1940-2019: Norbert Rodrigue, président du monde ordinaire

Durant la présidence de Norbert Rodrigue, la CSN a connu de très durs conflits dans le secteur privé.
Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir Durant la présidence de Norbert Rodrigue, la CSN a connu de très durs conflits dans le secteur privé.

Si on devait dire de quelqu’un qu’il est la personne à avoir le plus intégralement incarné le slogan du Front commun de 1972, « NOUS, le monde ordinaire », ce serait sans aucun doute Norbert Rodrigue, militant de la base qui a présidé la Confédération des syndicats nationaux (CSN) de 1976 à 1982 et qui est décédé le 22 octobre à l’âge de 79 ans.

Ce fils de Saint-Georges de Beauce était un diplômé de l’université de la vie, une vie syndicale hors du commun. Vice-président de la centrale de 1972 à 1976, il a été le plus jeune président à l’âge de 36 ans, obtenant 70 % des suffrages dans une élection où son adversaire était un certain Michel Chartrand. Quoique issu du secteur public — il avait fondé son syndicat à l’hôpital Sainte-Justine et avait présidé la Fédération nationale des services, la plus importante de la CSN avec ses travailleurs et travailleuses des secteurs de la santé et des services sociaux —, il avait su, très rapidement, développer des complicités avec les membres et les syndicats du secteur privé, où il était tenu en haute estime.

Arrivé très tôt sur le marché du travail, cet homme qui fut plus tard très socialement engagé avait travaillé à 14 ans, dans les années 1950, dans des camps de bûcherons, où il était aide-cuisinier, qu’on appelait à l’époque showboy. Ces racines expliquent comment il avait le contact facile avec toutes les personnes qu’il rencontrait, en particulier les plus humbles d’entre elles.

Durant sa présidence, la CSN a connu de très durs conflits dans le secteur privé. La grève dans les minoteries de Montréal en 1977 a connu de très nombreux rebondissements, dont l’adoption d’une loi anti-scabs, une première en Amérique du Nord. La fermeture en 1977 de l’usine de chocolat Cadbury, dans l’est de Montréal, a donné lieu à une formidable campagne de boycottage des produits Cadbury et Schweppes sur le thème : « Moi, j’barre Cadbury ». En 1980, c’est une grève de plusieurs mois des travailleurs forestiers qui a conduit à de grandes manifestations de solidarité, dont la Veillée de la Grande Corvée, où les Yvon Deschamps, Gilles Vigneault, Paul Piché et Claude Gauthier avaient participé à un spectacle visant à recueillir des fonds pour les grévistes. Sans oublier que sous sa présidence se sont déroulés d’importants conflits dans des médias québécois, aux postes de radio CKVL et CJMS, au quotidien La Presse et à Radio-Canada, où les journalistes ont vécu une grève de huit mois pour la qualité de l’information.

Norbert Rodrigue a aussi été un participant très actif aux trois sommets économiques organisés par le Parti québécois à Pointe-au-Pic en 1977, à Montebello en 1979 et à Québec en 1981. Il s’y est montré solidaire, mais aussi critique des initiatives gouvernementales.

Après l’adoption de la Constitution canadienne — que le Québec n’a toujours pas signée 37 ans après son rapatriement —, il avait appuyé, avec les présidents de la FTQ et de la CEQ, une déclaration affirmant que « cette Constitution n’est pas, ne peut pas être et ne sera jamais la nôtre ! »

Après avoir quitté la CSN, Norbert Rodrigue a mis ses multiples talents au développement de meilleurs services publics. De 1985 à 1988, il a été commissaire de la Commission d’enquête sur les services sociaux et de santé présidée par Jean Rochon. Il a par la suite présidé le Conseil de la santé et du bien-être et l’Office des personnes handicapées. Il a aussi occupé le poste de directeur général de la Conférence des régies régionales de la santé et des services sociaux.

Indépendantiste convaincu, c’est sous sa présidence qu’a été convoqué en 1979 un congrès extraordinaire portant sur la question nationale. La CSN prit position en faveur du OUI à l’occasion du référendum de 1980.

