La solidarité internationale, nouvel enjeu électoral

«Le gouvernement fait le choix regrettable d’investir dans l’armée plutôt que dans la solidarité internationale!», croient les auteurs.
Photo: Seyllou Agence France-Presse «Le gouvernement fait le choix regrettable d’investir dans l’armée plutôt que dans la solidarité internationale!», croient les auteurs.

En annonçant qu’il réduirait de 25 % le budget d’aide au développement des pays pauvres, Andrew Scheer, chef du Parti conservateur, a le mérite de faire réagir les autres partis et de faire éventuellement réfléchir les Canadiens sur le bien-fondé de l’aide internationale, thème généralement absent des campagnes électorales, plutôt orientées sur des enjeux de politiques intérieures.

Pourtant, le budget de l’aide internationale canadienne est déjà modeste par rapport à ceux de la majorité des autres pays « riches », membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Cette aide représentait seulement 0,26 % du revenu national brut (RNB) en 2017, ce qui la situe au niveau le plus bas de son histoire. Une coupe de 25 % abaisserait le ratio en dessous de 0,20 %, ce qui serait un désastre. Rappelons que les pays membres de l’OCDE se sont donné l’objectif commun de consacrer 0,7 % de la valeur de leur RNB à l’aide internationale, ce que font une demi-douzaine de pays, la moyenne étant de l’ordre de 0,32 %.

L’aide aux pays pauvres se justifie principalement pour deux raisons. D’abord, elle est basée sur des valeurs de justice et de solidarité entre humains, des plus nantis vers les plus pauvres, une sorte de péréquation mondiale visant à éradiquer la pauvreté. Ensuite, elle est basée sur les intérêts des pays riches, dont le Canada. Il y va de l’intérêt de tous qu’il y ait plus de stabilité et de sécurité dans le monde, et notamment dans les pays pauvres, permettant aux gens d’y vivre dignement sans être obligés de migrer ailleurs vers les pays riches pour avoir une vie décente.

Par ailleurs, la lutte contre les changements climatiques ne connaît pas de frontières et les pays ayant plus de moyens doivent y contribuer davantage, surtout que ce sont eux qui, pour l’essentiel, ont généré les gaz à effet de serre responsables des changements climatiques dont souffrent en premier lieu les pays pauvres. Enfin, l’intérêt du Canada est aussi économique, et des pays moins pauvres pourraient devenir des partenaires commerciaux. La proposition du chef conservateur ne semble malheureusement pas considérer ces facteurs.

La proposition d’Andrew Scheer de cibler les pays les plus pauvres avec le budget restant après les coupes est cependant la bienvenue. Il dénonce à juste titre un éparpillement de l’aide. […] La nouvelle politique d’aide internationale féministe adoptée en 2018 par le gouvernement libéral a le mérite de cibler essentiellement les femmes, qui constituent la population la plus pauvre des pays les moins avancés. Cependant, une application « militante » et sans discernement d’une telle politique génère des effets indésirables tels que : la polarisation des valeurs, les difficultés à poursuivre nos actions dans certains domaines d’excellence de la coopération canadienne ou encore la bureaucratisation de l’aide d’urgence, qui aurait tout avantage à demeurer agile et rapide. Mais la plus grande carence de la nouvelle politique, c’est qu’elle n’a prévu aucune augmentation du budget d’aide !

Pourtant, le gouvernement libéral n’hésite pas à investir massivement dans d’autres domaines, dont celui de la défense. Il a ainsi prévu d’augmenter de 70 % sur 10 ans le budget militaire, qui passerait de 1,16 % du RNB (19 milliards) en 2017 à 1,4 % (33 milliards) en 2027, soit cinq fois le ratio de l’aide au développement !

Selon différents sondages, la majorité de la population canadienne croit à tort que le Canada est un pays « généreux » en matière d’aide internationale. Ça ferait partie des valeurs canadiennes… Un récent sondage « Nanos Research », mené en juin 2019 pour « le Partenariat canadien pour la santé des femmes et des enfants », révèle que 81 % de la population canadienne croit que le Canada devrait apporter sa « juste part » pour aider les pays pauvres et que 71 % pensent qu’il y a « une obligation morale d’aider les gens des pays pauvres ».

L’offre des deux principaux partis politiques en matière d’aide internationale est décevante. Celle du Parti conservateur est carrément inacceptable et dommageable pour le Canada lui-même. Celle des libéraux est médiocre et on ne peut pas dire que le Canada est « de retour », comme aime le proclamer le premier ministre Trudeau. Le gouvernement fait le choix regrettable d’investir dans l’armée plutôt que dans la solidarité internationale ! Aucun de ces partis n’a une vision claire et ambitieuse du rôle du Canada dans le monde, ni ne mobilise les ressources adéquates pour faire face aux défis mondiaux actuels et futurs.

*Cosignataires : Yves Pétillon, Robert Letendre, Nigel Martin, Mario Renaud, Nicole St-Martin et Pierre Véronneau, membres du Groupe de réflexion sur le développement international et la coopération (GREDIC) formé d’anciens dirigeants d’ONG et d’anciens cadres de l’ACDI

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2 commentaires
  • Gilles Marleau - Abonné 5 octobre 2019 08 h 03

    Appel à nos plus bas instincts


    En annonçant qu’un gouvernement Conservateur sabrerait de 25 % l'aide étrangère offerte par le Canada, Andrew Scheer fait ainsi appel à nos plus bas instincts, à notre égoïsme pur et dur. Oui, il peut arriver parfois que nous ayons à aider un pays un peu plus à l'aise comme la Turquie ou le Mexique, ou avec lequel nous sommes moins liés par d’étroits liens d’amitié comme l'Iran, mais lorsque surviennent de grande catastrophes naturelles, de la famine, de grandes migrations forcées,nous sommes tous interpellés comme humains à porter secours, à passer au-delà de la politique. Avec les Conservateurs tout risque de devenir politisé, égocentrique et vengeur. Le gouvernement d’Israël n’aime pas la Palestine, finie l’aide aux Palestiniens, même si ce peuple comporte une vaillante minorité chrétienne qui partagent les valeurs que nous prétendons défendre comme Conservateurs. Quelle trahison! Espérons que les Canadiens ne s'abaisseront pas jusque-là !

    • Cyril Dionne - Abonné 5 octobre 2019 22 h 52

      Lorsqu'on prendra soin de nos itinérants dans la rue qui sont nos proches, peut-être qu'on aura assez d'argent pour aider les autres, n'est-ce pas? Et si les gens veulent aider les gens des autres pays pour démontrer une grande âme charitable imbibée de vertu en voulant dépenser l’argent des autres, ils n'ont qu'à payer une taxe volontaire qui sera acheminé vers ces gens. On appelle cela les ONG.