Le patrimoine maudit du Québec

Démolition de la maison Boileau, à Chambly, en novembre 2018
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Démolition de la maison Boileau, à Chambly, en novembre 2018

Le temps n’est pas au beau fixe pour le patrimoine. Il semble que nous soyons même entrés dans une spirale infernale. Mais quelle mouche a donc piqué les Québécois ? Parce que, oui, nous sommes tous coupables. Coupables d’inculture. Mais pourquoi diable démolir ce que nous avons de plus précieux, notre mémoire ?

Les bâtiments qui datent de la Nouvelle-France ne sont pas une espèce renouvelable. Ni les bâtiments du Régime anglais, ni ceux du XIXe siècle, ni même ceux d’avant la Seconde Guerre mondiale. Une fois que l’on a perdu une charpente ou une maçonnerie traditionnelle, c’est fini. Bien fini. Il n’y a pas de retour en arrière possible. Toute la richesse artisanale et la connaissance léguée par nos ancêtres disparaissent. D’un seul coup. On ne prend même pas le temps de les documenter. Notre devise « Je me souviens » est plus que jamais inappropriée. Je me souviens de quoi, au juste ?

Je suis abasourdie par la vague de démolitions, petites et grandes, qui déferle sur le Québec. Tous ont des responsabilités en matière de patrimoine : les propriétaires, les acheteurs, les citoyens, les promoteurs, les professionnels, les villes, les municipalités régionales de comté, le ministère de la Culture et des Communications, le ministère des Affaires municipales et de l’Habitation, la Régie du bâtiment, le Conseil du trésor, les autres ministères, les ministres, le premier ministre, et j’en passe. Chacun a son rôle à jouer dans ce cirque. Mais il faut hélas constater qu’aucun ne manifeste une volonté réelle à cet égard. Surtout pas de la volonté politique.

On voit bien comment, à toutes les histoires de démolition qui se succèdent, les municipalités et le ministère de la Culture se renvoient la balle. Peut-être devrait-on en revenir au texte de la Loi sur le patrimoine culturel et le lire attentivement ? On y parle de connaissance, de protection, de mise en valeur, de transmission, d’identité, d’intérêt public et de développement durable. On dirait que l’on a perdu le sens de tous ces mots. À quoi donc sert cette loi ?

Tout cela se vit à une époque d’urgence climatique où le développement durable dont on parle depuis plus de trente ans ne semble pas encore pris au sérieux. La conservation des bâtiments déjà construits, leur entretien et leur utilisation, c’est pourtant bien le meilleur exemple de développement durable possible !

Si l’on calculait de façon concrète, en incluant les coûts environnementaux, les coûts d’une démolition en comparaison avec ceux d’une nouvelle construction, nous serions étonnés. Mais aussi consternés devant le prix que nous payons collectivement à cause de notre manque de sensibilité à notre environnement bâti.

Ce n’est pas parce qu’un bâtiment a perdu des matériaux d’origine ou a été modifié au fil des années qu’il n’a automatiquement plus de valeur. Dans le cas de la maison Pasquier, une maison de plus de 300 ans démolie en catimini à Neufchâtel, sa valeur patrimoniale était réelle et non aléatoire, selon le bon vouloir d’une cotation municipale défaillante ou celui d’un classement qui n’existe pas et dont les critères, de toute façon, semblent flottants, au gré des circonstances et des têtes concernées dans chaque dossier.

J’aurais bien aimé avoir la chance de sonder la charpente de la maison Pasquier. Il aurait été amusant de démontrer qu’une poutre de bois équarrie à la hache au temps du Régime français était encore beaucoup plus solide aujourd’hui, toutes proportions gardées, que le béton du pont Champlain.

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14 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 2 octobre 2019 08 h 45

    Le patrimoine des maisons d'autrefois et d'aujourd'hui..

    Le monde change. Les traditions n'ont plus la cote. Les us et coutumes sont relégués aux oubliettes car ils sont démodés, bref ils appartiennent au passé! Et pourtant, sans aucune connaissance liée au passé, que pourrions-nous faire? Qui a inventé l'électricité qui permet aujourd'hui de vivre l'hiver dans le confort (chauffage, éclairage, etc.) ? Et c'est ainsi dans tous les domaines, comme celui des transports avec la machine à vapeur, le moteur à combustion interne... Ces inventeurs du passé, ces génies d'antan, nous permettent de vivre plus facilement que nos ancêtres. Bien sûr, il y a eu et encore des inventions pour la destruction tant humaine que matérielle. Le problème, c'est cette appropriation de tout, d'une façon naturelle, sans ambages, bref, un dû! Alors pourquoi s'intéresser à quelque chose qui ne m'interpelle pas? Se plonger dans son téléphone intelligent, c'est faire une jambette au passé, pour vivre au présent! Et pourtant, c'est grâce à l'IA que l'homme progresse sans se poser de question sur son concept.
    Un jour ou l'autre, nous serons en quête de nos origines, du passé de nos ancêtres! Là il ne suffira pas d'interroger le TI pour avoir une réponse immédiate! Voilà où nous en sommes : faut-il continuer dans cette voie ou abandonner? En résumé, quel est mon intérêt pour les choses du passé? Le patrimoine sous forme de copies de registres paroissiaux et civils, de documents anciens, dans lesquels on cite un ou des ancêtres, est passionnant à consulter avec des fois des surprises! Le patrimoine mobilier est aussi une mine de renseignements, dont le nom de jambettes fait allusion aussi à la charpente d'une maison. Mais ça relève d'un imtérêt, d'une passion des choses anciennes.
    J'irai même plus loin, l'architecture tant romane que gothique des églises n'est pas dénuée d'intérêt! Nous vivons dans une maison de 1827 que nous avons rénovée et que apprécions, bien heureux d'avoir quitter une maison neuve de 1971, sans attrait particulier!

