Le délire anticommuniste du Brésil bolsonarisé

Jair Bolsonaro a été élu président en janvier dernier.
Photo: Evaristo Sa Agence France-Presse Jair Bolsonaro a été élu président en janvier dernier.

Le politologue français Maurice Duverger voit la politique à l’image de Janus, le dieu romain à double face : elle serait l’expression tant d’une lutte permettant la domination de certaines classes sur d’autres que des efforts pour faire régner le bien commun. La réalité fait en sorte que la politique ne se résume jamais à une seule de ces faces, mais s’exprime plutôt par leur cohabitation. Toute lutte politique incarne des conceptions de ce qui est juste et de ce qui relève de l’ordre. De l’Amérique trumpienne à la Hongrie de Viktor Orban, la contradiction oppression/intégration s’exprime partout où la vague mondiale d’un populisme conservateur fait aujourd’hui surface.

Prenons l’exemple du Brésil. Au pouvoir depuis janvier 2019, Jair Bolsonaro se réclame de l’étiquette de la droite « décomplexée », il joue la carte de la nostalgie de la dictature militaire et fait des déclarations controversées sa marque de commerce. Le 24 septembre dernier, il a encore volé la vedette de la politique internationale en prononçant un discours profondément imprégné de valeurs de guerre culturelle et révélateur de sa conception de la politique à l’Assemblée générale des Nations unies.

Sous la pression de la crise amazonienne et mis à mal par ses déboires diplomatiques récents, Bolsonaro devait répondre à ses critiques. Il n’empêche, il a préféré consacrer une grande partie de son discours à dénoncer la gauche, le socialisme et même les régimes cubain et vénézuélien.

D’entrée de jeu, Bolsonaro a affirmé représenter un pays enfin libéré du socialisme. Une telle déclaration peut en surprendre plus d’un. En écoutant son discours, nous avions le sentiment que quelque chose aurait pu nous échapper au sujet de l’histoire brésilienne récente. La stabilité financière sous la gouverne de Cardoso (1995-2002), les politiques sociales universelles sous Lula (2003-2010) ou encore le nationalisme économique prôné par Dilma Rousseff (2011-2016) ? À en croire Bolsonaro, du socialisme sauvage.

Démocratie confuse

Dans Theory of Democracy Revisited, Giovanni Sartori a écrit à la fin des années 1980 que nous vivions une ère de démocratie confuse dans laquelle même les opposants aux principes démocratiques se réclamaient du mot démocratie, faute d’un consensus sur ce qu’est la démocratie. C’est à l’intérieur de ce contexte qu’il faut inscrire Bolsonaro. Chez lui, les notions de démocratie, de socialisme et de libéralisme n’ont aucun lien avec la réalité, et encore moins avec la rigueur scientifique. Le sens qu’il donne à l’histoire prête à confusion. Selon lui, la dictature militaire de 1964-1985 aurait été dans les faits une résistance démocratique au socialisme. À l’inverse, le gouvernement civil de transition de 1985-1989 et les 29 années de démocratie libérale qui suivirent auraient été des années socialistes.

Cette confusion n’a cependant rien de hasardeux. Elle découle d’un processus bien réfléchi. L’État janusien que la droite bolsonarienne met en place se constitue ainsi autour d’une lutte contre les conceptions libérales qui sortirent gagnantes de la transition démocratique et de la constituante des années 1980 et que les gouvernements successifs de Cardoso, Lula et Dilma ont contribué à consolider.

La notion d’ordre public que Bolsonaro cherche à mettre à l’ordre du jour se fait au détriment de la participation. Aussi fait-il la promotion des valeurs conservatrices et religieuses aux dépens de la diversité, du pluralisme et des libertés individuelles. Son délire anticommuniste y joue un rôle essentiel et lui procure la légitimité qu’il aurait du mal à obtenir autrement. À la manière d’un Néron — pour reprendre une deuxième référence à la Rome antique —, Bolsonaro sème la panique d’un éventuel retour en force de la gauche et se dresse comme le dernier rempart contre le fantasme socialiste. Même si cela signifie se servir d’une tribune comme les Nations unies pour falsifier l’histoire. Quitte, bien sûr, à faire mal à l’image du Brésil.

Et, justement, quid de l’urgence climatique ? L’environnement n’aura occupé qu’une place bien secondaire dans la prestation onusienne de Bolsonaro. L’alerte sonnée par Greta Thunberg, déjà précédée à maintes reprises de celles des communautés autochtone et scientifique brésiliennes, n’a eu aucun effet. Ainsi, le Brésil bolsonarisé incarne un nouveau visage de la nature confuse de la démocratie : à une époque où des adolescents font preuve d’une stature de chef d’État, il y a des chefs d’État qui se comportent comme des adolescents.

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2 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 3 octobre 2019 07 h 42

    Tempête trumpicale

    Sa popularité a rejoint celle de son modèle: 41% d'approbation selon un sondage pendant la grande déforestation et 23% selon un sondage subséquent. Malheureusement, la recette qui lui a permis de prendre le pouvoir (se cacher pendant la campagne) n'est plus disponible.
    Le sénat brésilien a heureusement bloqué son décret pour libéraliser le port des armes à feu, décret démentiel dans un pays où le nombre d'homicides est déjà parmi les plus élevés au monde.
    La police participe à la corruption qui a atteint les personnages les plus influents dont le corruptible juge Sergio Moro, théoriquement impartial, qui a dirigé les efforts du procureur pour emprisonner Lula.
    Mimant son modèle, a-t-il lui aussi promis la guerre civile? À une époque, ce genre de déclaration aurait mené en prison.
    Le pays a trop longtemps compté sur ses richesses naturelles et l'agro-business (le secteur primaire), ce qui lui a nuit particulièrement après la crise de 2008. La déforestation de l'Amazone enfonce davantage le pays dans cette crise. L'élection de ce petit capitaine d'opérette, plus ignorant encore que son modèle, est une expression du désespoir, canalisé par les riches (10% possent 40% de la richesse), les fascistes et l'infâme engeance évangéliste (la libarté religieuse!). Malheureusement, à moins d'un bouleversement, le bout du tunnel est loin. Mais le taux de suicide est plus faible qu'ici. O sol do Brazil, sans doute.

    «Le revenu moyen des riches Brésiliens est supérieur à celui des riches Français”, titre Folha de São Paulo, soit 1,4 million de personnes, gagnent en moyenne 541 000 dollars» Le Courrier international, 2017

  • Nadia Alexan - Abonnée 3 octobre 2019 10 h 42

    Le capitalisme sauvage basé sur la cupidité ne marche plus.

    Vous avez raison, monsieur Oscar Augusto Berg. Bolsenaro de qualifier Bolsenaro comme un charlatan qui n'a pas peur de falsifier les faits pour promouvoir un mensonge.
    Bolsenaro ne comprend rien à la démocratie. Il utilise tous les moyens pour écraser le peuple et le bien commun, au nom d'un capitalisme sauvage dénoncé maintenant par tous les économistes sérieux, même par le FMI et la Banque mondiale.
    Le temps est venu de se débarrasser de l'idée erronée que le socialisme est mauvais et le capitalisme est bon. Les pays de l'OCDE avec le plus grand succès social ont éliminé les inégalités en utilisant une économie mixte qui assure que toutes personnes peuvent vivre dans la dignité.