L’Alberta et l’industrie pétrolière dans un cul-de-sac

«Les problèmes économiques de l’Alberta sont dus au fait qu’elle a tout misé sur le pétrole», estime l'auteur.
Photo: Daniel Barnes / Getty Images «Les problèmes économiques de l’Alberta sont dus au fait qu’elle a tout misé sur le pétrole», estime l'auteur.

De 1992 à 2010, j’ai travaillé comme conseiller principal, changement climatique, à Hydro-Québec. Une de mes tâches consistait à représenter le Québec dans les processus de consultation fédéraux. Je voudrais témoigner de certains événements qui expliquent la situation politique actuelle.

Dans un contexte électoral, divers politiciens de l’Alberta ont affirmé que le Canada est un pays divisé parce que les provinces du Québec et de l’Ontario négligent la mauvaise situation économique de l’Alberta. Sur le plan environnemental, ils ajoutent : le Québec n’a pas de leçons à donner à l’Alberta ; il est simplement chanceux d’avoir un grand potentiel hydroélectrique.

Avant de discuter de ces affirmations, précisons d’abord quelques détails techniques.

Les problèmes économiques de l’Alberta sont dus au fait qu’elle a tout misé sur le pétrole. La province a présumé que le prix du pétrole serait toujours à la hausse, alors que le prix a baissé. Dans la période de prospérité, elle n’a rien fait pour diversifier son économie.

Dans le monde, les industries pétrolières et gazières sont parfois distinctes. Au Canada, les deux industries sont très intégrées et font souvent un lobbyisme commun.

L’exploitation des sables bitumineux exige de grandes quantités d’énergie. Comme l’élite pétrolière possède aussi les entreprises gazières, toute l’énergie requise pour traiter les sables bitumineux provient du gaz. Il en résulte de fortes émissions de GES.

Revenons à l’enjeu de l’hydroélectricité. Si le Québec a développé son potentiel hydroélectrique, c’est souvent contre la volonté du Canada anglais (y compris l’Alberta), hostile au développement hydroélectrique québécois. De nombreuses critiques étaient adressées à Hydro-Québec, qui aurait constamment « maltraité » les Autochtones (faux). De 1993 à 2010, chaque fois qu’un nouveau projet hydroélectrique était à l’étude, l’industrie canadienne du gaz venait faire du lobbyisme au Québec pour affirmer que l’électricité de gaz naturel serait beaucoup moins chère. Une conséquence de ce lobbyisme est le contrat avec TransCanada Energy pour la centrale au gaz naturel de Bécancour. Depuis 15 ans, cette centrale n’a jamais vraiment fonctionné, car sa production d’électricité est trop coûteuse. Hydro-Québec doit verser une compensation de 150 millions par année à TC Energy.

Rejet catégorique

Plus important, dans les années 1990, les changements climatiques étaient déjà un enjeu majeur, et l’Association canadienne de l’hydroélectricité a démontré que l’Alberta avait un bon potentiel de développement hydroélectrique, soit environ 10 000 MW « économiquement rentables ». Ce potentiel est suffisant pour remplacer toutes les centrales au charbon et alimenter le traitement des sables bitumineux. Un tel développement aurait permis de diversifier l’économie et de réduire les GES. Mais cette option a été rejetée catégoriquement à la suite du lobbyisme fait par l’industrie pétrolière.

Dans la même période, l’Association nucléaire canadienne a proposé à l’industrie pétrolière de construire trois ou quatre centrales nucléaires pour fournir de l’énergie propre pour l’extraction des sables bitumineux. Encore un refus catégorique de l’industrie pétrolière.

En 1997-1998, le gouvernement fédéral voulait adopter des mesures pour réduire les émissions de GES. Il a mis en place un grand processus de consultation, basé sur plusieurs tables sectorielles. Je participais alors à la table qui devait proposer un système de permis échangeables. Après un an de discussions, les fonctionnaires fédéraux avaient rédigé un document détaillé qui proposait un système de permis dont les objectifs étaient très raisonnables. Le prix des permis aurait été de l’ordre de 2 $ à 5 $ la tonne de CO2 (qui équivaut à moins de 1 ¢ le litre d’essence). Et l’évolution du prix aurait été dépendante des efforts américains. Il y avait consensus en faveur d’un tel système, à une seule exception : l’industrie pétrolière. De plus, les autres tables sectorielles proposaient des mesures qui auraient aidé l’Alberta à réduire sa dépendance au pétrole : subventions à l’énergie éolienne et à de gros programmes d’économies d’énergie qui auraient réduit la demande de gaz de chauffage. Ces propositions auraient permis de diversifier l’économie de l’Alberta. Les p.-d.g. des industries pétrolières et gazières se sont alors ligués dans un lobbyisme puissant pour éliminer toute action fédérale.

