Les pistes possibles pour l’aide aux médias

La part de dépenses publicitaires du gouvernement a chuté de 96% parmi les quotidiens entre 2008-2009 et 2014-2015.
Photo: iStock La part de dépenses publicitaires du gouvernement a chuté de 96% parmi les quotidiens entre 2008-2009 et 2014-2015.

Quiconque travaille au Québec dans le secteur des arts et de la culture sait que, sans subventions, ce secteur n’existerait pas. En est-il de même dans le secteur médiatique ? Plusieurs journalistes ont longtemps choisi de nier l’évidence, en oubliant commodément que, sans subventions, une bonne partie de la production télévisuelle et documentaire n’existerait pas, sans parler des magazines et des médias communautaires.

Il semblerait que la réalité nous ait rattrapés au milieu des années 2010 : en deux ans, des rencontres de la Fédération nationale des communications (qui regroupe les syndicats de journalistes de la plupart des grands médias) puis de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec ont reconnu tout haut qu’une aide financière de l’État s’imposait, sans quoi l’hécatombe qui frappait les journaux américains allait bientôt atteindre notre îlot francophone. En 2016, se formait au Québec, à l’initiative du quotidien Le Devoir, une coalition d’environ 150 journaux (8 quotidiens et la majorité des hebdomadaires privés) qui réclamait du gouvernement québécois une aide financière pour « poursuivre son virage numérique ». En 2017, une coalition canadienne de 800 éditeurs de journaux faisait une demande similaire à Ottawa. Plus modestement, une quinzaine de petits médias demandaient eux aussi, en 2016, d’être inclus dans le débat.

De quoi parle-t-on lorsqu’on parle d’aide de l’État ? En gros, de trois pistes possibles :

1) Aide financière au fonctionnement : c’est une enveloppe remise systématiquement, chaque année, à un média. Elle peut fluctuer en fonction du tirage ou d’autres critères prédéterminés, mais elle constitue une forme de revenu garanti — qui ne doit pas empêcher le média d’aller chercher en plus, des revenus de publicité ou d’abonnement. Radio-Canada et Télé-Québec sont dans cette catégorie, de même que les magazines satisfaisant aux critères du Fonds canadien pour les périodiques. Les médias communautaires reconnus comme tels par Québec ont également droit à une aide au fonctionnement du ministère de la Culture et des Communications.

2) Subvention par projet : c’est une enveloppe allouée à la pièce, sur présentation d’un projet, pour un an (ou parfois trois ans). Le projet doit être évalué par un comité ou un jury : il y a plus d’appelés que d’élus. Les subventions à la production télévisuelle (versées par Téléfilm au fédéral ou par la SODEC au provincial) sont dans cette catégorie. Ces dernières années, des projets de productions multimédias ou de baladodiffusions, de refontes de sites Web ou de contenus adaptés pour les jeunes, ont pu être lancés grâce à de telles enveloppes. Une subvention de démarrage pour un nouveau média entre aussi dans cette catégorie. Et alors que les subventions de fonctionnement aux médias relèvent toujours des mêmes ministères (Patrimoine à Ottawa, Culture à Québec), des médias sont, à l’occasion, parvenus à aller chercher des subventions par projet ailleurs (ministères de l’Éducation, de l’Économie, etc.)

3) Aide financière indirecte : au contraire des deux aides précédentes, qui nécessitent qu’un chèque soit envoyé au média, celle-ci prend, comme son nom l’indique, une forme indirecte. Historiquement, la première aide indirecte aux médias a été l’aide à l’envoi postal, qui remonte au XIXe siècle : avoir le statut de journal donnait droit à une réduction sur les envois par la poste. Plusieurs pays, dont la France, offrent des exemptions fiscales aux journaux imprimés : Médiapart s’est battu pendant plusieurs années (et a eu en partie gain de cause) pour que ces exemptions soient élargies aux médias numériques.