  • Lyne Godmaire - Abonnée 2 octobre 2019 08 h 53

    Inculture.....

    Vous avez raison. Il nous manque des connaissances collectives sur notre patrimoine. De plus, nombreux sont élus municipaux qui n'hésitent entre démolitions de patrimoine et taxes foncières. Nos services d'urbanisme semblent à la solde des promoteurs et ce service fait peu de photos pour constituer un patrimoine photographique qui servirait à garder la mémoire. Tristesse.

  • Pierre Desautels - Abonné 2 octobre 2019 10 h 00

    Les distractions...


    Bien dit. Mais, pendant que l'on se distrait et qu'on se déchire la chemise sur le port du voile de quelques enseignantes instruites et cultivées, la démolition, parfois en douce, ou pas, de notre patrimoine par de petits roitelets, se poursuit à grand pas. Pauvre Québec...

    • Robert Laroche - Abonné 2 octobre 2019 11 h 14

      La culture dominante actuelle est celle de la mise en valeur des individus en compétion les uns des autres et séparé du lien de concertation nécessaire à la vie communautaire, collective et sociétale.

      Comment le citoyenNE, les politiques et les institutions peuvent-ils.elles corriger ces angles morts dans un vivre ensemble partagé?

  • Denis Paquette - Abonné 2 octobre 2019 10 h 47

    et oui le monde est peut être fait de mixités , depuis toujurs

    Sommes nous un peuple pour lequel l'histoire ne compte pas,sommes nous candamnés a n'être que des éphémères, meme l'église n'arrive pas a surnager, serait-ce, que nous avons étés trop souvent trahis ou peut être sommes nous beaucoup amérindiens,

  • Bernard Dupuis - Abonné 2 octobre 2019 11 h 30

    Une idéologie anti-québécoise et âgiste

    Francine Pelletier, Tacha Keiriddine, Michel C. Auger, etc., me semble ce genre de journalistes qui propagent une idéologie anti-québécoise. Cette idéologie que l’on retrouve partout dans certains médias et dans certains milieux artistiques d’aujourd’hui finit par produire ses effets dévastateurs. Le domaine du patrimoine en est une bonne illustration.

    J’ai été témoin de la façon dont une municipalité de Berthierville a traité du cas du monastère des Moniales Dominicaines. Ce monastère possède une valeur patrimoniale historique, architecturale, technologique et paysagère. C’est un des seuls monastères établis à l’extérieur des grands centres urbains. Ces faits furent cachés à la population et c'est par le Journal de Montréal que nous avons appris ce qui se passait.

    Ce bâtiment unique et historique a failli passer sous le pic des démolisseurs au mois d’avril dernier. Ce qui est frappant, c’est la totale hostilité que la mairesse a manifestée à l’endroit de ce bâtiment. De plus, la MRC était prête à accepter la vente du terrain et de la bâtisse à un entrepreneur en construction qui voulait y construire des maisons pouvant rapporter un pactole en taxes à cette pauvre petite municipalité. N’eut été le ministère de la Culture et des Communications qui a déclaré son intention de classement d’un bien patrimoniale, le monastère n’existerait déjà plus.

    Aussi, ce qui frappe c’est l’immense appui que la mairesse reçoit de la population de sa ville. À tel point que c’en est pratiquement gênant. Cette fois, on entend des propos hostiles et méprisants envers le patrimoine religieux érigé par le Québec d’autrefois. C’est comme si l’idéologie anti-québécoise drainait avec elle une idéologie anti-catholique.

    J’ai bien peur que le ministère ne réussisse pas à sauvegarder le monastère étant donné l’hostilité de la ville et les coûts que semble représenter la sauvegarde de ce patrimoine. On peut y voir un cas d’âgisme collectif.

    Bernard Dupuis, 2/10/2018

    • Gilles Théberge - Abonné 2 octobre 2019 11 h 48

      Le problème c'est que le monde municipal est investi par une collection de « faiseux », est d'inculques sans envergue. Qui n'ont d'autre capacité que celle de calculer le montant de taxes que leur rapporteraient ce patrimoine bradé à des « entrepreneux ». Autre catégorie de « faiseux »...

      Mais d'abord, il faut commencer par le commencement. Les citoyens... Qui ne se mobiliset qu'au moment où... c'est trop tard!

      Pourquoi...?

    • Fréchette Gilles - Abonné 2 octobre 2019 13 h 54

      Je pense la même chose que vous à propos de ces journalistes et particulièrement de Michel C. Auger « monsieur cliché « .

    • Jean-Charles Morin - Abonné 2 octobre 2019 20 h 14

      La nouvelle devise de Berthierville: "Y a rien à voir icitte!"