Politiciens en otages

Ces exemples démontrent que l’industrie pétrolière empêche activement toute diversification économique de l’Alberta. Elle peut alors tenir en otages les politiciens provinciaux.

Et maintenant, le premier ministre de l’Alberta est prêt à faire la guerre pour des pipelines qui rendront l’Alberta encore plus dépendante d’une seule industrie. Les citoyens de l’Alberta devraient comprendre la réalité suivante : même si l’Alberta gagne cette guerre, la lutte contre les changements climatiques causera un effondrement économique encore plus grand dans 10 ou 15 ans. Plusieurs autres pays vont refuser d’acheter le brut des sables bitumineux. Plusieurs pays vont diminuer leur consommation de pétrole. Dans un marché en décroissance (même faible), les pays vont préférer acheter du pétrole traditionnel bon marché du Moyen-Orient.

Le premier ministre Kenney a donc deux options :

1. Faire la guerre pour obtenir de nouveaux pipelines et maintenir la dépendance de son économie à une seule industrie, qui devra inévitablement s’effondrer. Parler de divisions provinciales maintenant, c’est simplement se soumettre à l’industrie pétrolière, qui veut continuer de contrôler la politique fédérale.

2. Lancer un effort majeur pour diversifier son économie et trouver des moyens pour réduire les émissions de GES des sables bitumineux. Tout le reste du Canada va sûrement appuyer un tel effort.

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14 commentaires
  • Daniel Bérubé - Abonné 26 octobre 2019 03 h 40

    Il est désolant

    de voir les valeurs destructrices demeurer pour certains celles a défendre et a en favoriser le développement... Sans doute leur existance devient-elle sans valeurs, sans ces choses que la richesse venant du pétrole leur permet de posséder (exemple des salaires comparé en Alberte et au Québec).

  • Denis Paquette - Abonné 26 octobre 2019 06 h 16

    a vouloir rout dominer parfois l'on perd tout

    ils étaient tellement sur de pouvoir tout dominer avec les sables bitumineux,c'était avant que les anméricains decouvrent les gazes de schisme

  • Claude Bariteau - Abonné 26 octobre 2019 09 h 09

    Selon votre présentation, le défi est de « réduire les émissions de GES des sables bitumineux » et tout le Canada applaudira.

    Mais réduire, dites-vous, en utilisant de l'énergie hydroélectrique et nucléaire pour liquéfier les sables bitumineux. Vous ajoutez toutefois que les couts demeureront élevés et peu compétitifs sur le marché international sans oublier de souligner que ce pétrole demeurera plus polluant que le traditionnel et que les deux seront d'ici peu remplacés par des énergies renouvelables et des usages appropriés à la préservation de l'environnement et à une diminution importante des GES.

    En quelque sorte, vous écrivez que l'extraction du pétrole des sables bitumineux et sa commercialisation est dans un cul-de-sac tout en disant être persuadé que le Canada applaudira des correctifs qui seront sans effet significatif. Pourquoi alors n'invitez-vous pas le PM de l'Alberta à mettre en place une politique de diversification de l'économie et progressivement fermer l'exploitation de sables bitumineux ?

    Les multinationales du pétrole savent que cette exploitation est périmée et quittent les lieux alors que le Canada entend la maintenir à flot avec Trans Mountain et des écrans de fumée pour justifier ses décisions de courte vue. Alors inviter à applaudir des efforts de dernière minute m'apparaît aussi illusoire que des coups de baquettes magiques quand il n'importe pas d'assurer la survie de cette exploitation décriée partout, mais d'y mettre fin.

    Si le PM de l'Alberta préfère la guerre, il n'y a pas d'autres façons que de lui faire la guerre, ce que le Canada veut éviter pour jouer aux fins finauds et empêcher son implosion.

    • Cyril Dionne - Abonné 26 octobre 2019 10 h 02

      Non M. Bariteau, l'extraction du pétrole des sables bitumineux et sa commercialisation n'est pas dans un cul-de-sac; il est imposé par ceux de l'est qui en tirent sa richesse mais ne veulent pas ses contrecoups en GES. Les multinationales du pétrole ne quittent pas les lieux parce que cette exploitation est périmée, c'est parce qu'il en coûte trop cher présentement à développer. Lorsque le baril de pétrole atteindra les 100$ US, ce qui est inévitable, vous verrez tous ces capitalistes revenir au pays de l’or brun. Si ce n’était pas de la surproduction américaine en énergie fossiles, personne ne parlerait des pauvres producteurs de pétrole sale de l’ouest.

