir pour l’opposition progressiste, c’est de faire voter des milliers d’électeurs indifférents ou mécontents qui s’abstiennent habituellement. Mais ça aussi, c’est peut-être rêver en couleurs !

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