Système d’éducation: analyses simplistes, conclusions abusives

«En réalité, les écarts entre les résultats des élèves les moins performants et les élèves les plus performants sont très similaires au Québec et dans les autres provinces», notent les auteurs.
Photo: Catherine Legault Le Devoir «En réalité, les écarts entre les résultats des élèves les moins performants et les élèves les plus performants sont très similaires au Québec et dans les autres provinces», notent les auteurs.

Le rapport du mouvement L’école ensemble paru il y a quelques jours dépeint le système d’éducation du Québec comme un cancre en matière de lutte contre les « inégalités ». Il s’agit d’une déclaration tranchante qui manque cruellement de nuance, d’autant que les analyses sur lesquelles elle s’appuie sont incomplètes et trompeuses. Nos propres travaux montrent que les inégalités dans les résultats aux tests internationaux sont bien présentes au Québec, mais qu’elles ne sont pas plus marquées qu’ailleurs au Canada. Nous constatons de plus que nos élèves les plus en difficulté réussissent généralement mieux. Il est faux d’affirmer sans l’ombre d’un doute que le système d’éducation au Québec n’atténue pas les inégalités de réussite scolaire et même pire, qu’il les exacerbe. Les faiblesses du rapport relèvent de trois aspects : le traitement des données, la méthodologie et l’interprétation des résultats.

Portrait incomplet

Les consultants qui ont mené les compilations pour le compte de L’école ensemble utilisent les données de 2015 du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA). Le PISA est une enquête internationale qui évalue les habiletés et les connaissances des jeunes de 15 ans. L’enquête, dirigée par l’OCDE, est menée tous les trois ans depuis 2000. À partir de tests en mathématiques, en lecture et en sciences, on souhaite déterminer si les jeunes ont acquis les connaissances et les habiletés essentielles à leur pleine participation citoyenne. Lorsqu’il s’agit de tirer des enseignements à partir de données probantes, une démarche rigoureuse requiert de s’appuyer sur plusieurs cycles d’enquêtes lorsqu’ils sont disponibles et comparables. En s’appuyant sur les données de 2015 — et 2015 seulement —, on offre un portrait incomplet de la situation, d’autant plus que la représentativité des données de 2015 pour le Québec est moins bonne que pour les autres années.

L’indicateur de statut socioéconomique provincial compilé pour le rapport n’est pas fiable. La mesure de statut socioéconomique se base sur un indice lui-même dérivé d’informations fournies par l’élève sur la profession et le niveau d’éducation de ses parents, ainsi que sur les biens matériels et culturels dont il dispose à la maison. La mesure globale évaluée au niveau du pays sert à comparer les niveaux de vie à l’échelle internationale. Nos travaux ont montré qu’au niveau provincial, cette mesure est très volatile : elle augmente et baisse d’un cycle à l’autre, ce qui est aberrant. Il est irréaliste que le statut socio-économique varie à ce point sur une période de trois ans. D’autres mesures disponibles dans PISA existent et sont plus appropriées à des fins de comparaisons interprovinciales.

Que pouvons-nous réellement conclure des données PISA ?

Nous avons mené plusieurs analyses à partir de l’ensemble complet des données PISA de 2000 à 2015 disponibles au Centre interuniversitaire québécois de statistiques sociales (CIQSS). Un certain nombre de constats émergent.

Plusieurs constats

Il est vrai que notre système d’éducation n’élimine pas les inégalités de réussite scolaire, et nous le déplorons. Mais il est faux de dire que notre système d’éducation exacerbe ces inégalités, et même que le système québécois est le pire au Canada en matière de lutte contre les inégalités. D’ailleurs, à notre connaissance, aucune étude n’a pu démontrer un lien de causalité entre le système d’éducation et les inégalités.

