Un demi-siècle sous l’influence de Kerouac

Cinquante ans après la mort de Kerouac à l’âge de 47 ans, son héritage est peut-être le plus remarquable parmi les musiciens et les poètes.
Photo: Lisa Poole Associated Press Cinquante ans après la mort de Kerouac à l’âge de 47 ans, son héritage est peut-être le plus remarquable parmi les musiciens et les poètes.

Un des moments les plus marquants du dernier documentaire du grand cinéaste américain Martin Scorsese, Rolling Thunder Revue : A Bob Dylan Story (2019), se déroule autour de la tombe de « Ti Jean » John L. Kerouac au cimetière Edson, à Lowell, dans le Massachusetts. Nous sommes en 1975, six ans après la mort de Kerouac, et son grand chum, le poète Allen Ginsberg, accompagne le futur Prix Nobel de littérature Bob Dylan (né Robert Zimmerman) en pèlerinage improvisé entre deux spectacles de la tournée légendaire Rolling Thunder.

Les deux troubadours lisent à voix haute quelques vers funèbres du recueil Mexico City Blues de Kerouac. Le tout donne la sensation d’un transfert intergénérationnel suivi d’un silence contemplatif ; on eût dit que les pieds de Dylan prenaient racine sous la pierre tombale de Ti-Jean. Un « enracinage » mouvant qui se faufile au travers des canaux souterrains du continent d’Amérique. Comme Dylan l’a si bien dit plus tard : « I read On the Road in maybe 1959. It changed my life like it changed everyone else’s. »

Aujourd’hui, tous les livres de Kerouac sont en circulation et de plus en plus traduits en diverses langues, prenant le chemin vers d’autres rives et d’autres continents. Déjà plus de vingt livres posthumes signés Kerouac ont été publiés. Bien peu d’auteurs peuvent en dire autant. Chaque pays — et chaque lecteur — a son propre Kerouac. Il continue d’être une grande source d’inspiration pour plusieurs artistes sur la planète. Les musiciens, en particulier, semblent graviter vers les phrases jazzées de Kerouac — Grateful Dead, David Bowie, Iggy Pop, Tom Waits, Lou Reed, Patti Smith, et la liste s’allonge de nos jours avec les pop stars Katy Perry (l’hypersuccès Firework fut inspiré d’une phrase tirée d’On the Road) ou la Lana Del Rey de Brooklyn Baby et Ride. Après tout, Kerouac disait souvent : « La seule vérité, c’est la musique. »

Plusieurs films ont aussi été adaptés des oeuvres de Kerouac — Heart Beat avec Nick Nolte (1983), The Last Time I Committed Suicide avec Keanu Reeves (1997), Beat (2000), Howl (2010), On the Road (2012), Kill Your Darlings (2013), Big Sur (2013) — et d’autres vont sûrement émerger dans les années qui viennent. La machine commerciale d’Hollywood n’est pas la seule à s’être approprié Kerouac. En 1993, la compagnie GAP sortait de nouvelles affiches portant la devise « Kerouac wore khakis », et l’année dernière, Harmony Paris nous présentait sa collection de mode « Kerouac » pour l’automne-hiver 2018. Des initiatives d’un matérialisme mercantile si contraire à l’esprit de Kerouac que l’auteur s’est retourné dans sa tombe.

En avance sur son époque

Heureusement, on décèle aussi sa grande influence sur la littérature d’aujourd’hui : de plus en plus, les lecteurs veulent des témoignages esthétiques de leurs expériences authentiques. L’autofiction est de rigueur ; le grand succès du cycle de romans Mon combat de l’auteur norvégien Karl Ove Knausgård en est une preuve (On the Road manifeste d’ailleurs sa présence dans le tome 4, « Aux confins du monde »).

Kerouac était vraiment en avance sur son époque : non seulement au chapitre de la liberté d’expression personnelle et de la conscience environnementale (lire Les clochards célestes), mais aussi sur le simple plan des technologies d’écriture. Bien avant l’arrivée du traitement de texte, Kerouac a dû inventer ce fameux « rouleau » alors que nous vivons, nous, à l’heure de l’acquis technologique. Le bandeau blanc de Microsoft Word qui défile sur nos écrans comme un chemin forgé par la danse de nos doigts sur le clavier est un luxe que Kerouac n’a jamais connu… Il l’avait pourtant pressenti, cette nuit fatale d’avril 1951, quand il a « crinqué » cette feuille blanche de 120 pieds dans sa dactylo pour taper On the Road.

Ce saut vers le futur de l’écriture inspire encore les inventions de demain. Ainsi que le disait Le Monde l’année dernière, Kerouac est à la source du « premier ouvrage né d’une expérimentation de création littéraire réalisée par un réseau de neurones artificiels » : 1the Road (Jean Boîte éditions, 2018, sous la direction de Ross Goodwin). En 2014, l’allemand Gregor Weichbrodt avait déjà sorti une version GPS de On the Road : les directions GPS exactes pour les 17 527 premiers milles de route de l’odyssée légendaire de Sal Paradise.

Sa légende se répand même dans les arts plastiques. En 2017, le musée d’art MA*GA Gallarate, en Italie, exposait en grande première mondiale les peintures produites par Kerouac (Kerouac : Beat Painting), et la même année l’artiste Sharka Hyland dévoilait une nouvelle série de peintures inspirées des textes français de Kerouac à la galerie Bernard Jordan à Paris.

Cinquante ans après la mort de Kerouac à l’âge de 47 ans, son héritage est peut-être le plus remarquable parmi les musiciens et les poètes. Et ici, au Québec, depuis la sortie de ses textes français en 2016 (La vie est d’hommage, Boréal), on assiste à l’émergence de cette influence dans notre propre langue, une langue dont il admirait la puissance. Le groupe québécois Loco Locass sort sa première chanson en quatre ans, Le clan, qui nous transporte « sur la trac Kerouac » à travers la francophonie solidaire d’Amérique. En 2018, la compositrice gaspésienne Mathilde Côté amorçait l’opéra de chambre bilingue La nuit est ma femme, titre du plus beau texte français de Kerouac. De son côté, le poète et romancier David Goudrault incorporait les textes français de Kerouac dans son dernier spectacle magistral, Au bout de ta langue.

Les expérimentations littéraires avec l’oralité de son français natal nous donnent la chance de redécouvrir cet auteur dans l’intimité, un héritage étrange qui nous est familier. L’ancêtre Kerouac arrive, en retard, comme un fantôme de la diaspora québécoise qui vient chuchoter à notre oreille pour renforcer notre coeur et nous offrir une nouvelle façon d’aborder notre liberté linguistique. Un chant d’outre-tombe qui nous crie à pleine tête : Au giâble les règles !, ayez confiance en votre propre éloquence et en la richesse de vos images. En tout cas, c’est toutefois ce que me disait récemment le jeune musicien québécois Philémon Cimon.

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