Les infirmières passent de la détresse au combat

«En ce moment, la situation est telle qu’un gestionnaire pourrait hypothétiquement imposer des heures supplémentaires obligatoires au personnel de son milieu, et ce, tous les jours, sans contraintes», mentionnent les auteures.
Photo: iStock «En ce moment, la situation est telle qu’un gestionnaire pourrait hypothétiquement imposer des heures supplémentaires obligatoires au personnel de son milieu, et ce, tous les jours, sans contraintes», mentionnent les auteures.

Depuis le témoignage d’Émilie Ricard sur les réseaux sociaux en février 2017, des centaines d’infirmières ont pris la parole à visage découvert pour dénoncer les différentes violences qu’elles vivent au quotidien. En dépit des rares résultats tangibles sur le terrain, et ce, malgré un nouveau gouvernement, tout n’est pas aussi sombre qu’il y paraît.

Les infirmières sont, plus que jamais, présentes dans les médias traditionnels ou sur les médias sociaux et profitent ainsi d’une visibilité accrue. […] La population québécoise est désormais au fait du problème entourant les heures supplémentaires obligatoires [communément appelées temps supplémentaire obligatoire ou TSO].

Or, la détresse laisse actuellement place à des témoignages de plus en plus combatifs. De Gatineau à Québec, de Montréal à Chicoutimi, les travailleuses multiplient les actions pour défendre la qualité des services, que ce soit par des sit-in à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont ou à l’Hôpital de Gatineau, par exemple, ou par l’occupation des bureaux de la direction. Nous commençons à recenser nos besoins, mais aussi à comprendre la façon dont les violences administratives et organisationnelles influent sur les soins que nous pouvons donner. L’image de l’infirmière commence à changer. Le rôle qu’elle joue va au-delà des soins ponctuels donnés à un individu : il est aussi social.

Malgré la rareté des données disponibles au sujet des conséquences de la dernière réforme en santé et de la fameuse « pénurie d’infirmières », les soignantes connaissent bien la situation et cherchent maintenant à se faire entendre. Leur contribution est essentielle afin de dresser un portrait fidèle de ce qui se passe dans le réseau, car les indicateurs de performance ne sont pas toujours représentatifs de la situation sur le terrain.

[…]

Heures supplémentaires

Le TSO a commencé à être imposé de façon plus généralisée à la suite de la retraite forcée de milliers d’infirmières à la fin des années 1990, dans le cadre du « virage ambulatoire » — réforme majeure réalisée par le gouvernement de Lucien Bouchard qui n’a probablement eu d’égal que la réforme de Gaétan Barrette. Ce qui devait alors n’être qu’une mesure temporaire, le temps que le réseau se stabilise, fait maintenant partie intégrante du mode de gestion dans de nombreux milieux de soins à travers le Québec. Cependant, il est important de clarifier que le TSO ne relève pas exclusivement des gestionnaires. La majeure partie des gestionnaires en santé, même s’il leur incombe d’imposer le TSO, le font généralement à contrecoeur. Il s’agit d’un problème qui est d’abord politique et social.

Ironiquement, le TSO est aujourd’hui un facteur qui contribue directement à la pénurie d’infirmières. Ces dernières évitent ou quittent les milieux qui imposent systématiquement du TSO — lorsqu’elles ne quittent pas carrément la profession. À la longue, le TSO mine le moral du personnel soignant et crée une atmosphère toxique [au sein des] unités de travail. Il affecte également la vie personnelle et familiale : les responsabilités quotidiennes, comme aller chercher son enfant à la garderie ou faire l’épicerie, deviennent un cauchemar logistique. Dans la dernière année, des dizaines de travailleuses ont d’ailleurs affiché publiquement leur démission. […]

Les syndicats, plus particulièrement la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), ont mené une charge contre cette pratique abusive, mais cela ne suffit pas. Des mesures structurelles sont nécessaires. En ce moment, la situation est telle qu’un gestionnaire pourrait hypothétiquement imposer des heures supplémentaires obligatoires au personnel de son milieu, et ce, tous les jours, sans contraintes, et infliger des sanctions à tout le personnel soignant qui refuserait de rester. […]

En avril dernier, la FIQ a réussi un bon coup en exigeant une journée sans TSO. Le Tribunal administratif du travail du Québec a décidé de s’en mêler et a tranché que « le TSO ne sera donc exigé que dans les situations d’urgence et exceptionnelles qui se présenteront le 8 avril ». La FIQ, plutôt que de voir cette décision comme une défaite, l’a plutôt utilisée pour souligner que le TSO n’est justement plus une mesure utilisée dans des circonstances « d’urgence et exceptionnelles ». Le jour de la mobilisation, de nombreux citoyens, citoyennes et collègues se sont rassemblés devant des hôpitaux pour manifester leur soutien aux professionnelles en soins. La mobilisation de la FIQ a été un succès, démontrant que le TSO n’est pas une fatalité, mais un choix.

En ce sens, il est plus que temps de commencer à faire des choix bénéfiques : s’engager à éliminer le TSO afin de favoriser le recrutement et la rétention du personnel soignant ; valoriser les professions soignantes en rémunérant les stagiaires ; mettre la « patientèle » et ses besoins au centre des décisions en santé ; avoir un réseau de santé et de services sociaux transparent et accessible. Ces choix exigent du courage et de la volonté politique, mais du courage, il y en a en masse dans le réseau !

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Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue À bâbord !, novembre 2019, no 81.

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1 commentaire
  • Marc Lévesque - Abonné 22 octobre 2019 19 h 03

    Les infirmières passent de la détresse au combat

    Tout mon support. Une profession composée de gens d'une tel valeur ne mérite pas ça. Personne ne mérite ça.