En réalité, les écarts entre les résultats des élèves les moins performants et les élèves les plus performants sont très similaires au Québec et dans les autres provinces. Les écarts varient un peu selon le cycle de l’enquête et selon qu’on examine les tests en mathématiques, en lecture ou en sciences, mais en règle générale les écarts de performance sont en fait moins prononcés au Québec qu’ailleurs au Canada. De plus, l’écart entre les élèves plus défavorisés et les autres n’est pas plus grand au Québec qu’ailleurs au Canada, il est comparable. Et ceci est vrai que l’on utilise l’éducation des parents ou l’indice social des professions des parents pour classer les élèves des plus défavorisés aux plus favorisés.
 

Enfin, les élèves les moins performants au Québec sont pratiquement toujours plus performants que leurs pairs du reste du Canada. Ce constat est aussi valable pour nos élèves les plus performants : ils sont généralement meilleurs. Donc nos élèves les plus en difficulté ne sont pas désavantagés par rapport à leurs pairs dans le reste du Canada ; au contraire, ils réussissent mieux ! Nos enseignants font une différence positive en préparant mieux les élèves québécois qu’ailleurs au Canada. On devrait être fiers de nos enseignants.

Intervenir avant l’entrée à école

Bien sûr, beaucoup de travail reste à faire. Parce que oui, il y a encore des jeunes qui ont des difficultés à l’école, notamment les garçons. Oui, on a le taux de décrochage le plus élevé au pays même si les compétences sont là, et qu’on a fait des progrès importants dans la dernière décennie.

Enfin, il est important de reconnaître que les inégalités n’apparaissent pas magiquement à l’entrée à l’école ou durant le parcours scolaire. Les inégalités sont présentes dès la naissance et même avant parfois ! Pour réduire les inégalités, il faut intervenir bien avant l’entrée à l’école. Il faut investir plus dans les tout-petits en difficulté et leurs parents. Il faut s’attaquer à la pauvreté des parents et assurer un milieu de vie favorable, que ce soit en matière d’habitation, d’emploi ou de soutien social.

Investir en éducation fait une différence, surtout pour les jeunes des milieux défavorisés. C’est vrai au Québec, comme ailleurs au Canada. Méfions-nous des analyses qui servent surtout à discréditer le système québécois, à le rejeter en bloc, sans même reconnaître ses points forts.

NDLR: Une petite modification a été apportée à ce texte après la mise en ligne.

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5 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 15 octobre 2019 09 h 56

    Est-ce que le mouvement L’école ensemble pourrait aller se coucher?

    Ce ne sont pas les cancres en matière de lutte contre les « inégalités » dans le système scolaire qui doit être en jeu, mais « les paresseux, les fainéants, les nonchalants et les oisifs » des générations d’enfants rois supportées par les générations de parents rois où tous doivent réussir sans y mettre aucun effort.

    « Ben » oui ce phénomène n’est pas propre au Québec, mais bien partout dans les sociétés riches. Or, c’est le statut socioéconomique des parents, ainsi que les biens matériels et culturels dont ils disposent à la maison qui sont les facteurs déterminants en éducation. Tout cela pour dire que l’école commence à la maison et si le développement émotionnel, social et cognitif de l’enfant à parti de stimuli positifs était nul et non avenu dans son environnement familial, ce n’est pas l’école qui fera la différence. On impute beaucoup trop d’importance et de responsabilité à l’école. En fait, c’est la déresponsabilisation des parents qui est le problème majeur en matière d’inégalités en éducation. Les 5 premières années de la vie d’un enfant sont cruciales et la composition du caractère, des habitudes et de la personnalité de l’enfant à apprendre et où on peut apporter des changements majeurs, décroissent chronologiquement avec l’âge. Si c’était un « cancre » en 1ère année, les chances sont bonnes pour qu’il le soit à la fin du secondaire. Et tous les investissements monétaires n’y changeront pas grand-chose à la fin de l’adolescence de celui-ci.