      Et on aimerait bien les accommoder s’ils veulent faire sécession au ROC. Pardieu, je les aiderais à devenir une nation autonome dans cette synergie négative d’un maelstrom qui découle d’un accident géopolitique d’une ancienne nation issue d'un empire hégémonique d'un autre continent qu’on appelle communément le Canada. Et cela semble être inévitable dans la présente conjoncture mondiale énergétique, surpopulation oblige.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 26 octobre 2019 12 h 08

      Oublier cela M. Bariteau " que les deux seront -d'ici peu- remplacés par des énergies renouvelables ", cela est une pure illusion.

      La place des énergies fossiles dans la production énergétique globale (primaire) du monde est de 82.2% (2017). En plus s'ajoute une part de 4.8% qui vient du nucléaire est aussi du non-renouvelable (c'est une ressource minérale).

      De l'autre coté les énergies renouvelables en vogues et visibles que sont le solaire et l'éolien ne représentaient que 1.8% de cette production. L'hydro-électricité, qui a ses limites de croissance, ne comptait que pour 2.4%. Pour le reste ce sont les domaines limitées de la biomasse et des déchets qui ferment ce bilan, a 9.6%.

      Au vu des efforts faits jusqu'ici il est on ne peut plus clair qu'on est très, très, très loin d'une sérieuse diminution de consommation des énergies fossiles. Et particulièrement pas pour le pétrole, vu ses propriétés de densités énergétiques et de commodité d'utilisation.

      Se ber

    • Claude Bariteau - Abonné 26 octobre 2019 12 h 24

      M. Arès, je parle du pétrole des sablesd bitumineux, ce qui est l'objet de cet article et je dis qu'il y aura des pressions pour que le recours u pétrole se fasse en respectant l'environnement, ce qui est loin d'être le cas en Alberta.

      Je dis aussi qu'il y aura des pressions en ce sens, ce qui implique un réalignement du recours actuel au pétrole pour en fsire une énergie de moins en moins prioritaire.

      M. Dionne, le pétrole dispendieux de l'ouest a bénéficié d'avantages appréciables du Canada de Chrétien et de Harper, aussi de l'Alberta. Aujourd'hui, le Canada cherche des débouchés pour en tirer des avantages. Vous dites que c'est inévitable que le prix dépasse les 100$ le baril et que ce pétrole polluant sera privilégié, ce dont je doute.

      L'inévitable est plutôt que son usage soit de plus en plus complémentaire, voire accessoire, ce que savent les grandes entreprises capitalistes qui s'investiissent déjà à assurer leurs assises avec des approches autres que tout au pétrole. Elles auront les yeux plus rivés sur le lithium et les énergies renouvelables. C'est déjà le cas des grands producteurs de pétrole du Moyen-Orient.

  • François Boucher - Abonné 26 octobre 2019 09 h 38

    Agissons avec nos décisions de consommation

    Vous souhaitez aider l'industrie pétrolière? Achetez un beau gros pickup! De préférence avec les pneus plus larges, à la suspension montée et avec la possibilité d'émettre des nuages de suie par l'échappement. À contrario, un véhicule électrique va vous permettre de boycotter efficacement et de façon permanente toute pétrolière! Votre choix comme consommateur a toute son importance. Au niveau économique, je ne comprends pas pourquoi payer plus de $30000 d'essence pour la transformer en fumée et pollution constitue un choix sensé? Quand l'alternative est de payer 10 fois moins en électricité!

    • Éric Desjardins - Abonné 27 octobre 2019 07 h 53

      Tout à fait d'accord... et je pense qu'un jour faudra y arriver à interdire les publicités sur les véhicules qui émettent de la boucane comme il a été fait jadis pour la cigarette...

      faudra juste prévoir de sérieux programmes d'éducation pour aider les gens à se forger une identité... tant le concept de possession d'un camion construit le sens de l'être dès la naissance par son omniprésence!

      C'est profondément insidieux la promotion qui est faite de toute part d'avoir SON véhicule...

  • Pierre G. Blanchard - Abonné 26 octobre 2019 09 h 47

    Bravo et merci de démystifier le pétrole de l'Alberta

    Le forage traditionnel en profondeur de petites nappes et la fracturation hydraulique comme aux USA, sont plus chers et délétères que l'extraction thermique de gisements en surface comme les sables bitumineux. Oui, tous devront mettre l'épaule à la roue. Faut-il espérer que nous pourrons émuler des pays comme l'Écosse et la Norvège qui, riches de leurs hydrocarbures, peuvent aujourd'hui financer leur transition énergétique, Mieux que garder nos ressources dans le sol et nous immoler sur l'autel de la pureté écologique. Un stratégie nationale non-partisane pourrati nous mettre davantage sur la bonne voie qu'un menu à la pièce qui risque de nous diviser encore plus.