Chez nous, la plus visible des aides indirectes a longtemps pris la forme de publicités gouvernementales et d’avis publics. Puisque la loi oblige un gouvernement à annoncer, par exemple, ses audiences publiques en vue d’une modification à une loi ou à un règlement, le seul canal à sa disposition a longtemps été le journal local.

Il existe même une clause, à Québec, qui oblige les ministères à consacrer aux médias communautaires « un minimum de 4 % » de leur budget de placements publicitaires, bien que celle-ci ait été de moins en moins respectée au cours des années 2010.

Selon un rapport de Patrimoine Canada, entre 2008-2009 et 2014-2015, la part de dépenses publicitaires du gouvernement a chuté de 96 % parmi les quotidiens et de 21 % parmi les médias écrits communautaires, alors qu’elle a augmenté de 106 % sur Internet.

Il faut s’arrêter un instant pour prendre conscience de l’énormité de ce que ce dernier point signifie. On sait combien les médias sont tous handicapés par la fuite des revenus publicitaires vers Facebook et Google. On a pu entendre les gouvernements le déplorer, voire s’en indigner… tout en participant allègrement à cette fuite !

Il y a bien sûr, pour finir, une objection légitime à toute forme d’aide de l’État : le risque d’ingérence. C’est un risque assez facile à éviter si le contrat stipule que le média conserve son indépendance éditoriale. Mais bien sûr, on peut toujours continuer d’alléguer qu’un généreux donateur obtient de facto un contrôle sur l’information. Ce n’est pas faux, mais ce serait oublier un peu vite que c’est un argument qui a aussi été de tout temps valable pour un gros acheteur de publicités. Comme l’écrivait le professeur de journalisme américain Philip Meyer dans son livre The Vanishing Newspaper, « subventionner » la nouvelle comporte certes des risques, mais « ça ne peut pas être pire que de laisser les annonceurs le faire ».

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2 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 21 octobre 2019 07 h 14

    Favoriser la diversité

    Le texte se termine par « ça ne peut pas être pire que de laisser les annonceurs le faire ». Cela évoque l'influence de la publicité sur le contenu des médias. Mais il y a aussi une autre conséquence à l'abondance des pubs dans les médias. Indépendamment du risque d'influencer le contenu, les pubs incitent les téléspectateurs, les internautes et les lecteurs à augmenter leur consommation. Ce qui ne devrait plus être perçu comme légitime face aux problèmes environnementaux, pollutions, épuisement des ressources et changements climatiques.

    Il faut en arriver à libérer les médias des publicités qui incitent à la consommation. Ce qui ne pourra pas se faire du jour au lendemain. Il faut donc procéder par étapes. La première étape pourrait être l'ajout d'un critère important aux aides de l'État aux médias. Ne plus subventionner que les médias libres de publicités commerciales. Les médias devraient donc choisir entre le financement publicitaire et les subventions.

    Par exemple, Radio-Canada et Télé-Québec devraient cesser de diffuser des publicités commerciales. Cela augmenterait les revenus publicitaires de TVA, par exemple. Mais en retour, TVA se passerait de subventions. L'État pourrait donc augmenter ses aides aux médias sans publicité, télés et journaux. Globalement cela permettrait de favoriser la diversité et d'augmenter le nombre de médias rentables.

  • Françoise Breault - Abonnée 22 octobre 2019 12 h 54

    Autre forme de financement

    1. Au départ, il pourrait y avoir une subvention plancher pour tous les médias, sans contenu publicitaire.
    2. Revenir aux abonnements payants. Chaque personne qui s'abonne à un media, recevrait un crédit d'impôt équivalent au montant versé. Ainsi ce serait les citoyens qui auraient le contrôle sur les médias qu'ils veulent encourager.
    3. Évidemment chacun des GAFA, qui utiliserait un contenu de média, devrait verser une redevance au média en question tout comme un media qui utilise la création d'un chanteur, d'un écrivain, etc doit lui verser une compensation, compensation d'ailleurs qui devrait être augmenté d'un fort pourcentage pour rendre justice aux créateurs.