Andrew Scheer et le legs de Stephen Harper

«Les positions de M. Scheer (sur la photo) sur des enjeux sociaux ressemblent beaucoup à celles de M. Harper», souligne l'auteur.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Les positions de M. Scheer (sur la photo) sur des enjeux sociaux ressemblent beaucoup à celles de M. Harper», souligne l'auteur.

À l’approche des élections fédérales canadiennes, les opinions d’Andrew Scheer à l’égard de l’avortement et du mariage entre personnes du même sexe ont fait l’objet d’une attention considérable.

Certaines personnes se sont interrogées sur la possibilité que M. Scheer rouvre ces débats à la Chambre des communes dans le cas où il deviendrait premier ministre.

D’autres ont balayé la question du revers de la main au motif que le leader du Parti conservateur suivra les traces de l’ancien premier ministre Stephen Harper et rejettera cette possibilité.

Bien que cette question ait son importance, ce n’est pas la seule qu’il faut se poser. Nous devons également poser des questions qui nous aideront à mieux comprendre comment les opinions de M. Scheer sur des enjeux comme l’avortement et le mariage gai pourraient influer sur sa façon de gouverner le pays, qu’il décide ou non d’y revenir à la Chambre des communes.

Les positions de M. Scheer sur ces enjeux sociaux ressemblent beaucoup à celles de M. Harper. M. Scheer se fie à son prédécesseur pour le conseiller et l’aider dans le financement électoral. Alors, si nous voulons avoir une idée de la manière dont M. Scheer élaborerait des politiques, nous aurions intérêt à nous rappeler comment M. Harper s’y prenait.

Santé maternelle

Prenons par exemple la politique internationale de M. Harper en matière de santé maternelle. Lancée en 2010, cette politique a été sévèrement critiquée parce qu’elle excluait le financement des avortements dans les pays en voie de développement et ne contribuait pas au programme de distribution de contraceptifs du Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP).

À l’occasion d’un événement à Ottawa en 2016, le directeur général du FNUAP a déclaré que la politique traitait les femmes comme « des corps qui accouchent de bébés » plutôt que comme « des êtres humains pourvus de droits et de dignité ».

Au cours de sa période au pouvoir, M. Harper a pris de nombreuses décisions qui ont eu pour effet de rendre plus difficile pour les femmes d’exercer le contrôle sur leurs capacités en matière de procréation ainsi que sur leurs réalités familiales.

L’exemple le plus frappant demeure sa décision de démanteler un programme national de garderies pour le remplacer par une prestation imposable de 100 $ par mois.

Cependant, d’autres décisions sont souvent passées inaperçues, comme celle de supprimer une question au formulaire détaillé de recensement qui permettait au gouvernement de recueillir des données sur le travail non rémunéré, notamment les tâches ménagères, les responsabilités à titre de personne aidante et les soins aux personnes âgées.

Cette question permettait une estimation détaillée de la somme démesurément élevée de travail non rémunéré accompli par les femmes au foyer dans un contexte d’élaboration de politiques en matière d’emploi.

Mariage gai

Comme dans le cas du débat sur l’avortement, M. Harper a choisi de ne pas rouvrir celui concernant le mariage gai. Toutefois, cela ne veut pas dire qu’il a protégé les droits des membres de la communauté LGBTQ. Non seulement a-t-il mis fin au Programme de contestation judiciaire — qui permettait aux personnes LGBTQ de lutter pour leurs droits constitutionnels —, mais il s’est aussi entouré de personnages polarisants.

L’une de ces personnalités les plus marquantes reste sans doute Charles McVety, leader du mouvement chrétien évangélique et militant anti-LGBTQ.

Durant le mandat de M. Harper, M. McVety s’est fait connaître au pays pour ses efforts visant à abroger la loi légalisant le mariage de personnes du même sexe ainsi que pour son rôle dans la rédaction d’une loi destinée à rendre inadmissibles à des crédits d’impôt les cinéastes canadiens dont les films « faisaient la promotion de l’homosexualité ». Au bout du compte, les deux initiatives ont échoué.

Le militantisme anti-LGBTQ de M. McVety n’a pas donné de grands résultats sous le règne de M. Harper, mais il s’est révélé efficace sous celui de Doug Ford, premier ministre de l’Ontario. M. McVety a joué un rôle de premier plan dans l’ascension de M. Ford à la tête du Parti conservateur et demeure aujourd’hui un de ses plus importants alliés.

M. Scheer n’est ni M. Harper ni M. Ford. Pourtant, les gouvernements Harper et Ford nous enseignent que les politiciens entretenant des points de vue semblables à ceux de M. Scheer tendent à nourrir des liens étroits, non seulement parce qu’ils prennent des décisions politiques similaires, mais aussi parce qu’ils s’entourent des mêmes personnes.

Plus que le gouvernement Ford, le gouvernement Harper a fait la démonstration qu’un leader peut promettre de ne pas rouvrir le débat sur l’avortement ou le mariage gai tout en continuant d’élaborer des politiques qui minent les droits des femmes et des personnes LGBTQ.

Prétendre que les positions d’Andrew Scheer sur le droit à l’avortement ou le mariage gai sont sans importance dans la mesure où il refuse de rouvrir le débat sur ces sujets, c’est rater l’essentiel. Ces positions auront vraisemblablement un effet sur sa façon de gouverner le pays s’il remporte les élections.

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