Gérald Tougas, mon professeur

L’écrivain Gérald Tougas
Photo: Druide L’écrivain Gérald Tougas

C’est avec beaucoup de tristesse que j’ai appris la mort de l’écrivain Gérald Tougas. Ce n’est pas en tant qu’écrivain qu’il a eu une importance dans ma vie, mais en tant que professeur de littérature et d’anglais au collège classique Monseigneur Decelles à Sorel.

Mon père venait de mourir au mois de novembre et, à la fin de l’année scolaire, mon oncle m’avait trouvé un travail sur le Tadoussac, l’un des merveilleux bateaux blancs qui passaient l’hiver en rade sur la rivière Richelieu près du fleuve Saint-Laurent. Mais voilà, le bateau quittait le port deux semaines avant nos examens de fin d’année. Je suis allé voir le directeur de l’école pour demander une exemption puisque j’avais de bonnes notes. Cela me fut refusé, je ne pouvais pas passer mes examens avant les autres. Je lui ai demandé : « Que va-t-il m’arriver si je pars quand même ? » Le directeur de me répondre : « Tu vas devoir recommencer tes belles lettres l’année prochaine. » Eh bien, je suis parti naviguer tout l’été et je suis revenu en septembre à l’externat classique recommencer mes belles lettres.

Pour cette reprise de l’année scolaire, j’avais un nouveau professeur de littérature française qui venait de l’Ouest canadien, un dénommé Gérald Tougas, dont la femme, je crois, enseignait l’anglais. Après quelques semaines de cours, il me fait venir dans son bureau et me dit : « Où as-tu copié cela ? » C’était un examen sur le poète Pamphile Lemay. Je lui demande pourquoi il pense cela, et il me répond : « Tu es le seul à avoir eu toutes les bonnes réponses, comme si tu avais eu le livre du maître ! » Et moi, pour toute réponse, de lui raconter ce que j’avais vécu l’année précédente.

À partir de ce moment, il m’a dessiné tout au long de l’année un programme parallèle. Il m’a fait découvrir des auteurs américains en me prêtant les livres Death of a Salesman d'Arthur Miller, Zoo Story d’Edward Albee, tout en me demandant de faire des analyses de ces œuvres, ainsi que de nombreux auteurs français qui ne figuraient pas dans la liste acceptée et acceptable de l’école. Il m’a encouragé à écrire, poésie, théâtre, a encouragé ma passion du cinéma. C’est cette année-là que j’ai organisé un cinéclub au collège, où L’année dernière à Marienbad, d’Alain Resnais, fut froidement reçu par les étudiants. Il vérifiait toujours que je pouvais suivre le programme régulier tout en me fournissant des œuvres connexes qui me passionnaient au plus haut point. Je me souviens très bien que c’est cette année-là que j’ai compris que « ce qu’on appelle la culture » ferait partie de ma vie. Je lui dois complètement cet émerveillement qui a fait ce que je suis maintenant.

Une fois, quelques années plus tard, par hasard, je l’ai rencontré sur un trottoir de la rue Sainte-Catherine à Montréal et j’ai pu lui dire simplement à quel point il avait été important pour moi.

L’annonce de sa mort aujourd’hui m’a ramené sur les bancs de ce collège où pour la première fois j’ai senti, grâce à lui, que ma vie pouvait être possible.
 



Une version précédente de ce texte, qui attribuait «Death of a Salesman» à Henri Miller, a été modifiée.

 

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1 commentaire
  • Marie Nobert - Abonnée 10 octobre 2019 02 h 17

    «Les Épis» de Pamphile Le May (toutes graphies confondues).

    «Je suis de race forte et de source féconde» (attention à cette métaphore en fonction du texte de M. Frappier) - ( in «Les Èpis», sous «Épître»). Merci! M. Frappier de parler de ces «profs» qui ont participé à notre «être»... Bref.
    https://gutenberg.ca/ebooks/lemay-epis/lemay-epis-00-h.html

    JHS Baril

    Ps. Ceci n'est pas un commentaire.