Ce président était un être d’une grande sensibilité et d’une grande générosité, ce qu’ont pu constater toutes les personnes qui l’ont côtoyé. Il ressentait les injustices faites aux moins bien nantis comme d’intolérables brûlures. Sa formidable éloquence était au service des causes qui faisaient avancer le bien commun. Débatteur redoutable, il avait donné beaucoup de fil à retordre au ministre du Travail, Pierre Marc Johnson, lors d’un débat télévisé d’une heure portant sur le projet de loi anti-scabs. Malheureusement, une grève de six semaines des employés de la centrale, en 1980, l’avait profondément affecté.

Dans sa dernière intervention au congrès de 1982, le président sortant avait déclaré : « Il faut enraciner, convaincre et agir. La première qualité d’un véritable révolutionnaire qui ne veut pas seulement agiter, mais transformer, c’est la patience. Je nous la souhaite à tous. Il faut bâtir une place plus grande et meilleure aux travailleurs, aux travailleuses, au monde ordinaire, au peuple. »

Il y a, de nos jours, tellement d’éloges adressés à de petits pharaons de passage qu’il faut en adresser sans réserve à un homme qui a consacré sa vie à améliorer celle des autres.

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6 commentaires
  • Lina Trudel - Abonnée 24 octobre 2019 06 h 33

    Un homme d'une grande humanité


    «un homme qui a consacré sa vie à améliorer celle des autres»
    Il n'y a pas meilleur hommage.

    Je vous ai beaucoup aimé Norbert Rodrigue
    Lina Trudel, ancienne militante de la CSN

  • Lucette Dussault - Abonnée 24 octobre 2019 10 h 20

    Il y a encore des êtres exceptionnels au service de la communauté

    Un texte élogieux remarquable pour un homme aux origines modestes mais qui a atteint les sommets en étant au service des autres. Il en faut d'autres de ce calibre pour effacer le mensonge, l'esquive, l'aveuglement,.. des nombreux leaders politiques et économiques. Le dernier paragraphe est d'une lucidité et une vérité bien dite. Les pharaons qui règnent pour leur profit, le monde en a marre!

  • Raymond Vaillancourt - Abonné 24 octobre 2019 10 h 32

    Un phrase marquante

    À une période de ma vie où les difficultés se multipliaient, Norbert m'avait lancé une phrase que je me suis souvent répété: "il peut arriver que l'on ait tort d'avoir raison !"....

    Cette phrase m'a réconcilié avec moi-même.

    Merci

    Raymond Vaillancourt

  • Diane Gélinas - Abonnée 24 octobre 2019 11 h 50

    Au revoir, mon Président

    Comme militante de la CSN à l'époque de Norbert, et présidente du Conseil Central à Beauharnois-Valleyfield, j'ai toujours apprécié la douceur de sa voix contrastant avec sa détermination féroce à défendre le monde ordinaire contre les privilégiés de ce monde.

    J'aimerais offrir mes condoléances à sa famille, à l'auteur de cet article, Michel Rioux, ainsi qu'à toutes les militantes et tous les militants qui ont eu l'immense bonheur de le côtoyer et de ressentir la force inébranlable de ce "Lion" qui protégeait plus qu'il ne rugissait, sauf devant des possédants qui abusaient et méprisaient les gens de niveau inférieur dans la hiérarchie mais tellement plus dignes de respect.

    Norbert a été le premier homme véritablement féministe que j'aie connu. En tant que rare femme présidente d'une structure régionale de la CSN en 1972, il m'a personnellement transmis l'importance des droits et responsabilités d'une élue dans le mouvement. J'ai acquis plus de connaissances durant mes années à la CSN que durant mes études universitaires ultérieures.

    Repose en paix, mon ami, tu as gagné l'amour et le respect du Québec, de tes collègues et de tout le monde ordinaire.

  • Claude Gélinas - Abonné 24 octobre 2019 13 h 31

    Placer les valeurs à la bonne place !

    Il y a, de nos jours, tellement d’éloges adressés à de petits pharaons de passage qu’il faut en adresser sans réserve à un homme qui a consacré sa vie à améliorer celle des autres. À la lecture de ce texte j'ai pensé au funéraille nationale accordée par le Gouvernement libéral au gérant de la diva québécoise. À preuve qu'un nombre élevé de Québécois ne placent pas la valeur des contributions à leur société à la bonne place.