  • Gilles Roy - Abonné 15 octobre 2019 12 h 07

    Copie propre

    Le rapport du mouvement L’école ensemble n'aura pas convaincu les habitués du domaine (euphémisme, ici), et cet article vaut beaucoup mieux, au niveau méthodologique notamment. N'empêche, deux petits soucis. Lorsque l'on cause de «nos élèves les plus en difficulté», il aurait été pertinent d'ajouter que l'on cause des élèves qui ont passé le test, puisqu'il se peut ici que leur meilleure réussite dépende justement du fait que des élèves encore plus en difficulté en aient été écartés (vieux truc ici, si vous voulez afficher un taux de réussite élevé, assurez vous de ne faire participer que les élèves susceptibles de réussir). Ensuite, ce passage «Oui, on a le taux de décrochage le plus élevé au pays». Mouais. J'aurais enlevé. On rappelera ici que ce fameux indice canadien ne repose que sur une information auto-rapportée, et que tous ne s'entendent pas sur ce qu'il importe alors de rapporter.

  • Sylvie Demers - Abonnée 15 octobre 2019 14 h 18

    La réussite scolaire...

    ...contrairement à sa définition commence bien avant la scolarisation...Que les CLSC se préoccupent des futures mères,dès le début de la grossesse,afin de les outiller et de leur fournir les connaissances et habiletés nécessaires (minimalement).au développement optimal de l’enfant ã naître. Cette prise en charge serait un bon début pour tenter de prévenir plutôt que « guérir » une situation qui ,autrement,est difficile à corriger...!

  • Michel Petiteau - Abonné 16 octobre 2019 11 h 56

    Capital humain

    Ce qui, en marge de l’article, à gauche, en-dessous du nom des auteurs, m’a surpris, mais pas étonné, c’est l’existence d’un « Groupe de recherche sur le capital humain ».

    Capital humain : cela me paraît, à moi qui ne suis pas économiste, faire partie d’une catégorie qui renferme également le capital immobilier, ou encore le capital financier, chacun étant un capital matériel, une chose.
    Mais un capital humain? Je suis allé consulter le site https://www.lexilogos.com/francais_dictionnaire.htm, mon portail lexical par défaut. Je saisis le mot « capital », clique sur « Trésor ». Puis je choisis l’option « substantif » avant de poursuivre. Enfin je clique sur l’onglet « Proxémie ». J’aime ce genre d’image, cette constellation de mots, qui évoque un « mind mapping », et qui, pour moi, déclasse tous les Larousse, les Robert et les autres. Une image qui vaut mille mots, et bien davantage. Repérez le mot « capital », tout en bas, en vert. Le terme le plus proche est « cheptel ».

    Le cheptel, c’est-à-dire le bétail. D’ailleurs, la photo qui accompagne l’article représente des vaches, devant leur mangeoire, dans une étable. Éducation, élevage, même affaire.
    (P.S. Ça c’était hier, le 15 octobre. Depuis, au moins une autre photo est apparue, pour disparaître à son tour. Mais la photo originale, celle des vaches dans une étable, est disponible page https://www.ledevoir.com/bis/564421/les-cooperatives-pour-sortir-des-sentiers-battus)

    « Que pouvons-nous réellement conclure des données PISA ? », demandent les auteurs ?

    Que peut-être c’est un pis-aller ?

  • Maître Alain Rioux - Inscrit 16 octobre 2019 20 h 45

    Ma courte expérience de stagiaire, durant quatre cours de philosphie, au Cégep, de 45 heures chacun, m'a convaincu du désastre du système d'éducation québécois, du moins pour sa forme obligatoire. Car, en une classe de 30 étudiants, 24 souffraient d'illettrisme. Ils ne savaient pas déchiffrer le raisonnement d'un texte simple ni articuler des idées, de façon cohérente, en une dissertation. Cette constatation, d'ailleurs, m'avait été confirmée par les deux départements de philosophie et de français, à l'unanimité. De sorte qu'il ne suffit pas qu'on dise que les québécois sont les moins pires pour en faire les meilleurs...

    A ce titre, il serait intéressant d'instaurer des examens d'étape, au passage de chaque cycle du primaire et du secondaire. En effet, peut-être, la révélation de l'incompétence de plusieurs enseignants mènerait-elle à un authentique renouvellement du corps professoral, que la réforme de 1994 n'a songé qu'à protéger?