On a marché pour le climat et, si, cela marchera

«Invoquer les dissonances cognitives des manifestants pour tenter d’engendrer une culpabilisation individuelle est une démarche intellectuelle regrettable», soutient l'auteure.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Invoquer les dissonances cognitives des manifestants pour tenter d’engendrer une culpabilisation individuelle est une démarche intellectuelle regrettable», soutient l'auteure.

Réponse au texte « On a marché pour le climat, mais ça ne marchera pas » de Sylvain Raymond, publié le 2 octobre 2019

Cher M. Raymond, en tant que spécialiste en environnement, j’aimerais apporter un brin de réconfort à votre écoanxiété. Rassurez-vous, le problème, ce n’est pas vous. Ni moi d’ailleurs. Le problème, c’est la manière dont fonctionne le système ; les enjeux environnementaux sont avant tout des problèmes systémiques.

À vous lire, je ne pense pas que vous saviez pourquoi vous marchiez le 27 septembre dernier. Vous étiez probablement trop occupé à observer les symptômes de la maladie… sans même accorder un regard vers les causes de celle-ci. Permettez-moi donc de m’appuyer sur quelques exemples que vous avez cités pour vous éclairer.

Il semblerait que la simple vision de vêtements « de marque » vous ait irrité. Peut-être est-ce moi que vous avez vue ? Je porte les mêmes baskets Nike aux pieds depuis presque trois ans. Mais jamais les jours de pluie. En effet, après un an, la semelle s’est fissurée et mes baskets prennent désormais l’eau. Mais, attendez… Sommes-nous réellement incapables de fabriquer des semelles de chaussures plus résistantes ?

Je possède également des vêtements de marque. Pour la grande majorité, je les ai récupérés dans une friperie. Vous devriez aller voir, c’est fou tout ce qu’on y trouve. Saviez-vous qu’il n’existe aucun moyen de tracer la « durabilité » d’un vêtement ? Entre le jeans d’une grande surface et celui d’une marque quelconque, lequel est le plus éthique pour l’environnement et les travailleurs ? Bon courage pour trouver cette information ! Mais, attendez… comment se fait-il que nous n’ayons pas accès à cette information ?

Vous montrez du doigt ceux qui mangeaient de la nourriture transformée. Où peut-on trouver facilement des produits sains pour la santé et l’environnement en plein centre-ville ? Plus généralement, comment peut-on cuisiner de bons plats pour le lendemain quand on travaille 40 heures par semaine en plus, évidemment, de toutes nos autres obligations ? Personnellement, je n’ai jamais vu quelqu’un quitter le travail plus tôt pour « faire du pain bio pour sa famille ». Mais, attendez… Se peut-il que bien manger coûte si cher et prenne tellement de temps que nous soyons presque incapables de le faire ?

Vous blâmez ceux qui achètent des produits en plastique ? Personnellement, j’allonge souvent la durée de mes courses pour pouvoir me procurer la pinte de lait en verre, par exemple. Mon comportement est presque anormal ; une personne raisonnable achèterait plutôt le contenant de lait classique sans faire de détour. Mais, attendez… Pourquoi pouvons-nous encore nous procurer aussi facilement des produits en plastique ? Et cela même si nous ne disposons pas des infrastructures suffisantes pour les recycler ? Même si nous savons qu’ils agissent comme perturbateurs endocriniens néfastes pour les enfants ? Qu’ils empoisonnent les océans et la biodiversité ?

Vous comprenez à présent pourquoi vous avez marché avec nous ? Nous ne marchions pas pour sauver une platebande de gazon à un mois de l’hiver… Nous marchions pour revendiquer un changement de système.

Le système dans lequel nous vivons nous pousse à la surconsommation, car nous n’avons pas d’autres options raisonnables, en ce qui a trait au temps et / ou à l’argent. C’est ce même système qui fait de la pollution gratuite de l’atmosphère et de la surexploitation des ressources un modèle rentable. C’est ce même système, dont les inégalités sociales sont criantes, qui permet l’atterrissage de 1500 jets privés à Davos pour une réunion sur le climat… mais qui montre du doigt ceux qui ont piétiné une bande de gazon.

Invoquer les dissonances cognitives des manifestants pour tenter d’engendrer une culpabilisation individuelle est une démarche intellectuelle regrettable.

Ce qui est encore plus dommage, M. Raymond, c’est que vous n’avez pas compris qu’il fallait surtout écouter. Écouter le bruit assourdissant d’une démocratie qui se met en marche. Écouter la colère qui gronde dans les ventres. Une colère dirigée non pas contre les autres citoyens, mais bien contre un système qui nous force à faire des choix contraires à nos valeurs et à l’avenir de nos enfants. Entendez-vous maintenant la grogne générale contre cette sacro-sainte fable de la croissance économique infinie qui ne profite qu’à quelques êtres humains sur la planète ? Ce sont d’abord les manifestations du mécontentement de la population qui sont les prémisses des grands changements sociétaux ; le 27 septembre 2019, nous étions 500 000 mécontents. À quand le changement ?

Pire qu’un briseur de grève, votre point de vue est briseur d’espoir. Vous avez voulu nous faire croire que la question environnementale est un problème individuel… Alors que, nous le savons, la solution n’est pas simplement la somme de nos actions individuelles ; elle réside, évidemment, dans l’invention de nouvelles règles du jeu.

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