Une vision trop rigide, sclérosée, du français

Denise Bombardier, à l'émission Tout le monde en parle du 6 octobre 2019
Photo: Karine Dufour Radio-Canada Denise Bombardier, à l'émission Tout le monde en parle du 6 octobre 2019

Les opinions exprimées par Mme Denise Bombardier à l’émission Tout le monde en parle, le 6 octobre dernier, ont évoqué chez moi les deux grandes visions qui s’affrontent dans le discours normatif sur le français.

Il y a, d’une part, la vision du français comme entité immuable, dont il existe une forme idéale, plus ou moins figée dans le temps et dans l’espace, et protégée par une Académie, les grammaires traditionnelles, certains dictionnaires et une armée de gardiens de la pureté de la langue et pourfendeurs du moindre usage qui s’éloigne de la sainte orthodoxie.

D’autre part, il y a cette vision plus démocratique, plus réaliste, de la langue vue comme phénomène naturel humain, qui varie naturellement dans le temps, dans l’espace, dans la société et dans l’individu et dont on peut étudier toutes les manifestations, les variantes, en les catégorisant selon leur origine et leur statut social, sans pour autant les accepter ou les rejeter à partir de l’usage et des valeurs d’une certaine élite qui depuis des siècles s’est approprié notre langue.

C’est la confusion entre ces deux réalités, contradictoires et complémentaires tout à la fois, qui est à la source de la plupart des mythes, des préjugés, qui entourent notre façon de voir la langue, et surtout de l’évaluer, d’où ce dialogue de sourds dont nous sommes si souvent témoins entre ceux qui adoptent, consciemment ou non, l’une ou l’autre de ces visions.

Et cette façon de dévaloriser, voire de démolir, l’usage du français tel qu’appris, vécu, dans une communauté particulière, avant de tenter de le reconstruire à partir d’un modèle idéalisé, est non seulement pédagogiquement inefficace, mais aussi néfaste en ce sens qu’elle accentue l’insécurité linguistique et, chez les personnes bilingues, encourage souvent l’adoption de la langue anglaise, laquelle est beaucoup moins sujette à ce genre de persécution.

La meilleure façon de pousser à l’assimilation, c’est en effet de rendre une personne mal à l’aise dans sa langue et honteuse de l’image qu’elle se fait de son utilisation. Ce qu’il faut, c’est plutôt construire sur ce qui est acquis et rendre les apprenants, par la pratique plus que par les préceptes, capables de maîtriser les divers niveaux de langue et de les utiliser selon les exigences de chaque situation.

Voici en terminant quelques citations qui dénoncent cette attitude puriste qui a tant marqué notre langue :

« Pour garder une langue pure, il n’y a qu’un seul moyen : la tuer et l’empailler. Seules sont pures les langues mortes. » Jacques Olivier Grandjouan, Les linguicides (1971).

« Nous avions ici deux langues : une qui passait pour la bonne, mais dont nous nous servions mal parce qu’elle n’était pas à nous, l’autre qui était soi-disant pleine de fautes, mais dont nous nous servions bien parce qu’elle était à nous. » Charles Ferdinand Ramuz, écrivain suisse de langue française (1968).

« Les Français n’osent plus parler leur langue parce que des générations de grammairiens, professionnels et amateurs, en ont fait un domaine parsemé d’embûches et d’interdits. » André Martinet, Le français sans fard (1969).

« On comprend alors que vivre dans une langue unique est une faiblesse, qu’une parole et une écriture trop réglées favorisent une pensée appauvrie, que le purisme et la recherche d’une stabilité sont des illusions, quelquefois amoureuses et lyriques, souvent bornées. » Alain Rey (rédacteur en chef du dictionnaire Le Robert), Mille ans de langue française (2007).

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26 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 19 octobre 2019 00 h 37

    Bien d'accord

    Mais j'aurais bien aimé que l'auteur cite au moins une personne du Québec ou de l'Acadie (ou des deux!). Par exemple, Anne-Marie Beaudoin-Bégin a écrit trois livres qui vont dans ce sens, dont un qui est paru ce mois-ci, «La langue racontée - S'approprier l'histoire du français». Le livre «À l’ombre de la langue légitime – l’Acadie dans la francophonie» d’Annette Boudreau est aussi digne de mention. Il y en a sûrement d'autres que je ne connais pas...

  • Johanne Archambault - Abonnée 19 octobre 2019 06 h 46

    Pleine terre et fleurs en pot

    Toutes les langues évoluent, c'est normal, simplement. En France même (où il n'est pas absolument unifié), le français actuel n'est pas celui du 19e siècle, il n'est même plus celui d'il y a quelques décennies. L'usage gouverne, et les vrais grammairiens le reconnaissent volontiers (sinon les petits maîtres). Vous savez bien que, d'une édition à l'autre des dictionnaires, le lexique change, et il en va de même, moins visiblement, de la "grammaire": ainsi, en français, certaines conjonctions (et locutions) de subordination sont tombées en désuétude et le subjonctif a parfois cédé devant l'indicatif (ex.: avec quoique).

    Il s'agit dans ce cas d'une évolution "de l'intérieur", accomplie par un organisme vivant en communication directe er constante avec un vaste milieu, qui l'alimente. Disons que le français en France est comme une plante en pleine terre.

    Il en va autrement dans le cas des petits groupes francophones vivant dans une société anglophone majoritaire qui définit les caractéristiques de la vie commune par la simple force du nombre. Ceux-là vivent dans deux langues, par nécessité. Ils n'utilise pas tout le temps leur langue, la "conservent" au prix de beaucoup d'efforts (comme une fleur en pot, à laquelle il faut tout apporter). Ils ne la créent plus guère, c'est-à-dire que le renouvellement naturel de leurs modes d'expression (commandé par de nouvelles réalités, par la recherche d'expressivité...) les amène à un langage reposant sur le "génie" de deux langues à la fois. À dose massive, ce processus mène à l'assimilation, que la qualité du français métissé soit critiquée ou non. Je suis d'accord avec vous sur le fait que les critiques minent la fierté et accélèrent l'abandon. Mais le mépris a bien d'autres visages, et la langue n'est qu'un de ses prétextes. Du moment qu'un groupe diffère de la majorité, il y est exposé.

  • Raymond Labelle - Abonné 19 octobre 2019 07 h 25

    Oui, avec cette nuance: l'évolution peut aussi être le signe d'une assimilation en cours.

    La pénétration de la langue conquérante peut aussi être une manifestation d'une réalité socio-économique dans un mouvement vers l'assimilation à cette dernière. L'équilibre entre résister à l'assimilation et ne pas être trop puriste peut donc être délicat.

    Dans le temps où Mme Bombardier était plus jeune, préserver la qualité du français au Québec (son milieu) était aussi une modalité de la lutte contre l'assimilation appréhendée (et réelle), une des formes de la résistance à cette pente glissante. Bien sûr, Mme Bombardier pourrait aussi comprendre qu'il s'agit d'une question d'équilibre. Mais on peut lui accorder que, dans l'évolution de la langue, il est possible de voir en partie dans certains cas une manifestation d'un chemin, d'une étape, vers l'assimilation.

    Mais l'excès de répression puriste, même bien intentionné. peut avoir l'effet contraire à celui désiré, comme l'auteur le mentionne, c'est-à-dire, contribuer à une honte de soi, pour des gens déjà dévalorisés et accablés, qui donne le goût de lancer la serviette, surtout que l'assimilation est un chemin plus facile. Des gens qui ont besoin plutôt d'appui et d'encouragement (je parle des francophones hors-Québec) et dont on devrait aussi reconnaître le caractère héroïque.

    Équilibre délicat.

  • Françoise Labelle - Abonnée 19 octobre 2019 07 h 52

    Une langue appartient à ceux qui la parlent

    Le sociolinguiste Labov notait que les jeunes noirs américains étaient muets en classe et intarissables dans la cour d'école où il pouvaient parler librement la variante anglaise du noir américain. On connaît le même phénomène avec le rap et le slam en français avec les inventions étonnantes d'un MC Solaar. Pour plusieurs, il s'agit d'un des facteurs expliquant le désintérêt des garçons pour l'école. Surtout qu'un autre sociolinguiste, Trudgill, montrait habilement que la «mauvaise façon» de parler est l'idéal masculin caché.
    Mme Bombardier se sert de la langue mais on peut se servir d'une auto sans rien connaître en mécanique. Sait-elle que l'enfant apprend sa langue dès la naissance et le code orthographique beaucoup plus tard? Sait-elle que les langues sont par nature imprécises, contrairement aux langages informatiques, parce que les langues sont faites pour être utilisées en contexte? La précision est dans la façon dont on l'emploie en précisant les innombrables interprétations possibles qui trahissent ce qu'on veut dire. Sait-elle que les langues sont basées sur la métaphore qui est un emploi «dévoyé»? Site, navigateur, souris, virus, etc... sont tous des termes détournés de leur sens original par la métaphore, qui est essentielle pour s'adapter à de nouvelles situations. La métaphore est une aptitude humaine qui échappe depuis longtemps aux algorithmes. Sait-elle quel est l'impact du découpage linguistique en ce qui concerne les termes moindrement abstraits et sait-elle où le langage est située dans le cerveau humain? Il y a une abondante littérature sur toutes ces questions.
    La plupart des membres de l'Académie sont des utilisateurs de la langue. Sont-ils capables de répondre à ces questions?

    • Jean-Charles Morin - Abonné 19 octobre 2019 20 h 07

      "Une langue appartient à ceux qui la parlent." - Françoise Labelle

      Bien d'accord. Le problème réside dans le fait que beaucoup de Canadiens qui se disent francophones ne la parlent pas.

  • Cyril Dionne - Abonné 19 octobre 2019 08 h 56

    Allez vous coucher et bonne retraite

    Bon. Comparer la langue française parlée en France d’il y a 50 ans ou moins avec celle que l’on entend en Ontario, si on est chanceux, est tout simplement ridicule. Il faudrait sortir des tours d’ivoire de temps en temps et aller sur le plancher des vaches.

    Contrairement à cher monsieur, comme Franco-Ontarien de 3e génération, j’ai enseigné dans les écoles françaises en Ontario et on ne parlait pas d’un français peuplé de régionalisme, mais bien de l’anglais tout court. En fait, les écoles françaises étaient des écoles d’immersion pour refranciser les enfants des parents qui avaient volontairement abandonné leur langue. Ce réveil soudain à leurs origines françaises n’avait rien de noble; c’était tout simplement pour avantager leur enfant professionnellement plus tard. Enfin, la moitié des élèves qui fréquentaient les écoles où j’ai enseigné dans le nord de l’Ontario, la région la plus francophone de cette province, étaient des anglophones en bonne et due forme, et ceci, dans des communautés qui se vantaient d’avoir 30 et 40% de francophones de leur population.

    Personne en Ontario ne dévalorise personne qui parle français puisque plus personne ne parle français. Personne en Ontario encourage l’adoption de la langue anglaise, on appelle tout simplement cela l’assimilation volontaire. Comment pouvez-vous garder votre langue lorsque vous travaillez et socialiser en anglais tout le temps et penser que par magie, vous allez garder votre langue? Une langue, ça se vit.

    Mme Bombardier avait raison sur toute la ligne. Ici, on ne dit pas de parler langue de Molière à un niveau qui satisfasse les grands prêtres de la très sainte rectitude linguistique, mais bien de la parler par cœur. Et sur cela, c’est terminé hors Québec.

    En passant M. Calvé, j’étais à l’Université d’Ottawa dans la même classe de français que des étudiants québécois. Disons poliment que j’en ai arraché de réapprendre ma langue à un niveau universitaire. Vous ne rendez service à personne.

    • Marc Therrien - Abonné 19 octobre 2019 10 h 30

      Avez-vous bien lu, calmement, le texte de M. Calvé? Si vous ne faites pas partie des puristes qui déplorent la qualité actuelle du français parlé et écrit de la jeune génération, qu'elle soit québécoise ou canadienne-française, vous devriez vous entendre minimalement avec lui. Par ailleurs, je comprends que votre sympathie voire votre affection pour Denise Bombardier est au-delà de l'amour pour la langue française.

      Marc Therrien

    • Gaetane Derome - Abonnée 19 octobre 2019 13 h 45

      Vous avez raison M.Dionne,
      Comme Québécoise j'ai vécu dans le Nord de l'Ontario,dans une région ou supposément existait toujours une communauté francophone.En fait,dans cette communauté ceux qui parlent le français par coeur sont les gens âgés.Les enfants ne veulent plus parler français couramment.Les jeunes qui parlent un peu français,nous parlent plutôt un franglais.Dans les commerces là-bas si vous ne parlez pas anglais il est difficile de vous débrouiller.De même pour l'accès à des soins santé.
      L'assimilation fonctionne..